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Full text of "Oeuvres complètes de Shakspeare"

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in  2010  witii  funding  from 

University  of  Ottawa 


littp://www.arcliive.org/details/oeuvrescomplte1821sliak3 


ŒUVRES 

COMPLÈTES 

DE  SHAKSPEARE. 

TOME    TROISIÈME. 


sous  PRESSE 

Pour  paraître  chez  le  même  libraire. 
OEUVRES  DRAMATIQUES   DE  SCHILLER, 

TRADUITES   DE  L'ALLEMAND; 

Précédées  d'une  Notice  biographique  et  littéraire  sur  Schiller  ,  et  ornées 
d'un  beau  portrait. 

Cinq  vol.  in-8*'.  Prix ,  pour  les  souscripteurs ,  5  fr.  le  vol. 

La  troisième  livraison  paraîtra  le  2 5  mai  prochain. 

(  On  distribue  le  prospectus  chez  l'éditeur.  ) 


IMPRIMERIE  DE  FAIN,  PLACE  DE  L'ODÉON. 


jr^-     * 


ŒUVRES      ^^ 


COMPLÈTES 

DE  SHAKSPEARE, 

TRADUITES    DE   L'ANGLAIS    PAR    LeToURNEUR. 

NOUVELLE   ÉDITION, 

REVTIE     ET     CORRIGÉE 

PAB  F.  GUIZOT  ET  A.  P.  TRADUCTEUR  DE  LORD  BYRON; 

PRÉCÉDÉE 

D'UNE  NOTICE   BIOGRAPHIQUE  ET  LITTÉRAIRE 
SUR  SHAKSPEARE; 

PAR  F.  GUIZOT.    . 

TOME  III. 


A  PARIS, 


CHEZ   LADVOCAT,   LIBRAIRE, 

AU  PALAIS-ROYAL. 
M.  DCCC.  XXI. 


NOTICE 

SUR  LA  TRAGÉDIE 

D'ANTOINE  ET  CLÉOPATRE- 

(Jn  critiquera  sans  doute,  dans  cette  pièce,  le 
peu  de  liaison  des  scènes  entre  elles  ,  défaut 
qui  tient  à  la  difficulté  de  rassembler  une  suc- 
cession rapide  et  variée  d'événeniens  dans  un 
même  tableau;  mais  cette  variété  et  ce  désordre 
apparent  tiennent  la  curiosité  toujours  éveillée, 
et  un  intérêt  toujours  plus  vif  émeut  les  pas- 
sions du  lecteur  jusqu'au  dernier  acte.  Il  ne 
faut  cependant  commencer  la  lecture  d^ An- 
toine et  Cléopâtre  qu'après  s'être  pénétré  de 
la  vie  d'Antoine  par  Plutarque  :  c'est  encore 
à  cette  source  que  le  poète  a  puisé  son  plan,, 
ses  caractères  et  ses  détails. 

Peut-être  les  caractères  secondaires  de  cette 
pièce  sont -ils  plus  légèrement  esquissés  que 
dans  les  autres  grands  drames  de  Shakspeare  \ 
mais  tous  sont  vrais,  et  tous  sont  à  leur  place. 
L'attention  en  est  moins  distraite  des  person- 

ToM.    III.  I 


2  NOTICE 

nages  principaux  qui  ressortent  fortement,  et 

frappent  Timagination. 

On  voit  dans  Antoine  un  mélange  de  gran- 
deur et  de  faiblesse  j  l'inconstance  et  la  légèreté 
sont  ses  attributs  ;  généreux ,  sensible  ,  pas- 
sionné, mais  volage,  il  prouve  qua  Tamour 
extrême  du  plaisir,  un  homme  de  son  tem- 
pérament peut  joindre,  quand  les  circonstances 
l'exigent  ^  une  âme  élevée ,  capable  d'embrasser 
les  plus  nobles  résolutions,  mais  qui  échoue 
toujours  contre  les  séductions  d'une  femme. 

Par  opposition  au  caractère  aimable  d'An- 
toine, Shakspeare  nous  peint  Octave  César 
faux,  sans  courage,  d'une  âme  étroite,  hautaine 
et  vindicative.  Malgré  les  flatteries  des  poètes 
et  des  historiens,  Shakspeare  nous  semble  avoir 
deviné  le  vrai  caractère  de  ce  prince,  qui  avoua 
lui-même,  en  mourant,  qu'il  avait  porté  un 
masque  depuis  son  avènement  à  l'empire. 

Lépide,  le  troisième  triumvir,  est  l'ombre 
au  tableau  à  côté  d'Antoine  et  de  César;  son 
caractère  faible ,  indécis  et  sans  couleur ,  est 
tracé  d'une  manière  très-comique  dans  la  scène 
oii  Enobarbus  et  Agrippa  s'amusent  à  singer 
son  ton  et  ses  discours.  Son  plus  bel  exploit 


SUR  ANTOINE  ET  CLÉOPATRÈ.  3 

est  dans  la  dernière  scène  de  Facte  précèdent , 
où  il  tient  bravement  tête  à  ses  collègues,  le 
verre  à  la  main ,  encore  est -on  obligé  d'em- 
porter ivre-mort  ce  troisième  pilier  de  l'u- 
nivers. 

On  regrette  que  le  jeune  Pompée  ne  paraisse 
qu'un  instant  sur  la  scène;  peut-être  oublie-t-il 
trop  facilement  sa  mission  sacrée,  de  venger  un 
père ,  après  la  noble  réponse  qu'il  adresse  aux 
triumvirs*,  et  l'on  est  presque  tenté  d'approu- 
ver le  hardi  projet  de  ce  Ménécrate  qui  dit  avec 
amertume  :  Ton  père,  ô  Pompée,  n'eût  jamais 
fait  un  traité  semblable.  Mais  Shakspeare  a  ici 
suivi  l'histoire  scrupuleusement.  D'ailleurs  , 
l'art  exige  que  l'intérêt  ne  soit  pas  trop  disper- 
sé dans  une  composition  dramatique;  voilà 
pourquoi  l'aimable  Octavie  ne  nous  est  montrée 
aussi  qu'en  passant  ',  cette  femme  si  douce ,  si 
pure,  si  vertueuse^  dont  les  grâces  modestes 
sont  éclipsées  par  l'éclat  trompeur  et  l'osten- 
tation de  son  indigne  rivale. 

Cléopâtre  est  dans  Shakspeare  cette  courti- 
sane voluptueuse  et  rusée  que  nous  a  peinte 
l'histoire;  comme  Antoine,  elle  est  remplie  de 
contrastes  :  tour  à  tour  vaniteuse  comme  une 


4  NOTICE 

coquette  ,  et  grande  coninie  une  reine ,  volage 
clans  sa  soif  des  voluptés ,  et  sincère  dans  son 
attachement  pour  Antoine  ;  elle  semble  créée 
pour  lui,  et  lui  pour  elle.  Si  sa  passion  manque 
de  dignité  tragique ,  comme  le  malheur  l'enno- 
blit, comme  elle  s'élève  à  la  hauteur  de  son 
rang  par  l'héroïsme  qu'elle  déploie  à  ses  der- 
niers instans!  Elle  se  montre  digne,  en  un 
mot,  de  partager  la  tombe  d'Antoine. 

Une  scène  qui  nous  a  semblé  d'un  pathétique 
profond,  c'est  celle  où  Enobarbus,  bourrelé  de 
remords  de  sa  trahison ,  adresse  à  la  Nuit  une 
protestation  si  touchante ,  et  meurt  de  douleur 
en  invoquant  le  nom  d'Antoine ,  dont  la  géné- 
rosité l'a  rappelé  au  sentiment  de  ses  devoirs. 

Johnson  prétend  que  cette  pièce  n'avait  point 
été  divisée  en  actes  par  l'auteur,  ou  par  ses 
premiers  éditeurs.  On  pourrait  donc  altérer  ar- 
bitrairement la  division  que  nous  avons  adoptée 
d'après  le  texte  anglais  ;  peut-être ,  par  cette 
observation  de  Johnson ,  Le  Tourneur  s'était-il 
cru  autorisé  à  renvoyer  deux  ou  trois  scènes 
à  la  fin ,  comme  oiseuses  ou  trop  longues  ;  nous 
les  avons  scrupuleusement  rétablies  ,  d'après 
notre  principe  de  montrer  Shakspeare  dans  sa 


SUR  ANTOINE  ET  CLÉOPATRE.  5 

nudité ,  si  on  peut  s'exprimer  ainsi ,  comme  on 
a  dit  de  lui  et  de  Plutarque  qu'ils  avaient  mon- 
tré les  grands  hommes  en  robe  de  chambre. 

Selon  le  docteur  Malone ,  la  pièce  ^Antoine 
et  Cléopâtre  a  été  composée  en  1608,  et  après 
celle  de  Jules  César  dont  elle  est  en  quelque 
sorte  une  suite,  puisqu'il  existe  entre  ces  deux 
tragédies  la  même  connexion  qu'entre  les  tra- 
gédies historiques  de  l'histoire  anglaise. 

Nous  croyons  devoir  ajouter  ici,  pour  l'in- 
telligence de  la  tragédie  ^Antoine  et  Cléopâtre  ^ 
le  précis  des  circonstances  les  plus  remarqua- 
bles empruntées  de  Plutarque  par  Shakspeare. 


PRECIS 


Après  la  bataille  donnée  près  de  Philippes, 
Antoine  passa  en  Grèce  avec  une  armée  nom- 
breuse. Cette  expédition  fut  marquée  par  très- 
peu  d'exploits  militaires^  bientôt  après  il  se 
rendit  en  Asie.  Là^  les  honneurs  excessifs  qu'il 
reçut  l'enivrèrent ,   et  le  luxe  asiatique  acheva 
de  le  corrompre^  amolli  par  ce  séjour,  il  fut 
une  conquête  facile  pour  Cléopâtre,  reine  d'E- 
gypte ,  qui  par  ses  appas  et  le  faste  de  sa  cour, 
l'enchaîna  tellement  qu'il  oublia  dans  ses  bras 
ses  projets,  ses  devoirs  et  les  intérêts  de  sa  patrie. 
Au  milieu  des  plaisirs  et  des  divertissemens, 
Antoine  reçut  deux  nouvelles  désagréables  de 
Rome  ;  on  lui  apprenait  que  son  frère  Lucius, 
et  sa  femme  Fulvie,  avaient  fait  une  ligue  con- 
tre César,  mais  qu'ayant  été  battus,  ils  s'étaient 
réfugiés  en  Italie-,  et  qu'ensuite  Labiénus,  avec 
le  général  des  Parthes,  s'étaient  soumis  toute 
l'Asie  (i). 

(i)  Shakspeare,  acte  I,  scène  i. 


PRÉCIS.  7 

Ces  nouvelles  le  réveillèrent  de  son  long  as- 
soupissement ;  et  il  prit  la  résolution  d'aller  com- 
battre les  Parthes.  Arrive  de  la  Phénicie ,  il  se 
laissa  persuader  par  sa  femme  Fulvie,  et  il 
s'engagea,  par  lettres,  à  se  rendre  en  Italie  avec 
deux  cents  vaisseaux;  Fulvie  s'embarqua  elle- 
même  pour  aller  à  sa  rencontre  ;  mais  elle  mou- 
rut en  chemin,  à  Sicyone  (i). 

Cette  mort  facilita  la  réconciliation  entre 
Octave  Cësar  et  Antoine,  dès  que  ce  dernier 
vint  en  Italie,  et  qu'on  vit  qu'au  fond  Cësar 
n'avait  contre  lui  aucun  grief  sérieux,  et  que, 
de  son  côte,  Antoine  rejetait  la  faute  de  tout 
le  passé  sur  Fulvie  ;  leurs  amis  communs  entre- 
prirent et  vinrent  à  bout  de  les  réconcilier  (2). 
L'empire  romain  fut  partagé  entre  eux  deux  et 
Lépide  :  Antoine  eut  les  provinces  orientales, 
César  les  occidentales,  et  Lépide  l'Afrique. 

On  chercha  à  consolider  ce  pacte  de  toutes 
les  manières.  César  avait  une  belle-sœur  nom- 
mée Octavie,  veuve  de  Caïus-Marcellus ,  qu'il 
aimait  singulièrement.  Son  mariage  avec  An- 


(  t  )  Acte  1  ,  scène  i . 
(2)  Acte  IL 


8  PRÉCIS, 

toine  parut  à  tous  le  meilleur  moyen  de  con- 
server entre  lui  et  Cësar  Famitië  qu'il  s'étaient 
promise.  On  lit  les  accords,  et  le  mariage  fut 
consommé  à  Rome  (i).  Pendant  cet  intervalle, 
Pompée  le  jeune  avait  pris  la  Sicile ,  il  dévastait 
toute  1  Italie ,  et  il  tenait  les  mers  avec  les  vais- 
seaux dont  les  pirates  Menas  et  Ménécrate 
avaient  le  commandement.  Ses  bons  procédés 
avec  Antoine  et  sa  mère,  lors  de  leur  fuite  en 
Sicile,  firent  croire  qu'on  pouvait  le  faire  entrer 
aussi  dans  ce  pacte.  Dans  cette  vue,  ils  conférè- 
rent ensemble  sur  le  promontoire  de  Mysène , 
oix  les  flottes  de  Pompée  avaient  jeté  l'ancre,  et 
où  l'armée  de  terre  d'Antoine  et  de  César  était 
rangée  en  ordre  de  bataille.  Ils  convinrent  de 
certaines  conditions  que  Pompée  accepta ,  et 
s'invitèrent  ensuite  réciproquement  à  un  festin. 
On  tira  au  sort  qui  donnerait  la  première  fête  ; 
le  sort  tomba  sur  Pompée,  qui  les  traita  avec 
magnificence  Çi)  sur  son  vaisseau. 

Au  milieu  du  bruit  des  convives  égayés  et 
presque  enivrés ,  Menas  fit  à  Pompée  la  proposi- 
tion de  couper  le  câble,  et  par  un  assassinat 

(i)  Acte  II. 
(2}  Acte  II. 


I 


PRÉCIS.  9 

des  trois  triumvirs,  de  le  proclamer  souverain 
de  l'empire  romain.  Mais  Pompée  lui  défendit 
l'exécution  de  son  projet,  puisqu'il  avait  eu  l'im- 
prudence de  lui  en  faire  la  confidence  avant  de 
l'accomplir  (i)  ;  immédiatement  après  avoir 
cimenté  ce  pacte ,  Antoine  envoya  Ventidius 
en  Asie  pour  subjuguer  les  Parthes  (2). 

Antoine  avait  avec  lui  un  devin  d'Egypte, 
qui  aigrissait  la  jalousie  que  son  cœur  avait 
toujours  contre  César,  et  lui  persuada  à  la  fin 
de  quitter  encore  une  fois  l'Italie.  Il  emmena 
avec  lui,  jusqu'en  Grèce  ,  sa  nouvelle  épouse 
Octavie  (3)  ;  il  passa  l'hiver  à  Athènes ,  où  il  re- 
çut la  nouvelle  agréable  de  la  victoire  que  Ven- 
tidius venait  de  remporter  sur  les  Parthes  (4). 
Cette  victoire  augmenta  sa  célébrité  et  la  ter- 
reur des  peuples  qu'il  soumit  bientôt  à  la  répu- 
blique romaine. 

Différens  avis  qu'il  reçut  de  la  conduite  de 
César,  et  qui  parurent  lui  être  préjudiciables, 
rallumèrent  sa  colère  j  il  résolut  d'aller  en  Italie 


(i)  Acte  II. 

(2)  Acte  III ,  scène  i. 

(3)  Acte  I. 

(4)  Acte  III  ,  scène  i. 


10  PRÉCIS. 

avec  trois  cents  vaisseaux.  A  Tarente,  Octavie  le 
pria  de  l'envoyer  à  son  frère  pour  lever  entre  eux 
toute  mésintelligence  ;  Antoine  y  consentit  (i). 
Elle  rencontra  Cësar  en  chemin,  parvint  par  ses 
prières  et  ses  représentations  à  le  faire  retour- 
ner à  Tarente  avec  les  intentions  les  plus  paci- 
fiques. Antoine  et  Cësar  se  réconcilièrent  ici , 
et  convinrent  que  Cësar  donnerait  à  Antoine 
deux  lëgions  pour  faire  la  guerre  contre  les 
Parthes,  et  Antoine  à  Cësar,  cent  vaisseaux  de 
guerre  armes;  ces  conditions  furent  encore  éten- 
dues davantage  de  part  et  d'autre,  par  les  prières 
d'Octavie,  ensuite  ils  se  quittèrent;  Cësar  mar- 
cha contre  Pompëe,  et  Antoine  s'en  fut  en  Asie. 
Dès  qu'il  fut  de  retour  en  Syrie,  son  amour 
pour  Clëopâtre  se  réveilla  de  nouveau.  Il  en- 
voya Fontejus  Capito  la  prendre  et  la  conduire 
chez  lui  ;  dès  qu  elle  arriva ,  il  lui  fit  les  présens 
les  plus  riches  ,  il  lui  donna  la  partie  infé- 
rieure de  la  Syrie,  l'île  de  Chypre,  une  grande 
partie  de  la  Phénicie,  et  d'autres  pays.  Il  la 
renvoya  en  Egypte,  et  il  prit  son  chemin  par 
TArahie  et  l'Arménie  :  il  continua   la  guerre 

(i)  Acte  III. 


PRÉCIS.  II 

contre  les  Parthes  qui  lui  rendirent  la  "victoire 
difficile,  par  leurs  ruses  et  leur  supériorité. 
Après  cette  guerre  il  vécut  de  nouveau  avec 
Cléopâtre,  qui  par  ses  appas  sut  toujours  len- 
chaîner  et  prolonger  son  séjour  auprès  d'elle. 

César  ne  manqua  pas  de  faire  plusieurs  re- 
présentations au  sénat  romain ,  sur  la  conduite 
injuste  et  indécente  d'Antoine,  et  celui-ci,  de 
son  côté ,  fit  naître  plusieurs  difficultés  contre 
César  :  il  alla  jusqu'à  répudier  sa  femme  Octa- 
vie ,  et  s'attira  par-là  la  haine  des  Romains. 

Pendant  ces  intervalles ,  il  fit  les  plus  grands 
préparatifs  de  guerre  contre  César,  qui  fut 
forcé  de  se  mettre  sur  la  défensive.  Antoine 
avait  au  moins  cinq  cents  vaisseaux  de  guerre , 
une  armée  de  deux  cent  mille  hommes  d'infan- 
terie ,  et  douze  mille  hommes  de  cavalerie  ; 
outre  cela ,  il  avait  pour  alliés  les  rois  de  Lihye, 
de  Cappadoce,  de  Thrace,  et  d'autres  princes 
qui  servaient  sous  ses  ordres  ;  mais ,  quoique 
le  plus  fort  sur  terre,  il  s'opiniâtra  néanmoins^ 
pour  contenter  Cléopâtre ,  à  livrer  un  comhat 
naval.  La  flotte  de  César,  moins  nombreuse 
que  la  sienne,  était  plus  agile  et  mieux  pourvue. 

Confus  et  désespéré  de  sa  défaite,  Antoine 


12  PRÉCIS, 

se  jeta  de  nouveau  dans  les  bras  de  sa  Cléopâtre, 
qui  chercha  tous  les  moyens  de  dissiper  son 
chagrin  par  de  nouveaux  divertissemens.  Ils  ré- 
solurent tous  les  deux  d'envoyer  en  Asie  des 
ambassadeurs  à  César.  Celui-ci  refusa  toutes  les 
propositions  d'Antoine,  et  fit  faire  à  Cléopâtre 
les  offres  les  plus  avantageuses  si  elle  voulait  se 
défaire  de  lui,  ou  le  chasser  de  ses  états. 

Il  lui  envoya  pour  cette  négociation  Thyréus, 
un  de  ses  affranchis,  qu'Antoine  fit  arrêter  et 
fouetter  de  verges. 

Après  l'hiver  ,  César  se  mit  en  campagne 
pour  marcher  contre  Antoine.  Il  établit  son 
camp  devant  Alexandrie.  Antoine^fîi  une  sortie 
qui  lui  réussit,  et  qui  lui  donna  la  supériorité.  Fier 
de  sa  victoire,  il  retourna  près  de  Cléopâtre,  et 
se  présenta  à  elle  comme  un  guerrier  qui  avait 
fait  des  prodiges  de  valeur  ;  aussi  lui  fit-elle  pré- 
sent d'une  armure  d'or  (i). 

Antoine ,  encouragé  par  ce  succès,  se  disposa 
à  une  seconde  bataille,  et  provoqua  César,  il 
passa  en  divertissemens  la  soirée  qui  précéda 
cette  journée.  On  dit  qu'on  entendit  dans  la  nuit 

(0  Acte  III. 


PRÉCIS.  i3 

une  musique  dans  les  airs ,  et  le  bruit  d'une  fête 
de-Bacclms^les  Egyptiens  s'imaginèrent  que  c'é- 
tait un  signe  que  le  dieu  qu'Antoine  imitait ,  et 
qu'il  servait  par  préférence,  allait  l'abandonner. 
Le  jour  suivant  vit  cette  fameuse  bataille 
qui  devait  se  donner  sur  terre  et  sur  mer.  Mais 
les  vaisseaux  d'Antoine  lâchèrent  pied,  et  al- 
lèrent se  joindre  à  la  flotte  de  Gësar.  Sa  cava- 
lerie l'abandonna  aussi,  et  son  armée  de  terre 
fut  battue.  Plein  de  désespoir,  il  se  sauva  dans 
la  ville,  croyant  que  Glëopàtre  l'avait  trahie. 
Cléopâtre,  pour  se  soustraire  à  sa  rage,  se  ca- 
cha dans  le  tombeau  qu'elle  avait  fait  bâtir,  et 
fit  dire  à  Antoine  qu'elle  était  morte.  Il  le  crut , 
et  son  désespoir  n'en  devint  que  plus  violent. 
Il  avait,  depuis  long-temps,  fait  promettre  à 
Eros,  un  de  ses  plus  fidèles  affranchis,  de  le 
tuer  quand  il  le  lui  ordonnerait.  Dans  cet  affreux 
moment ,  il  lui  rappelle  sa  promesse,  et  exige 
qu'il  l'accomplisse  ;  Eros  tire  son  épée ,  fait 
croire  à  Antoine  qu'il  va  l'en  frapper,  mais  se 
poignarde  lui-même.  Honteux  et  encouragé  par 
une  action  si  vigoureuse  ,  Antoine  se  plonge 
son  épée  dans  le  sein  (i). 

(i)  Acte  II. 


,4  PRÉCIS. 

Cependant  sa  blessure  n'était  pas  assez  pro- 
fonde pour  le  faire  mourir  sur  la  place  ;  et  mal- 
gré ses  prières,  personne  ne  voulut  se  résoudre 
à  achever  ce  meurtre.  Cléopâtre  lui  envoya 
Diomede,  et  le  fit  transporter  dans  son  tom-  * 

heauj  elle  lui  marqua  la  plus  grande  affliction 
sur   sa  mort.  Les  dernières    paroles  que   lui  i 

adressa  Antoine,  furent  pour  la  supplier  de  pen-  | 

sera  son  salut  (i).  i 

César,  peu  de  temps  après,  apprit  le  sort  de  ! 

son  ennemi ,  par  Dercetas  qui  lui  avait  apporté  I 

l'épée  encore  fumante  du  sang  d'Antoine  (2).  Il 
fut  très-touché  de  cette  nouvelle,  et  assembla  1 

ses  amis  pour  justifier  son  procédé  envers  An-  ; 

toine ,  par  la  lecture  qu'il  leur  fit  de  son  com- 
merce de  lettres  avec  cet  illustre  ennemi.  En- 
fin il  chargea  Proculéius  d'aller  se  rendre 
maître  de  Cléopâtre;  elle  refusa  de  le  suivre, 
mais  il  l'attira  par  ruse  hors  de  son  toinbeau ,  * 

et  s'empara  de  sa  personne.  Dans  son  premier 
désespoir,  elle  voulait  s'enfoncer  un  poignard 
dans  le  sein  ;  mais  Proculéius  l'en  empêcha. 


(i)  Acte  IIL 
(2)  Acte  V. 


PRÉCIS.  i5 

César  vint  ensuite  lui-même  à  Alexandrie,  où 
il  agit  en  conquérant^  Cléopâtre,  accablée  de 
chagrin,  voulut,  pour  avancer  sa  mort,  s'abs- 
tenir de  toute  nourriture,  mais  César  menaça , 
et  lui  fit  changer  de  résolution;  il  alla  la  voir, 
et  la  trouva  plongée  dans  la  plus  grande  dou- 
leur :  elle  se  jeta  à  ses  pieds  et  chercha  d'abord 
à  se  justifier;  voyant  qu  elle  n'obtenait  rien  sur 
l'esprit  du  vainqueur,  elle  employa  les  prières  ; 
elle  lui  présenta  l'état  de  toutes  ses  richesses; 
et  lorsque  Séleucus^  l'un  de  ses  trésoriers,  l'ac- 
cusa d'infidélité  dans  sa  déclaration,  elle  sut  y 
répondre  de  manière  à  gagner  de  plus  en  plus 
César ,  et  s'assurer  davantage  sa  bonne  foi. 
Dolabella,  un  des  plus  amis  de  César,  qui  con- 
çut pour  Cléopâtre  un  tendre  penchant,  trahit 
César,  en  découvrant  à  cette  princesse  les  vues 
qu'il  avait  sur  elle.  Elle  prit  sa  résolution,  de- 
manda qu'il  lui  fut  permis  de  rendre  à  Antoine 
les  honneurs  funéraires ,  s'en  acquitta  avec  toute 
la  tendresse  d'une  amante,  prit  ensuite  un  bain, 
et  se  mit  à  table.  Vers  la  fin  du  repas,  arriva  un 
paysan  portant  des  figues  dans  une  corbeille. 
La  garde ,  sans  rien  soupçonner,  le  laissa  entrer. 
Les  figues  cachaient  un  aspic  qu'elle  s'appliqua 


]6  PRÉCIS, 

au  bras;  elle  reçut  la  mort  par  sa  morsure. 
Cësar,  à  qui  elle  avait  écrit  auparavant,  en- 
voya quelques-uns  de  ses  agens  pour  l'empê- 
cher de  mourir;  mais  ils  arrivèrent  trop  tard; 
elle  n'était  déjà  plus.  On  trouva  aussi  Iras  et 
Charmianej  ses  deux  suivantes ,  étendues  sans 
vie  à  ses  pieds. 

A,..e  P.. .T. 


ANTOINE  ET  CLEOPATRE, 

TRAGÉDIE. 


ToM.  IlL 


l/ft%*'»*\***/%A'*%%**'%V*:'%VVàV%(%V»'VV\f»'V^'%\*'*\'W%»'»'*%'%^^*'%V%»\^^\%%\»'l*'V'*%^^V%.'*%'Vt%» 


PERSONNAGES. 


>   trii 


MARC  ANTOINE , 

OCTAVE  CÉSAR,  \  triumvirs. 

M.  ÉMILIUS  LÉPIDUS, 

SEXTUS  POMPÉIUS. 

DOMITIUS  ÉNOBARBUS 

YENTIDIUS, 

ÉROS , 

SCARÛS  ,  V  amis  d'Antoine. 

DERCÉTAS , 

DÉMÉTRIUS , 

PHILON , 

MÉCÈNES , 

AGRIPPA , 

DOLABELLA ,    )■  amis  de  César. 

PROCULÉIUS, 

THYRÉUS , 

GALLUS , 

MENAS,  V        .    ,    D 

MÉNÉCRATES  ,   (  ^^^'  ^'  ^^^P""- 

YARIUS , 

TAURUS  ,  lieutenant  de  César. 

CASSIDIUS  ,  lieutenant  d'Antoine. 

SILIUS  ,  officier  de  l'armée  de  Ventidius. 

EUPHRODIUS  ,  député  d'Antoine  à  César. 

ALEXAS,  MARDI  AN,  SELEUCUS  et  DIOMÈDE,  serviteurs 

attachés  à  Cléopâtre. 

UN  DEVIN. 

UN  PAYSAN.  .    . 

CLÉOPÂTRE ,  reine  d'Egypte. 

OCTAVIE  ,  sœur  de  César,  femme  d'Antoine. 

CHARMIANE,  1   ^  j    r^'     ^. 

jT)/LC  }  temmes  de  Cleopatre. 

OFFICIERS,    SOLDATS,    MESSAGERS   ET  SERVITEURS. 


La  scène  est  dans  diverses  parties  de  V empire  romain. 


ANTOINE  ET  CLEOPATRE. 


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ACTE  PREMIER. 


SCÈNE  PREMIÈRE. 

Alexandrie.  —  Un  appartement  du  palais  de  Cléopâtre. 
Entrent  DÉMÉTRIUS  et  PHILON. 

PHILON. 

JNoN.  Ce  fol  amour  de  notre  géne'ral  passe  la  me- 
sure. Ses  yeux,  qu'on  voyait,  au  milieu  de  ses 
levions  rangées  en  bataille,  ëtinceler  de  feu,  comme 
l'oeil  de  Mars,  barde'  de  fer,  maintenant  tournent  et 
fixent  leurs  regards  sur  un  front  basane.  Son  cœur 
de  guerrier,  qui,  plus  d'une  fois,  dans  la  chaleur 
des  grands  combats ,  brisa  sur  son  sein  les  boucles 
de  sa  cuirasse ,  renonce  à  sa  trempe.  Il  est  devenu 
le  soufflet  et  l'éventail  qui  apaisent  les  impudiques 
désirs  d'une  Égyptienne  ^^\  Regarde,  les  voilà  qui 
viennent. 

(Fanfares;   entrent  Antoine  et  Cle'opâtre   avec  leur  suite.  Des  eunuques  agitent  des 
e'ventails  devant  Cléopâtre.) 

Observe-le  bien,  et  tu  verras  en  lui  la  troisième 
colonne  de  l'univers  '^^^,  transformé  en  jouet  d'une 
prostituée.  Regarde  et  vois. 


20  ANTOINE  ET   CLÉOPATRE, 

CLÉOPATRE. 

Si  c'est  de  Tamour,  dites-moi,  quel  degré  d'a- 
mour ? 

ANTOINE. 

C'est  un  amour  bien  pauvre,  celui  que  l'on  peut 
calculer. 

CLÉOPATRE. 

Je  veux  établir,  par  une  limite,  jusqu'à  quel 
point  on  peut  être  aimé. 

ANTOINE. 

Alors  il  te  faudra  découvrir  un  nouveau  ciel  et 
une  nouvelle  terre. 

(  Entre  un  serviteur.  ) 

LE  SERVITEUR. 

Des  nouvelles ,  mon  bon  seigneur,  des  nouvelles 
de  Rome  ! 

ANTOINE. 

Ta  présence  m'importune  :  achève,  en  peu  de  mots. 

CLÉOPATRE. 

Non  ;  écoute  ces  nouvelles,  Antoine.  Fulvie  peut- 
être  est  courroucée.  Ou  qui  sait,  si  le  jeune  César 
ne  vous  envoie  pas  ses  ordres  suprêmes  :  Fais  ceci 
ou  fais  cela  ;  empare-toi  de  ce  rojaume  et  affranchis 
cet  autre:  obéis ,  ou  nous  te  réprimanderons. 

ANTOINE. 

Comment,  mon  amour? 

CLÉOPATRE. 

Peut-être,  et  cette  conjecture,  je  le  pense,  est 
très-vraisemblable,  peut-être  que  vous  ne  devez 
pas  vous  arrêter  plus  long  -  temps  ici  ;  César  vous 


ACTE  I,  SCÈNE   I.  21 

envoie  votre  démission.  Il  faut  donc  l'entendre  , 
Antoine.  —  Ce  sont  les  ordres  de  Fulvie ,  de  Cé- 
sar, veux-je  dire  ,  ou  de  tous  deux.  —  Faites  entrer 
les  messagers.  — Aussi  vrai  que  je  suis  reine  d'E- 
gypte ,  tu  rougis ,  Antoine  :  ce  sang  qui  te  monte 
au  visage  rend  hommage  à  Cësar;  ou  c'est  la  honte 
qui  colore  ton  front,  quand  l'aigre  voix  de  Ful\ie 
te  gronde.  —  Les  messagers  ! 


ANTOINE. 


Que  Rome  se  fonde  dans  le  Tibre ,  que  le  vaste 
portique  de  l'empire  s'ëcroule  !  C'est  ici  qu'est  mon 
univers.  Les  royaumes  ne  sont  qu'argile.  Notre  globe 
fangeux  nourrit  également  la  brute  et  l'homme.  Le 
noble  emploi  de  la  vie,  c'est  de  s'embrasser  ainsi 
(  il  V embrasse  )  ,  quand  un  tendre  couple  ,  quand 
des  amans  inséparables  comme  nous  peuvent  le 
faire.  Oui,  je  veux  être  puni,  si  je  ne  prouve  au 
monde  que  nous  sommes  des  amans  incomparables  ! 

CLÉOPATRE,  à  part. 

0  rare  imposture  !  Pourquoi  a-t-il  épousé  Fulvie 
et  ne  l'a-t-il  pas  aimé?  Je  veux  bien  paraître  dupe, 
mais  je  ne  le  suis  pas.  —  Antoine  sera  toujours  lui- 
même. 

ANTOINE. 

Toujours  gouverné  par  Cléopâtre.  Mais  au  nom 
de  l'amour  ,  au  nom  de  ses  douces  heures ,  ne  per- 
dons pas  follement  le  temps  en  fâcheux  entretiens. 
Nous  ne  devrions  pas  laisser  écouler  une  seule  mi- 
nute de  notre  vie,  sans  la  marquer  par  quelque 
plaisir Quel  sera  l'amusement  de  ce  soir? 


22  ANTOINE  ET  CLÉOPATRE, 

CLÉOPATRE. 

Donnez  audience  aux  dëpute's. 

ANTOINE. 

Cessez  donc ,  reine  querelleuse ,  à  qui  tout  sied  : 
gronder,  rire ,  pleurer  :  chaque  passion  brigue  à 
l'envi  l'honneur  de  se  peindre  dans  les  traits  de 
votre  beau  visage.  Point  de  députes  !  Et  ce  soir, 
.tous  deux  seuls  ,  nous  nous  promènerons  dans  les 
rues  d'Alexandrie,  et  nous  nous  amuserons  à  ob- 
server les  moeurs  du  peuple —  Venez,  ma  reine: 
c'est  un  plaisir  que  vous  désiriez  hier  soir.  (Au  mes- 
sager.  )  Ne  me  parle  pas. 

(  Ils  sortent  avec  leur  suite.  ) 
DÉMÉTRIUS. 

Antoine  fait-il  donc  si  peu  de  cas  de  César? 

PHILON. 

Oui,  quelquefois  ,  quand  il  n'est  plus  lui-même  , 
il  s'écarte  trop  de  ce  caractère  qui  devrait  tou- 
jours accompagner  Antoine. 

DÉMÉTRIUS. 

Je  suis  vraiment  affligé  de  le  voir  confirmer  tout 
ce  que  répète  de  lui  à  Rome  la  renommée ,  si  sou- 
vent menteuse  :  mais  j'espère  de  plus  nobles  ac- 
tions pour  demain....  Adieu,  soyez  heureux. 


ACTE   I,  SCÈNE   IL  23 

SCÈNE  IL 

Un  autre  appartement  du  palais. 

Entrent  CHARMIANE,  ALEXAS,  IRAS  et  un 
DEVIN. 

CHARMIANE. 

Seigneur  Alexas ,  mon  cher  Alexas ,  mon  incompa- 
rable ,  mon  divin  Alexas ,  oii  est  le  devin  que  vous 
avez  tant  vanté  à  la  reine?  Oh  !  que  je  voudrais  con- 
naître cet  ëpoux,  qui,  dites-vous,  doit  couronner  ses 
cornes  de  guirlandes  ^^^  ! 

ALEXAS. 

Devin  ? 

LE    DEVIN. 

Que  de'sirez-vous  ? 

CHARMIANE. 

Est-ce  là  cet  homme? —  Est-ce  vous,  mon  ami, 
qui  connaissez  les  choses? 

LE    DEVIN. 

Je  sais  lire  un  peu  dans  le  livre  immense  des  se- 
crets de  la  nature. 

ALEXAS. 

Montrez-lui  votre  main. 

(Entre  Enobarbus.  ) 

ÉNOBARBUS, 

Qu'on  serve  promptement  le  repas  :  et  du  vin  en 
abondance,  pour  boire  à  la  santé  de  Cléopâtre. 

CHARMIANE. 

Mon  bon  monsieur ,  donnez-moi  une  bonne  for- 
tune. 


24  ANTOINE   ET  CLÉOPATRE, 

LE  DEVIN. 

Ce  n'est  pas  moi  qui  la  fais  ,  seulement  je  la  de- 
vine. 

CHARMIANE, 

Hé  bien,  je  vous  prie,  devinez-m'en  une  bonne. 

LE    DEVIN. 

Vous  serez  encore  plus  riche  en  beauté  que  vous 
n'êtes. 

CHARMIANE. 

Il  veut  dire  en  embonpoint. 

IRAS. 

Non  ;  il  veut  dire  que  vous  vous  farderez  quand 
vous  serez  vieille. 

CHARMIANE. 

Que  les  rides  m'en  préservent. 

ALEXAS. 

Ne  troublez  point  sa  prescience ,  et  soyez  attentive. 

CHARMIANE. 

Chut  ! 

LE   DEVIN. 

Vous  aimerez  beaucoup  plus  que  vous  ne  serez 
aimée. 

CHARMIANE. 

J'aimerais  mieux  m'échauffer  le  foie  avec  le  vin. 

ALEXAS. 

Chut! 

CHARMIANE. 

Allons  ,  à  présent,  quelque  bonne  aventure;  que 
j'épouse  trois  rois  dans  une  matinée,  pour  me  trou- 
ver le  soir  veuve  de  tous  les  trois;  que  j'aie  à  cin- 
quante ans  un  fils  auquel  Hérode  ^^^  de  Judée  rende 


ACTE   I,  SCÈNE   II.  aS 

hommage.  Trouve -moi  un  moyen  de  me  marier  à 
Octave  Cësar,  et  de  marcher  l'égale  de  ma  maîtresse. 

LE    DEVIN. 

Vous  survivrez  à  la  reine  que  vous  servez. 

CHARMIANE. 

Oh  !  merveilleux  !  J'aime  bien  mieux  une  longue 
vie  que  des  figues  ^^^. 

LE  DEVIN. 

Vous  avez  éprouvé  dans  le  passé  une  meilleure 
fortune  que  celle  qui  vous  attend. 

CHARMIANE. 

A  ce  compte ,  il  y  a  toute  apparence  que  mes  en- 
fans  n'auront  pas  de  nom  ^^\  Je  vous  prie  ,  combien 
dois-je  avoir  de  garçons  et  de  filles  ? 

LE    DEVIN. 

Si  chacun  de  vos  désirs  avait  un  sein  fécond,  vous 
auriez  un  million  d'enfans. 

CHARMIANE. 

Tais-toi ,  insensé  !  Je  te  pardonne ,  parce  que  tu 
es  un  sorcier. 

ALEXAS. 

Vous  croyez  que  votre  couche  est  la  seule  confi- 
dente de  vos  désirs. 

CHARMIANE. 

Allons,  viens.  Dis  aussi  à  Iras  sa  bonne  aventure. 

ALEXAS. 

Nous  voulons  tous  savoir  nos  destins. 

ÉNOBARBUS. 

Le  mien  comme  le  vôtre,  à  la  plupart  de  vous,  sera 
d'aller  nous  coucher  ivres  ce  soir. 


26  ANTOINE  ET   CLÉOPATRE, 

LE   DEYIN. 

Voilà  une  main  qui  présage  la  chasteté',  si  rien  ne 
s'y  oppose  d'ailleurs. 

CHARMIANE. 

Oui,  comme  le  Nil  de'borde'  présage  la  famine.... 

IRAS. 

Allez,  folâtre  compagne  de  lit,  vous  ne  vous  con- 
naissez pas  en  bonne  aventure. 

CHARMIANE. 

Oui ,  si  une  main  onctueuse  n'est  pas  un  pronostic 
de  fécondité,  il  n'est  pas  vrai  que  je  puisse  me  grat- 
ter l'oreille.  — Je  t'en  prie,  dis-lui  seulement  ses 
aventures  d'un  jour  ouvrable. 

LE    DEVIN. 

Vos  destinées  se  ressemblent. 

IRAS. 

Mais  comment,  comment?  Citez  quelques  parti- 
cularités. 

LE  DEVIN. 

J'ai  dit. 

IRAS. 

Quoi  !  n'aurai-je  pas  seulement  un  pouce  de  bonne 
fortune  de  plus  qu'elle  ? 

CHARMIANE. 

Et  si  vous  l'aviez ,  où  voudriez-vous  le  placer  ? 

IRAS. 

Ce  ne  serait  pas  au  nez  de  mon  mari. 

CHARMIANE. 

Que  le  Ciel  corrige  nos  mauvaises  pensées  !  — 


ACTE  I,  SCÈNE  II.  27 

Alexas!  allons,  sa  bonne  aventure,  à  lui,  sa  bonne 
aventure.  Oh  !  qu'il  épouse  une  femme  qui  ne  puisse 
pas  marcher.  Douce  Isis^'^ ,  je  t'en  supplie ,  que  cette 
femnie  meure  !  et  alors  donne-lui-en  une  pire  encore, 
et  après  celle-là  d'autres  toujours  plus  méchantes , 
jusqu'à  ce  que  la  pire  de  toutes  le  conduise  en  riant 
à  sa  tombe,  cinquante  fois  cocu.  Bonne  Isis,  exauce 
ma  prière ,  et ,  quand  tu  devrais  me  refuser  dans 
des  occasions  plus  importantes ,  accorde-moi  cette 
grâce.  Bonne  Isis,  je  t'en  conjure. 

IRAS. 

Ainsi  soit-il  ,•  chère  déesse ,  entends  la  prière  que 
nous  t'adressons  toutes  !  car  si  c'est  un  crève-coeur 
de  voir  un  galant  homme  maltraité  de  sa  femme , 
c'est  un  chagrin  mortel  de  voir  un  laid  malotru  sans 
cornes  :  ainsi  donc  ,  chère  Isis  ,  par  bienséance , 
donne-lui  la  destinée  qui  lui  convient. 

GHARMIANE. 

Ainsi  soit-il. 

ALEXAS. 

Voyez-vous  ;  s'il  dépendait  d'elles  de  me  faire 
cocu ,  elles  se  prostitueraient  pour  cela  seul. 

ÉNOBARBUS. 

Silence  :  voici  Antoine. 

GHARMIANE. 

Ce  n'est  pas  lui  ;  c'est  la  reine. 


(  Entre  Cléopâtre.  ) 


CLEOPATRE. 

Avez-vous  vu  mon  seigneur  ? 

u 
ÉNOBARBUS. 

Non,  madame. 


28  ANTOINE  ET  CLÉOPATRE, 

CLÉOPATRE. 

Est-ce  qu'il  n'était  pas  ici  ? 

CHARMIANE. 

Non ,  madame. 

CLÉOPATRE. 

Il  était  d'une  humeur  gaie  ! . . .  Mais  tout  à  coup  un 
souvenir  de  Rome  a  saisi  son  âme.  —  Enobarbus  ! 

ÉNOBARBUS. 

Madame. 

CLÉOPATRE. 

Cherchez-le,  et  l'amenez  ici — Oiiest  Alexas? 

ALEXAS. 

Me  voici ,  tout  prêt  à  vous  obéir.  —  Mon  maître 
s'avance. 

(  Antoine  entre  avec  un  messager  et  sa  suite.  ) 
CLÉOPATRE. 

Nous  ne  le  regarderons  pas.  —  Suivez-moi. 

(  Sortent  Cle'opâtre,  Enobarbus,  Alexas,  Iras,  Charmiane,  le  devin  et  la  suite.  ) 
LE  MESSAGER. 

Fulvie ,  votre  épouse ,  s'est  avancée  la  première 
dans  la  plaine 

ANTOINE. 

Contre  mon  frère  Lucius  ? 

LE  MESSAGER. 

Oui  :  mais  cette  guerre  a  bientôt  été  terminée.  Les 
circonstances  les  ont  aussitôt  réconciliés ,  et  ils  ont 
réuni  leurs  forces  contre  César.  Mais  dès  le  premier 
choc ,  la  fortune  de  César  dans  la  guerre  les  a  chas- 
sés tous  deux  de  l'Italie. 


ACTE  I,  SCÈNE  II.  29 

ANTOINE. 

Fort  bien  :  qu'as-tii  de  plus  funeste  encore  à  m'ap- 
prendre  ? 

LE    MESSAGER. 

Les  mauvaises  nouvelles  sont  fatales  à  celui  qui 
les  apporte. 

*  ANTOINE. 

Oui ,  quand  elles  s'adressent  à  un  insensé,  ou  à 
un  lâche  ;  poursuis.  —  Avec  moi,  ce  qui  est  passé 
est  passé ,  voilà  mon  principe.  Quiconque  m'apprend 
une  vérité ,  dût  la  mort  être  au  bout  de  son  récit , 
je  l'écoute  aussi  volontiers  que  s'il  me  flattait. 

LE    MESSAGER. 

Labiénus ,  et  c'est  une  sinistre  nouvelle ,  avec  son 
armée  des  Parthes ,  a  envahi  l'Asie  mineure  depuis 
l'Euphrate  ;  sa  bannière  triomphante  a  flotté  depuis 
la  Syrie,  jusqu'à  la  Lydie  et  l'Ionie;  tandis  que.... 

ANTOINE. 

Tandis  qu'Antoine,  voulais-tu  dire 

LE    MESSAGER. 

Oh  !  mon  maître  î 

ANTOINE. 

Parle-moi  sans  détour  :  ne  déguise  point  les  bruits 
populaires  :  nomme  Cléopâtre  du  nom  dont  on  l'ap- 
pelle dans  Rome  ;  prends  le  ton  d'ironie  dont  Fulvie 
parle  de  moi  ;  reproche-moi  mes  fautes  avec  toute 
la  licence  de  la  malignité  et  de  la  vérité  réunies.  — 
Oh  nous  ne  portons  que  des  ronces  quand  les  vents 
violens  demeurent  immobiles;  et  le  récit  du  mal 
qu'on  dit  de  nous  est  pour  nous  une  culture.  — 
Laisse-moi  un  moment. 


3o  ANTOINE  ET   CLÉOPATRE, 

LE  MESSAGER. 

Selon  votre  plaisir,  seigneur. 

(  Il  sort.  ) 
ANTOINE. 

Quelles  nouvelles  de  Sicyone  ?  Appelle  le  messa- 
ger de  Sicyone. 

PREMIER  SERVITEUR. 

Le  messager  de  Sicyone  ?  y  en  a-t-il  un  ? 

SECOND  SERVITEUR. 

Seigneur,  il  attend  vos  ordres. 

ANTOINE. 

Qu'il  vienne.  — Il  faut  que  je  brise  enfin  ces  chaî- 
nes égyptiennes  où  je  me  perds  dans  ma  folle  passion. 
(  Entre  un  autre  messager.  )  Qui  êtes-vous  ? 

LE  SECOND  MESSAGER. 

Votre  épouse  Fulvie  est  morte. 

ANTOINE. 

Oîi  est-elle  morte  ? 

LE  MESSAGER. 

Dans  Sicyone  :  la  longueur  de  sa  maladie,  et 
d'autres  circonstances  plus  graves  encore,  qu'il  vous 
importe  de  connaître,  sont  détaillées  dans  cette 
lettre. 

(  Il  lui  donne  la  lettre.  ) 
ANTOINE. 

Laissez-moi  seul.  (  Le  messager  sort  ).  Voilà  une 
grande  âme  qui  n'est  plus  dans  ce  monde  !  Voilà  ce 
que  je  désirais.  —  L'objet  que  nous  avons  repoussé 
avec  dédain ,  nous  voudrions  le  posséder  encore  ! 
Le  plaisir  du  jour  diminue  par  la  révolution  des 


ACTE  I,  SCÈNE  II.  3i 

temps  et  devient  une  peine.  —  Fulvie  est  un  Lien  à 
mes  yeux,  maintenant  qu'elle  n'est  plus.  La  main 
qui  la  rejetait  loin  de  moi  voudrait  la  rappeler  ! 
—  Il  faut  absolument  que  je  m'affranchisse  du  joug 
où  me  captive  cette  reine  enchanteresse.  Mille  maux 
plus  grands  que  ceux  que  je  connais  déjà  sont  prêts 
d'ëclore  de  ma  honteuse  indolence.  — Où  es-tu ,  Éno- 
barbus  ? 

(  Enobarbus  enti-e.  ) 

ÉNOBARBUS. 

Que  voulez-vous,  seigneur  ? 

ANTOINE. 

Il  faut  que  je  parte  sans  délai  de  ces  lieux. 

ÉNOBARBUS. 

En  ce  cas ,  nous  tuons  toutes  nos  femmes.  Vous 
savez  ,  par  expérience  ,  combien  un  défaut  d'égard 
leur  est  mortel  :  s'il  leur  faut  subir  notre  départ ,  la 
mort  est  dans  nos  adieux. 

ANTOINE. 

Il  faut  que  je  parte. 

ÉNOBARBUS. 

Dans  une  occasion  pressante,  que  les  femmes 
meurent  î  —  Mais  ce  serait  pitié  de  les  rejeter 
pour  rien  loin  de  nous  :  quoique  comparées  à  un 
grand  intérêt  elles  doivent  être  comptées  pour  rien. 
Au  moindre  bruit  de  ce  dessein,  Cléopâtre  meurt, 
elle  meurt  aussitôt;  je  l'ai  vue  mourir  vingt  fois  pour 
des  motifs  bien  plus  légers.  Je  crois  qu'il  y  a  de  l'a- 
mour pour  elle  dans  la  mort ,  qui  lui  procure  quel- 
que jouissance  amoureuse  ,  tant  elle  est  prompte  à 
mourir. 


32  ANTOINE   ET   CLÉOPATRE, 

ANTOINE. 

Elle  est  rusëe  à  un  point  que  l'homme  ne  peut 
imaginer. 

ÉNOBARBUS. 

Hélas ,  non ,  seigneur  !  Ses  passions  ne  sont  for- 
mées que  des  pluspurs  élémens  de  l'amour.  Nous  ne 
pouvons  comparer  ses  soupirs  et  ses  larmes  aux  vents 
et  aux  flots.  Ce  sont  de  plus  grandes  tempêtes  que 
celles  qu'annoncent  les  almanachs  et  qui  ne  peuvent 
être  une  ruse  chez  elle.  Si  c'en  est  une  elle  fait  tom- 
ber la  pluie  aussi  Lien  que  Jupiter. 

ANTOINE. 

Que  je  voudrais  ne  l'avoir  jamais  vue  ! 

ÉNOBARBUS. 

Ah  !  seigneur,  vous  auriez  été  privé  de  voir  une 
merveille  ;  et  n'avoir  pas  été  heureux  par  elle ,  c'eût 
été  décréditer  votre  voyage. 

ANTOINE. 


Fulvie  est  morte. 
Seigneur  ! 
Fulvie  est  morte. 

Fulvie  ? 

Elle  est  morte  ! 


ENOBARBUS. 

ANTOINE. 
ÉNOBARBUS. 

ANTOINE. 


ENOBARBUS. 

Eh  Lien,  seigneur,  rendez  aux  dieux  vos  actions 
de  grâces!  Quand  il  plaît  à  leur  divinité  d'enlever  à 
un  homme  sa  femme,  ils  lui  montrent  les  tailleurs 
de  la  terre ,  et  le  consolent  en  lui  faisant  voir  que 
quand  de  vieilles  roLes  sont   usées,  il  reste  des 


ACTE  I,  SCÈNE   II.  33 

membres  pour  en  porter  de  nouvelles.  S'il  n'y  avait 
pas  d'autre  femme  que  Fulvie ,  alors  vous  auriez 
une  ve'ri table  blessure  et  des  motifs  pour  vous  la- 
menter; mais  votre  chagrin  porte  avec  lui  sa  con- 
solation ;  votre  vieille  chemise  de  femme  vous  pro- 
duit un  jupon  neuf.  En  ve'rité ,  pour  verser  des 
larmes  sur  un  tel  chagrin ,  il  faudrait  les  faire 
couler  avec  de  l'oignon. 

ANTOINE. 

L'intrigue  qu'elle  a  filëe  dans  fe'tat  ne  peut  me 
permettre  de  rester  absent. 

ÉNOBARBUS. 

Et  celle  que  vous  avez  filëe  en  ces  lieux  ne  peut 
se  passer  de  votre  présence  ;  surtout  celle  de  Cleo- 
pâtre,  qui  dépend  absolument  de  votre  séjour  en 
Egypte. 

ANTOINE. 

Plus  de  frivoles  re'ponses.  —  Que  nos  officiers 
soient  instruits  de  ma  résolution.  Je  déclare  sans 
détour  à  la  reine  la  cause  de  notre  expédition ,  et 
j'obtiens  de  son  amour  la  liberté  de  partir.  Car  ce 
n'est  pas  seulement  la  mort  de  Fulvie,  et  d'autres 
motifs  plus  pressans  encore ,  qui  parlent  fortement 
à  mon  coeur  :  des  lettres  aussi  de  plusieurs  de  nos 
amis  qui  travaillent  pour  nous  dans  Rome ,  pres- 
sent mon  retour  dans  ma  patrie.  Sextus  Pompée  a 
envoyé  un  défi  à  César,  et  il  tient  l'empire  de  la  mer. 
Notre  peuple  inconstant ,  dont  l'amour  ne  s'attache 
jamais  à  l'homme  de  mérite ,  qu'après  que  son  mé- 
rite a  disparu ,  commence  à  faire  passer  toutes  les 
dignités  et  la  gloire  du  grand  Pompée  sur  la  per- 
ToM.  m.'  3 


34  ANTOINE  ET   CLÉOPATRE, 

sonne  de  son  fils.  Son  fils,  puissant  par  sa  renom- 
me'e  et  par  ses  forces ,  plus  redoutable  encore  par  sa 
jeunesse  et  son  bouillant  courage,  est  cite'  déjà  comme 
un  grand  guerrier;  et  si  ses  avantages  vont  en  crois- 
sant, l'univers  pourrait  être  en  danger.  Plus  d'un 
germe  se  développe,  qui ,  semblable  à  la  crinière 
d'un  coursier  ^^^,  n'a  pas  encore  le  venin  du  serpent, 
mais  est  déjà  doué  de  la  vie.  Apprends  à  ceux  dont 
l'emploi  dépend  de  nous ,  que  notre  intention  est  de 
nous  éloigner  promptement  de  ces  lieux. 

ÉNOBARBUS. 

Je  vais  exécuter  vos  ordres. 

(Ils  sortent. ) 

SCÈNE  III. 
CtÉOPATRE,  CHARMIANE,  ALEXAS,  IRAS. 

CLÉOPATRE. 

Où  est-il  ? 

CHARMIANE. 

Je  ne  l'ai  pas  vu  depuis. 

CLÉOPATRE. 

Voyez  oii  il  peut  être  ;  qui  est  avec  lui ,  et  ce 
qu'il  fait.  N'ayez  pas  l'air  d'être  envoyée  par  moi.  — 
Si  vous  le  trouvez  triste,  dites-lui  que  je  suis  à 
danser;  s'il  est  gai,  annoncez-lui  que  je  viens  de  me 
trouver  mal.  Volez,  et  revenez. 

CHARMIANE. 

Madame ,  il  me  semble  que  si  vous  l'avez  tendre- 
ment aimé,  vous  ne  prenez  pas  les  moyens  de  l'en- 
gager à  vous  rendre  le  même  amour. 


ACTE    I,  SCÈNE   III.  35 

CLÉOPATRE. 

Que  devais-je  faire, —  que  je  n'aie  fait? 

CHARMIANE. 

Laissez-le  suivre  en  tout  sa  volonté;  ne  le  contre- 
disez en  rien. 

CLÉOPATRE. 

Tu  parles  comme  une  folle;  tu  m'enseignes  là  le 
moyen  de  le  perdre. 

CHARMIANE. 

iVe  le  tentez  pas  à  ce  point;  je  souliaite  que  vous 
ne  suiviez  pas  votre  idée  :  nous  finissons  par  haïr 
celui  qui  nous  force  à  le  craindre.  (^Antoine  entre.) 
Mais  j'aperçois  Antoine. 

CLÉOPATRE. 

Je  suis  malade  et  triste. 

ANTOINE. 

Il  m'est  pénible  de  lui  déclarer  mon  dessein. 

CLÉOPATRE. 

Aide-moi,  chère  Charmiane,  à  sortir  de  ce  lieu. 
Je  sens  que  je  vais  m'évanouir.  Je  ne  puis  rester 
long -temps  avec  lui  :  la  nature  sera  forcée  de  suc- 
comber. 

ANTOINE. 

Eh  bien,  ma  chère  reine — 

CLÉOPATRE. 

Je  vous  prie,  tenez-vous  loin  de  moi. 

ANTOINE. 

Et  quel  est  donc  le  sujet  ? 

CLÉOPATRE. 

Je  lis  dans  vos  yeux  que  vous  avez  reçu  de  bonnes 


36  ANTOINE  ET  CLÉOPATRE, 

nouvelles.  Que  vous  dit  votre  e'pouse?  —  Vous  pou- 
vez partir.  Oh ,  je  voudrais  qu'elle  ne  vous  eût 
jamais  laissé  la  liberté  de  venir  en  Egypte  !  — 
Qu'elle  ne  dise  pas  surtout  que  c'est  moi  qui  vous 
retiens  :  je  n'ai  aucun  pouvoir  sur  vous.  Vous  êtes 
tout  à  elle. 

ANTOINE. 

Les  dieux  savent  bien  — 

CLÉOPATRE. 

Non,  jamais  reine  ne  fut  si  indignement  trahie... 
Mais  n'avais-je  pas  pressenti  d'abord  ses  trahisons? 

ANTOINE. 

Cléopâtre  ! 

CLÉOPATRE. 

Quand  tu  ébranlerais  de  tes  sermensle  trône  même 
des  dieux,  comment  pourrais-je  croire  que  ton  cœur 
est  à  moi ,  que  tu  es  sincère ,  toi ,  qui  as  trahie 
Fulvie  ?  Quelle  passion  extravagante  a  pu  me  laisser 
séduire  par  ces  sermens  des  lèvres  aussitôt  violés 
que  prononcés? 

ANTOINE. 

Ma  tendre  reine — 

CLÉOPATRE. 

Ah  !  de  grâce ,  ne  cherche  point  de  prétexte  pour 
me  quitter  :  fais-moi  tes  adieux,  et  pars.  Lorsque 
tu  me  suppliais  à  genoux  pour  rester,  c'était  alors 
le  temps  des  paroles  :  tu  ne  parlais  plus  alors  de  me 
quitter.  —  L'éternité  était  dans  mes  regards  et  sur 
nos  lèvres.  Le  bonheur  était  peint  sur  notre  front; 
aucune  partie  de  nous-mêmes  qui  ne  nous  fit  goû- 
ter  la   félicité   du    ciel.    Il  en  est    encore  ainsi  ; 


ACTE    I,    SCÈNE   HT.  37 

ô  toi,  le  plus  grand  guerrier  de  l'univers,  tu  en  es 
devenu  le  plus  grand  imposteur  ! 

ANTOINE. 

Que  dites-vous ,  madame  ? 

CLÉOPATRE. 

Que  je  voudrais  avoir  ta  taille.  —  Tu  apprendrais 
qu'il  y  avait  une  femme  de  coeur  en  Egypte. 

ANTOINE. 

Reine ,  e'coutez-moi.  L'impérieuse  nécessité  des 
circonstances  exige  pour  un  temps  notre  service  ; 
mais  mon  coeur  tout  entier  vous  est  soumis  et  reste 
avec  vous.  Partout,  notre  Italie  étincelle  des  épées 
de  la  guerre  civile.  Sextus  Pompée  s'avance  jus- 
qu'aux portes  de  Rome.  L'égalité  de  deux  pouvoirs 
domestiques  engendre  les  factions.  Le  parti  odieux  , 
devenu  puissant,  redevient  le  parti  chéri.  Pom- 
pée proscrit,  mais  riche  de  la  gloire  de  son  père, 
s'insinue  insensiblement  dans  les  coeurs  des  mécon- 
tens,  qui  n'ont  point  gagné  au  gouvernement  actuel  : 
leur  nombre  s'accroît  et  devient  redoutable ,  et  les 
esprits  fatigués  de  repos  aspirent  à  en  sortir  par 
quelque  résolution  désespérée.  —  Un  motif  plus  per- 
sonnel pour  moi,  et  qui  doit  le  plus  vous  rassurer 
sur  mon  départ ,  c'est  la  mort  de  Fulvie. 

CLÉOPATRE. 

Si  l'âge  n'a  pu  affranchir  mon  coeur  de  la  folie  de 
l'amour,  il  l'a  guéri  du  moins  de  la  crédulité  de  l'en- 
fance !  —  Fulvie  peut-elle  mourir  ? 

ANTOINE. 

Elle  est  morte,  ma  reine.   Jetez  ici  les  yeux  et 


38  ANTOINE  ET  CLÉOPATRE, 

lisez  à  votre  loisir  toutes  les  affaires ,  tous  les  trou- 
bles qu'elle  m'a  suscites.  La  dernière  nouvelle  est 
la  meilleure  ;  voyez  en  quel  lieu ,  en  quel  temps 
elle  est  morte. 

CLEOPATRE. 

0  le  plus  faux  des  amans  !  Où  sont  les  fioles  *^9' 
sacrées  que  tu  as  dii  remplir  des  larmes  de  ta  dou- 
leur? Ali  î  je  vois  maintenant,  je  vois  dans  la  mort 
de  Fulvie  comment  la  mienne  sera  reçue. 

ANTOINE. 

Cessez  VOS  reproches,  et  pre'parez-vous  à  entendre 
les  projets  que  je  porte  en  mon  sein.  Ils  vont,  ou 
s'accomplir  ou  s'évanouir  ,  selon  les  conseils  que 
j'attends  de.  vous.  Je  jure  par  le  feu  qui  féconde  le 
limon  du  Nil,  que  je  pars  de  ces  lieux  votre  guer- 
rier ,  votre  esclave ,  faisant  la  paix  ou  la  guerre  au 
gré  de  vos  désirs. 

CLÉOPATRE. 

Coupe  mes  noeuds,  Charmiane,  viens  ;  mais  non; 
—  laisse-moi  :  je  me  sens  mal ,  et  puis  mieux  dans  un 
instant  :  c'est  l'image  de  l'amour  d'Antoine  ! 

ANTOINE. 

Divine  Cléopâtre ,  épargnez-moi  :  rendez  justice 
à  l'amour  d'Antoine,  cjue  Flionneur  met  à  une  rude 
épreuve. 

CLÉOPATRE. 

Fulvie  doit  me  l'avoir  appris.  Ah  !  de  grâce,  dé- 
tourne les  yeux ,  et  verse  des  pleurs  pour  elle  ;  et 
alors  fais  moi  tes  adieux ,  dis-moi  que  ces  pleurs 
coulent  pour  l'Egypte.  Maintenant  ,  joue  devant 
moi  une  scène  de  dissimulation  profonde  et  qui  imite 
l'honneur  parfait. 


ACTE    I,   SCÈNE  III.  3y 

ANTOINE. 

Vous  m'ëcliaufTerez  le  sang.  — Cessez. 

CLÉOPATRE. 

Tu  pourrais  mieux  jouer  encore;  mais  cet  empor- 
tement est  place'  à  propos. 

ANTOINE. 

Je  jure  par  mon  e'pée!... 

CLÉOPATRE. 

Jure  aussi  par  ton  bouclier —  Son  jeu  se  forme; 
mais  il  n'est  pas  encore  parfait.  —  Vois ,  Char- 
miane  ,  vois  ,  je  te  prie  ,  comme  cet  emportement 
sied  bien  à  cet  Hercule  romain'^"'). 

ANTOINE. 

Madame,  je  vais  vous  quitter. 

CLEOPATRE. 

Un  mot. . .  ((Seigneur,  il  faut  donc  nous  séparer. . .  » 
Mais  ce  n'est  pas  cela  :  ((  Seigneur ,  nous  nous  sommes 
tendrement  aimes.  ))  (Ce  n'est  pas  cela;  tu  le  sais 
bien!...)  C'est  quelque  chose  que  je  voudrais  dire... 
Oli  !  ma  me'moire  est  un  autre  Antoine  ;  j'ai  tout 
oublié  ! 

ANTOINE. 

Si  votre  royauté  ne  comptait  la  nonchalance 
parmi  ses  sujets,  je  vous  prendrais  vous-même  pour 
la  nonchalance. 

CLÉOPATRE. 

C'est  u.n  pénible  travail  que  de  porter  cette 
nonchalance  aussi  près  du  cœu.r  que  je  la  porte! 
Mais ,  seigneur,  pardonnez ,  puisque  le  soin  de  ma 
dignité  me  déchire  le  cœur  dès  que  ce  soin  vous  dé- 
plaît. Votre  honneur  vous  rappelle  loin  de  moi; 


4o  ANTOINE  ET   CLÉOPATRE, 

soyez  sourd  à  la  pitië,  qui  vous  parle  pour  ma  folie; 
que  les  dieux  soient  avec  vous!  Que  la  victoire, 
couronnée  de  lauriers,  se  repose  sur  votre  ëpée  ; 
marchez  dans  les  doux  sentiers  du  succès. 

ANTOINE. 

Sortons,  madame,  venez.  Telle  est  notre  sépara- 
tion ,  qu'en  demeurant  ici  vous  me  suivez  partout; 
et  que  moi ,  en  fuyant ,  je  reste  avec  vous. — Sortons. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  IV. 

Rome.  —  Appartement  de  la  maison  de  César. 

Entrent  OCTAVE,  CÉSAR,  LÉPIDE  et  sa  suite. 

CÉSAR. 

Vous  voyez ,  Lépide  ,  et  la  suite  vous  en  con- 
vaincra ,  que  ce  n'est  point  le  vice  naturel  de  César 
de  haïr  le  mérite  dans  son  collègue. — Lisez  ce  qu'on 
m'écrit  d'Alexandrie.  Il  pêche  ,  il  boit,  et  les  lampes 
de  la  nuit  éclairent  ses  débauches.  Il  n'est  pas  plus 
homme  que  Cléopâtre ,  et  la  veuve  de  Ptolémée  est 
moins  efféminée  que  lui.  Il  a  eu  bien  de  la  peine  à 
donner  audience  à  mes  députés ,  et  à  daigner  croire 
qu'il  eût  des  collègues.  Vous  reconnaîtrez  dans  An- 
toine l'abrégé  de  toutes  les  faiblesses  dont  l'huma- 
nité est  capable. 

LÉPIDE. 

Je  ne  puis  croire  que  le  nombre  de  ses  vices  soit 
assez  grand  pour  effacer  l'éclat  de  toutes  ses  vertus. 
Ses  défauts  sont  comme  les  taches  enflammées  du 


ACTE   I,  SCÈNE   IV.  4t 

ciel,  que  les  te'nèbres  de  la  nuit  font  ëtinceler.  Il  les 
tient  de  la  nature  bien  plus  que  de  sa  volonté'  :  ils 
ne  sont  point  de  son  choix ,  et  il  ne  de'pend  guère  de 
lui  de  s'en  corriger. 

CÉSAR. 

Vous  êtes  trop  indulgent.  J'accorderai,  si  l'on 
veut ,  que  ce  n'est  pas  un  crime  de  se  laisser 
tomber  sur  la  couche  de  Ptole'mëe ,  de  donner  un 
i*oyaume  pour  un  sourire ,  de  s'asseoir  pour  s'eni- 
vrer avec  un  esclave  ;  de  parcourir,  en  plein  midi , 
les  rues  d'un  pas  vacillant,  et  de  faire  le  coup  de 
poing  avec  une  troupe  de  drôles  trempes  d'une 
sueur  infecte.  Dites  que  cette  conduite  sied  bien  à 
Antoine  ;  et  il  faut  que  ce  soit  un  homme  d'une 
trempe  bien  extraordinaire ,  pour  que  ces  excès  ne 
soient  pas  des  taches  dans  son  caractère —  Mais 
du  moins  Antoine  n'excusera  jamais  ses  sales  plai- 
sirs, quand  sa  légèreté'  *^")  est  un  fardeau  si  pesant 
pour  nous  :  encore  s'il  ne  consumait  dans  les  volup- 
tés que  ses  momens  d'inaction  ,  je  laisserais  au 
de'goùt ,  et  à  son  corps  exténué ,  le  soin  de  lui  en  de- 
mander compte;  mais  sacrifier  un  temps  si  pré- 
cieux ,  pour  sa  fortune  et  la  nôtre ,  quand  le  son  du 
tambour  interrompt  ses  fêtes  ,  c'est  mériter  d'être 
grondé  comme  ces  jeunes  gens,  qui,  déjà  dans  1  âge 
de  connaître  leurs  devoirs,  immolent  leur  expé- 
rience au  plaisir  présent ,  et  se  révoltent  contre  les 
leçons  de  la  raison. 

(  Entre  un  messager.  ) 

LÉPIDE. 

Voici  encore  des  nouvelles. 


42  ANTOINE  ET  CLÉOiPATRE, 

LE  MESSAGER,  à  César. 

Seigneur,  vos  ordres  sont  exe'cute's ,  et  Cësar  sera 
instruit  d'heure  en  heure  de  ce  qui  se  passe  hors 
d'Italie.  Pompée  est  puissant  sur  mer,  et  il  parait 
aime  de  tous  ceux  que  la  crainte  seule  attachait  à 
Cësar.  Les  mëcontens  se  rendent  de  toutes  parts 
dans  nos  ports  ;  et  si  l'on  en  croit  les  bruits ,  ils  in- 
sultent à  sa  mémoire. 

CÉSAR. 

Je  ne  m'attendais  pas  à  moins.  L'histoire,  depuis 
l'origine  de  l'empire,  nous  apprend  que  l'homme, 
parvenu  au  commandement  suprême,  a  été  dësiré 
du  peuple  jusqu'au  moment  où  il  l'a  obtenu;  et  que 
l'homme  tombe  dans  la  disgrâce  ,  qui  n'avait  jamais 
ëtë  aime  du  peuple  qu'au  moment  où  il  cessa  de  më- 
riter  son  amour,  lui  devient  cher  dès  qu'il  l'a  perdu. 
Cette  multitude  ressemble  au  pavillon  flottant  sur 
les  ondes  ,  qui  avance  ou  recule  ,  suit  servilement 
l'inconstance  du  flot,  et  s'use  par  son  mouvement 
continuel. 

LE   MESSAGER. 

Cësar,  je  t'annonce  que  Mënëcrate  et  Menas,  deux 
fameux  pirates ,  exercent  leur  empire  sur  les  mers, 
qu'ils  sillonnent  de  leurs  vaisseaux  de  toute  espèce. 
Ils  font  de  fréquentes  et  vives  incursions  sur  les 
côtes  d  Italie.  Les  peuples  qui  habitent  les  rivages 
pâlissent  à  leur  nom  seul ,  et  la  jeunesse  ardente 
se  révolte.  Nul  vaisseau  ne  peut  se  montrer  hors  du 
port ,  qu'il  ne  soit  pris  aussitôt  qu'aperçu.  Le  nom 
seul  de  Pompée  inspire  plus  de  terreur  que  n'en 
inspirerait  la  présence  même  de  toute  son  armëe. 


ACTE  I,  SCÈNE  IV.  43 

CÉSAK., 

Quitte  ,  ô  Antoine  ,  quitte  tes  volupte's  !  Lorsque 
repousse  de  Mutine  ,  après  avoir  tue  les  deux  con- 
suls ,  Hirtius  et  Pansa  ,  tu  fus  poursuivi  par  la 
famine ,  tu  la  combattis  ,  maigre'  ta  molle  éduca- 
tion ,  avec  plus  de  patience  que  les  sauvages. 
Tu  bus  l'urine  de  tes  chevaux  ,  et  des  eaux  fan- 
geuses que  les  animaux  mêmes  auraient  rejete'es 
avec  de'goùt.  Ton  palais  ne  de'daigna  pas  alors 
les  fruits  les  plus  sauvages  des  buissons  épineux. 
Tel  que  le  cerf  affamé ,  lorsque  la  neige  couvre 
les  pâturages  ,  tu  dévorais  l'écorce  des  arbres. 
On  dit  que  sur  les  Alpes  (c'est  un  affront  pour 
toi  de  me  forcer  à  rappeler  ces  faits  )  tu  te  repus 
d'une  chair  étrange,  dont  la  vue  seule  fit  périr  plu- 
sieurs des  tiens  ;  et  toi  tu  supportas  ces  affreuses  ex- 
trémités en  guerrier  intrépide  ,  sans  même  que  ton 
visage  en  fût  altéré. 

LÉPIDE. 

Sa  faiblesse  fait  pitié. 

CÉSAR. 

Que  la  honte  le  ramène  promptement  à  Rome.  Il 
est  temps  que  nous  nous  montrions  tous  deux  unis 
dans  la  plaine.  Assemblons  ,  sans  tarder ,  notre 
conseil ,  pour  concerter  nos  projets.  Pompée  pro- 
spère par  notre  indolence. 

LÉPIDE. 

Demain  ,  César,  je  serai  en  état  de  vous  instruire , 
avec  exactitude,  de  ce  que  je  puis  exécuter  sur  mer 
et  sur  terre  ,  pour  faire  face  aux  circonstances  pré- 
sentes. 


44  ANTOINE   ET  CLÉOPATRE, 

CÉSAR. 

C'est  aussi  le  soin  qui  m'occupera  jusqu'à  demain. 

LÉPIDE. 

Adieu ,  seigneur.  Tout  ce  que  vous  apprendrez 
des  mouvemens  qui  se  passent  au  dehors ,  je  vous 
en  conjure,  faites  m'en  part  aussi. 

CÉSAR. 

N'en  doutez  pas ,  seigneur  ;  je  sais  que  c'est  mon 
devoir. 

(  Ils  sortent.  ) 

SCÈNE  V. 

Alexandrie.  —  Appartement  du  palais. 

Entrent  CLÉOPATRE,   CHARMI ANE ,   IRAS , 
l'eunuque  MARDIAN. 

CLÉOPATRE. 

Charmiane. 

CHARMIANE. 

Madame  ? 

CLÉOPATRE. 

Ah  !    donne ,    donne-moi   une   potion   de    man-       a 

dragore  ('^).  1 

CHARMIANE.  ■ 

Pourquoi  donc ,  madame  ?  * 

CLÉOPATRE. 

Afin  que  je  puisse  dormir  pendant  tout  ce  long 
espace  de  temps  que  mon  Antoine  sera  absent 
de  moi. 

CHARMIANE. 

Vous  songez  trop  à  lui. 


I 


ACTE   I,    SCÈNE  V. 

CLÉOPATRE. 

0  trahison  ! . . . . 

CHARMIANE. 

Madame ,  j'espère  qu'il  n'en  est  point  ainsi. 

CLÉOPATRE. 

Eunuque  !  Mardian  ! 

MARDIAN. 

Que  de'sire  votre  majesté? 

CLÉOPATRE. 

Je  ne  veux  plus  à  présent  entendre  tes  chants.  Je 
ne  prends  aucun  plaisir  à  ce  qui  vient  d'un  eunuque. 
—  Que  tu  es  heureux  par  ton  impuissance  !  Tes  pen- 
se'es  les  plus  libres  ne  vont  point  errer  horS'  de 
l'Egypte.  Dis-moi ,  as-tu  des  inclinations  ? 

L'EUNUQUE. 

Oui  y  gracieuse  reine. 

CLÉOPATRE. 

En  vérité? 

MARDIAN. 

Pas  en  vérité '^^^\  madame,  car  je  ne  puis  rien 
faire  en  vérité  que  ce  qu'il  est  honnête  de  faire  ; 
mais  j'ai  de  violentes  passions,  et  je  pense  à  ce  que 
Mars  fit  avec  Vénus. 

CLÉOPATRE. 

0  Charmiane  ,  où  crois-tu  qu'il  soit  à  présent  ? 
Est-il  debout  ou  assis  ?  Se  promène-t-il  à  pied  ,  sur 
son  coursier  ?  Heureux  coursier ,  qui  portes  le  far- 
deau chéri  de  mon  Antoine  ,  songe  à  te  bien  con- 
duire sous  lui  ;  car  sais -tu  bien  c[ui  tu  portes? 
L'Atlas  qui  soutient  la  moitié  de  ce  globe ,  le  bras 


46  ANTOINE  ET  CLÉOPATRE, 

et  le  casque  de  l'espèce  humaine.  —  Peut-être  qu'en 
ce  moment  il  dit  ou  murmure  tout  bas  :  Où  est  mon 
serpent  du  vieux  Nil?  car  c'est  le  nom  qu'il  me  donne. 
—  Oh  !  maintenant  je  me  nourris  d'un  poison  déli- 
cieux. —  Souviens-toi,  cher  Antoine,  de  ta  Cle'o- 
pâtre,  quoique  ternie  aujourd'hui  par  les  brûlans 
baisers  du  soleil,  quoique  le  temps  ait  déjà  sillonné 
son  visage  de  rides  profondes.  —  0  toi ,  Cësar  au 
large  front ,  dans  le  temps  que  tu  étais  ici  au-dessus 
de  la  terre ,  j'étais  alors  un  mets  fait  pour  un  mo- 
narque !  et  le  grand  Pompée  ne  pouvait  détacher 
ses  yeux  de  mes  attraits  ;  il  eût  voulu  y  fixer  ses 
regards ,  et  mourir  en  me  contemplant. 

ALEXAS  entre. 

Hommage  à  la  souveraine  d'Egypte. 

CLÉOPATRE. 

Que  tu  es  loin  de  ressembler  à  Marc  Antoine  !  Et 
cependant,  venant  de  sa  part,  il  me  semble  qu'un 
charme  émané  de  lui  t'a  revêtu  d'une  couche  d'or. 
Comment  se  porte  mon  brave  Antoine? 

ALEXAS. 

Chère  reine ,  la  dernière  de  ses  actions ,  c'est  le 
dernier  baiser  qu'il  a  donné,  après  cent  autres  bai- 
sers, à  cette  perle  orientale. — Ses  paroles  sont  en- 
core gravées  dans  mon  coeur. 

CLÉOPATRE. 

Mon  oreille  est  impatiente  de  les  faire  passer  dans 
le  mien. 

ALEXAS. 

«  Ami,  m'a-t-il  dit,  va  :  disque  le  fidèle  Romain 


ACTE   I,  SCÈNE   V.  47 

»  envoie  à  la  reine  d'Egypte  le  tre'sor  arrache'  du 
»  sein  de  riiuître,  et  que,  pour  rehausser  la  mince 
))  valeur  du  présent,  il  ira  bientôt  à  ses  pieds  dë- 
;)  corer  de  royaumes  son  trône  superbe;  dis-lui  que 
))  bientôt  tout  l'Orient  la  nommera  sa  souveraine.  » 
A  ces  mots,  il  me  congédie  d'un  signe  de  tête,  et 
monte  d'un  air  grave  sur  son  coursier  fougueux, 
qui  alors  a  pousse'  de  si  grands  hennissemens,  que, 
quand  j'aurais  voulu  parler ,  il  m'eût  réduit  au 
silence. 

CLÉOPATRE. 

Dis-moi  ;  e'tait-il  triste  ou  gai  ? 

ALEXAS. 

Entre  les  deux,  comme  la  saison  de  l'anne'e  qui 
est  place'e  entre  les  extrêmes  de  la  chaleur  et  du 
froid;  il  n'était  ni  triste  ni  gai. 

CLÉOPATRE. 

0  caractère  bien  partagé  !  Chère  Charmiane,  ob- 
serve bien ,  voilà  Antoine  :  observe  bien  ;  il  n'était 
pas  triste  ,  parce  qu'il  voulait  montrer  un  front 
serein  à  ses  officiers ,  qui  composent  |eur  visage  sur 
le  sien  ;  il  n'était  pas  gai,  comme  pour  leur  annon- 
cer par-là  cpi'û  avait  laissé  en  Egypte  son  souvenir 
et  sa  joie,  mais  il  gardait  un  juste  milieu.  0  céleste 
mélange  !  Cher  Antoine ,  que  tu  sois  triste  ou  gai , 
les  transports  de  la  tristesse  et  de  la  joie  te  con- 
viennent également,  plus  qu'à  aucun  autre  mortel. 
—  As-tu  rencontré  mes  courriers  ? 

ALEXAS. 

Oui,  madame,  au  moins  A^ngt.  Pourquoi  les  dé- 
pêchez-vous si  près  l'un  de  l'autre  ? 


48  ANTOINE  ET  CLÉOPATRË, 

CLÉOPATRE. 

Il  périra  misérable,  l'enfant  qui  naîtra  le  jour  où 
j'oublierai  d'envoyer  vers  Antoine.  — Charmiane, 
de  l'encre  et  du  papier.  —  Sois  le  bienvenu ,  clier 
Alexas.  —  Charmiane,  jamais  César  fût-il  autant 
aimé  de  moi  ? 

CHARMIANE. 

0  ce  brave  César  ! 

CLÉOPATRE. 

Que  ton  exclamation  te  suffoque  !  Dis  le  brave 
Antoine. 

CHARMIANE, 

Ce  vaillant  César  ! 

CLÉOPATRE. 

Par  Isis ,  ma  main  ensanglantera  ta  joue  ,  si  tu 
oses  encore  comparer  César  avec  le  plus  grand  des 
hommes. 

CHARMIANE. 

Sous  votre  gracieux  plaisir,  je  ne  fais  que  répéter 
ce  que  vous  disiez  vous-même. 

CLÉOPATRE. 

C'était  un  temps  oii  mon  jugement  n'était  pas 
encore  mûr.  —  Ce  serait  être  bien  froide  que  de 
répéter  ce  que  je  disais  alors.  —  Mais  viens ,  sortons  : 
donne-moi  de  l'encre  et  du  papier  ;  il  aura  chaque 
jour  plus  d'un  message,  dussé-je  dépeupler  l'Egypte. 


FIN  DU  PREMIER  ACTE. 


ACTE   II,  SCÈNE  I.  49 


%V**'4'%»ï'»'*\/V*%*%**\V»'\\*'\*'%*'*'****%»^VV\.%V\^'*'%'\V\%V%'t'*X%'\/\A-V*'%\^'lV»A»'»>*VfcVV\,lVX'l%»f\'\'fc» 


ACTE  DEUXIEME. 


SCÈNE  PREMIÈRE. 

Messine.  — ■  Appartement  de  la  maison  de  Pompée. 

Entrent  POMPÉE ,  MÉNÉCRATE  et  MENAS. 

POMPÉE. 

Oi  les  dieux  sont  justes,  ils  seconderont  les  armes 
du  parti  le  plus  juste. 

MÉNÉCRATE. 

Vaillant  Pompée ,  songez  que  les  dieux  ne  refu- 
sent pas  toujours  ce  qu'ils  diffèrent  d'accorder. 

POMPÉE. 

Tandis  qu'au  pied  de  leur  trône  nous  les  implo- 
rons, la  cause  que  nous  les  supplions  de  protéger 
dépérit. 

MÉNÉCRATE. 

Mortels  ignorans  et  aveugles  sur  nous-mêmes, 
c'est  notre  ruine  souvent  que  nous  leur  demandons; 
leur  sagesse  nous  refuse  par  bonté ,  et  nous  gagnons 
à  ne  pas  obtenir  l'objet  de  nos  prières. 

POMPÉE. 

Je  réussirai  :  le  peuple  m'aime,   et  la  mer  est 
à  moi  ;  ma  puissance  est  comme  le  croissant  de  la 
TOM.  III.  4 


X 


5o  ANTOINE   ET   CLÉOPATRE, 

Inné ,  et  mon  espérance  me  prédit  qu'elle  parvien- 
dra à  son  plein.  Marc  Antoine  tient  table  dans 
l'Egypte;  il  n'en  sortira  jamais  pour  faire  la  guerre. 
César ,  en  amassant  de  l'argent ,  perd  les  coeurs  ; 
Lépide  les  flatte  tous  deux  ,  et  tous  deux  flattent 
Lépide  :  mais  il  n'aime  ni  l'un  ni  l'autre ,  et  ni  l'un 
ni  l'autre  ne  s'intéresse  à  lui. 

MÉNÉCRATE. 

Cependant  César  et  Lépide  sont  déjà  en  campagne, 
traînant  après  eux  des  armées  nombreuses. 

POMPÉE. 

D'où  tenez-vous  cette  nouvelle  ?  Elle  est  fausse. 

MÉNÉCRATE. 

De  Silvius,  seigneur. 

POMPÉE. 

Silvius  l'a  rêvé  ;  je  sais  ,  moi ,  qu'ils  sont  encore 
tous  deux  à  Rome ,  où  ils  attendent  Antoine.  —  0 
lascive  Cléopâtre  !  que  tous  les  charmes  de  l'amour 
prêtent  leur  douceur  à  tes  lèvres  flétries  !  Joins  au 
pouvoir  de  la  beauté  les  artifices  de  la  ruse  et  le 
charme  des  voluptés  ;  enchaîne  dans  un  cercle  de 
fêtes  le  débauché  Antoine  ;  échauffe  son  cerveau 
des  vapeurs  d'une  ivresse  continuelle.  Que  les  cui- 
siniers épicuriens  aiguisent  son  appétit  par  des  assai- 
sonnemens  toujours  renouvelés,  afin  que  le  sommeil 
et  les  banquets  lui  fassent  oublier  son  honneur, 
comme  s'il  était  assoupi  par  la  langueur  que  cause 
le  Léthé.  —  Que  veut  Varius? 

(  Varius  paraît.  ) 
VARIUS. 

Comptez  sur  la  vérité  de  la  nouvelle  que  je  vous 


ACTE  II,   SCÈNE   I,  5i 

annonce.  Marc  Antoine  est  d'heure  en  heure  attendu 
dans  Rome  :  depuis  qu'il  est  parti  d'Egypte  il  aurait 
eu  le  temps  de  faire  un  plus  long  voyage. 

POMPÉE. 

J'aurais  écoute'  plus  volontiers  une  nouvelle  moins 
sérieuse —  Menas,  je  n'aurais  jamais  pensé  que  cet 
amant  crapuleux  eût  mis  son  casque  pour  une  guerre 
aussi  légère.  C'est  un  guerrier  qui  vaut  seul  plus 
que  les  deux  autres  ensemble —  Mais  concevons  de 
nous-mêmes  une  plus  haute  opinion,  puisque  le  bruit 
de  notre  marche  peut  arracher  des  genoux  de  la  veuve 
d'Egypte  cet  Antoine  insatiable  dans  ses  débauches. 

MENAS. 

Je  ne  puis  croire  que  jamais  César  et  Antoine 
puissent  s'accorder  ensemble.  Sa  femme,  qui  vient 
de  mourir ,  a  offensé  César  ;  son  frère  lui  a  fait  la 
guerre ,  quoiqu'il  n'y  ait  pas  été  excité  par  Antoine  , 
à  ce  que  je  pense. 

POMPÉE. 

Je  ne  conçois  pas,  Menas,  comment  de  légères 
inimitiés  en  peuvent  suspendre  de  plus  grandes.  S'ils 
ne  nous  voyaient  pas  armés  contr'eux  tous ,  ils  ne 
tarderaient  pas  peut-être  à  se  disputer  ensemble  : 
car  ils  ont  assez  de  sujets  de  tirer  l'épée  les  uns  con- 
tre les  autres  :  mais  comment  la  crainte  que  nous 
leur  inspirons,  concilie-t-elle  leurs  divisions  et  en- 
chaîne-t-elle  leurs  discordes  mutuelles ,  c'est  ce  que 
j'ignore  encore.  Au  reste,  qu'il  en  arrive  ce  qu'il  plaira 
aux  dieux  :  il  y  va  de  notre  vie  de  déployer  toutes 
nos  forces.  Viens,  Menas. 

(  Ils  sortent.  ) 


53  ANTOINE  ET  CLÉOPATRE, 

SCÈNE    IL 

Rome.  —  Appartement  dans  la  maison  de  Lépide. 

LÉPIDE,  ÉNOBARBUS. 

LÉPIDE. 

Cher  Énobarbus ,  tu  feras  une  action  louable  et 
dans  laquelle  tu  peux  re'ussir  en  disposant  ton  ge'né- 
ral  à  s'expliquer  avec  douceur  et  sans  emportement. 

ÉNOBARBUS. 

Je  l'engagerai  à  re'pondre  comme  doit  re'pondre 
Antoine.  Si  César  l'irrite ,  qu'Antoine  s'e'lève  de  toute 
sa  grandeur,  au-dessus  de  la  tête  de  César,  et  lui 
parle  aussi  fièrement  que  Mars.  Par  Jupiter,  si  je 
portais  la  barbe  d'Antoine  je  ne  me  ferais  pas  raser 
aujourd'hui '^"^^. 

LÉPIDE. 

Ce  n'est  pas  ici  le  temps  des  ressentimens  parti- 
culiers. 

ÉNOBARBUS. 

Tout  temps  est  bon  pour  les  affaires  qu'il  fait 
naître. 

LÉPIDE. 

Les  moins  importantes  doivent  céder  aux  plus 
graves. 

ÉNOBARBUS. 

Non  ,  si  les  moins  importantes  viennent  les  pre- 
mières. 

LÉPIDE. 

Tu  parles  dans  la  passion  :  mais  de  grâce  ne  re- 
mue pas  les  tisons.  —  Voici  le  noble  Antoine. 

(  Entrent  Antoine  et  Ventidius.) 


ACTE   II,  SCÈNE  lï.  53 

ÉKOBARBUS; 

Et  voilà  Cësar  là-bas. 

(Entrent  César  ,  Mécènes  et  Agrippa.) 

ANTOINE. 

^  Si  nous  pouvons  nous  entendre,  marchons  contre 
les  Parthes.  — Ventidius,  écoute. 

CÉSAR. 

Je  ne  sais  pas  ,  Mécènes  ;  demande  à  Agrippa. 

LÊPIDE. 

Nobles  amis,  il  n'est  point  d'objet  plus  grand  que 
celui  qui  nous  réunit;  que  des  causes  plus  légères 
ne  nous  séparent  pas.  Ce  qui  est  mal  peut  se  Fappe- 
1er  avec  douceur  ;  en  discutant  avec  violence  des 
difFérens  peu  graves ,  nous  rendons  mortelles  les 
blessures  que  nous  voulons  guérir  :  ainsi  donc , 
nobles  collègues  (je  vous  en  conjure  avec  instances  ), 
traitez  les  questions  les  plus  aigres  dans  les  termes 
les  plus  doux ,  et  que  la  mauvaise  humeur  n'aggrave 
pas  nos  querelles. 

ANTOINE. 

C'est  bien  parlé;  si  nous  étions  à  la  tête  de  nos 
armées  et  prêts  à  combattre,  je  parlerais  comme  lui» 

CÉSAR. 

Soyez  le  bienvenu  dans  Rome. 

ANTOINE. 

Je  vous  rends  grâce. 

CÉSAR. 

Prenez  un  siège. 

ANTOINE. 

Vous  aussi. 


54  ANTOINE  ET  CLÉOPATRE, 

CÉSAR. 

Ainsi  donc — 

ANTOINE. 

J'apprends  que  vous  vous  offensez  de  choses  qui 
ne  sont  point  blâmables,  ou  qui,  si  elles  le  sont,  ne 
vous  intéressent  pas. 

CÉSAR. 

Je  serais  ridicule,  si  je  me  prétendais  offensé  pour 
rien  ou  pour  peu  de  chose ,  mais  avec  vous  surtout  : 
plus  ridicule  encore  si  je  vous  nommais  avec  des  re- 
proches ,  lorsque  je  n'aurais  aucun  intérêt  à  pronon- 
cer votre  nom. 

ANTOINE. 

Que  vous  importait  donc.  César,  mon  séjour  en 
Egypte? 

CÉSAR. 

Pas  plus  que  mon  séjour  à  moi  dans  Rome  ne  de- 
vait vous  inquiéter  en  Egypte  :  cependant  si  de  là 
vous  cherchiez  à  me  nuire,  votre  séjour  en  Egypte 
pourrait  m'occuper. 

ANTOINE. 

Qu'entendez -vous  par  chercher  à  vous  nuire  ? 

CÉSAR. 

Vous  pourriez  bien  saisir  le  sens  de  ce  que  je  veux 
dire  par  ce  qui  m'est  arrivé;  votre  femme  et  votre 
frère  ont  pris  les  armes  contre  moi ,  leur  guerre  était 
pour  vous  un  sujet  de  la  déclarer  vous-même ,  votre 
nom  était  leur  mot  d'ordre. 

ANTOINE. 

Vous  vous  méprenez.  Jamais  mon  frère  ne  m'a 
mis  en  avant  dans  cette  guerre.  Je  m'en  suis  instruit, 
et  ma  certitude  est  fondée  sur  les  rapports  de  ceux 


ACTE   II,   SCÈNE   IL  55 

mêmes  qui  combattaient  pour  vous  !  N'attaquait -il 
pas  également  mon  autorite'  comme  la  vôtre  ?  ne  di- 
rigeait-il pas  également  la  guerre  contre  moi-même 
puisque  votre  cause  est  la  mienne  : 'là-dessus  mes 
lettres  vous  ont  déjà  satisfait.  Si  vous  voulez  trouver 
un  pre'texte  de  querelle  ,  celui-là  ne  peut  vous  ser- 
vir, cherchez -en  un  autre. 

CÉSAR. 

Vous  faites  là  votre  éloge ,  en  m'accusant  de  dé- 
faut de  jugement  :  mais  vous  déguisez  mal  vos  torts. 

ANTOINE. 

Non  ,  non  !  Je  sais  à  n'en  pas  douter  que  vous  ne 
pouviez  pas  manquer  de  faire  cette  réflexion  natu- 
relle que  moi,  votre  associé  dans  la  cause  contre  la- 
quelle mon  frère  s'armait,  je  ne  pouvais  voir  d'un 
oeil  satisfait  une  guerre  qui  troublait  ma  paix.  Quant 
à  ma  femme,  je  souhaite  que  vous  retrouviez  son  âme 
dans  une  autre  femme  qui  lui  ressemble.  —  Le  tiers 
de  l'iinivers  est  sous  vos  lois,  César j  vous  pouvez, 
avec  le  plus  faible  frein  ,  le  gouverner  à  votre  gré, 
mais  non  pas  une  telle  femme. 

ÉNOBARBUS. 

Plût  au  ciel  que  nous  eussions  tous  de  pareilles 
épouses;  les  hommes  pourraient  aller  à  la  guerre 
avec  les  femmes. 

ANTOINE. 

Les  embarras  qu'a  suscités  son  caractère  intrai- 
table qui  ne  manquait  pas  non  plus  des  ruses  de  la 
politique,  vous  ont  trop  inquiété.  César;  je  le  vois 
avec  douleur  ;  et  vous  êtes  forcé  d'avouer  tout  haut 
quil  n'était  pas  en  mon  pouvoir  de  l'empêcher. 


56  ANTOINE   ET   CLEOPATRE, 

CÉSAR. 

Je  vous  écris  :  vous,  plongé  dans  les  voluptés  au 
milieu  d'Alexandrie,  vous  mettez  mes  lettres  dans 
votre  poche  sans  les  ouvrir  ;  vous  renvoyez  avec  mé- 
pris mon  député,  sans  lui  donner  audience. 

ANTOINE. 

César,  il  est  entré  brusquement,  avant  qu'il  fut 
admis.  Je  venais  de  fêter  trois  rois,  et  je  n'étais  plus 
tout-à-fait  l'homme  du  matin  :  mais  le  lendemain  , 
j'en  ai  fait  l'aveu  moi-même  à  votre  député;  c'était 
lui  en  demander  pardon.  Que  cet  homme  n'entre 
pour  rien  dans  notre  différent  :  s'il  faut  que  nous 
contestions  ensemble,  ne  faites  plus  mention  de  lui. 

CÉSAR. 

Vous  avez  violé  un  article  de  vos  sermens  ;  repro- 
che, que  vous  n'aurez  jamais  le  droit  de  me  faire. 

LÉPIDE. 

Doucement,  César. 

ANTOINE. 

Non  ,  Lépide,  laissez-le  parler,  il  est  sacré  l'hon- 
neur dont  il  parle  ;  supposé  que  j'en  aie  manqué , 
voyons ,  César  :  l'article  de  mon  serment. . . . 

CÉSAR. 

C'était  de  me  prêter  vos  armes  et  votre  secours  à 
ma  première  réquisition  ;  vous  m'avez  refusé  l'un  et 
l'autre. 

ANTOINE. 

Dites  plutôt,  négligé;  j'étais  alors  dans  ces  heures 
empoisonnées  qui  m'avaient  ôté  la  connaissance  de 
moi-même.  Je  vous  en  témoignerai  mon  repentir 


ACTE   II,  SCÈNE  IL  57 

autant  que  j'en  serai  capable  :  mais  ma  franchise  n'avi- 
lira point  ma  grandeur,  comme  ma  puissance  ne  fera 
rien  sans  ma  franchise.  C'est  une  vérité,  queFulvie, 
pour  m'attirer  hors  de  l'Egypte ,  vous  a  fait  la  guerre 
ici.  Et  moi,  qui  étais,  sans  le  savoir,  le  motif  de 
cette  guerre ,  je  vous  en  fais  toutes  les  excuses  où 
mon  honneur  peut  descendre. 

LÉPIDE. 

C'est  parler  avec  noblesse. 

MÉCÈNES. 

S'il  vous  plaisait  de  ne  pas  pousser  plus  loin  vos 
griefs  réciproques.  Oubliez -les  tout- à -fait,  pour 
vous  souvenir  que  la  nécessité  des  circonstances  pré- 
sentes vous  crie  de  vous  pardonner  tous  deux. 

LÉPIDE. 

C'est  parler  sagement,  Mécènes. 

ÉNOBARBUS. 

Ou  bien,  empruntez-vous  l'un  à  l'autre,  pour  le 
temps  présent ,  votre  affection  mutuelle  ;  et  quand 
vous  n'entendrez  plus  parler  de  Pompée ,  alors  vous 
vous  la  rendrez  :  vous  aurez  tout  le  loisir  de  contes- 
ter ensemble ,  quand  vous  n'aurez  pas  autre  chose 
à  faire. 

ANTOINE. 

Tu  n'es  qu'un  soldat  :  tais -toi, 

ÉNOBARBUS. 

J'avais  presque  oublié  que  la  vérité  devait  se  taire. 

ANTOINE. 

Tu  manques  de  respect  à  cette  assemblée  ;  ne  dis 
plus  rien. 


58  ANTOINE   ET   CLÉOPATRE, 

ÉNOBAEBUS. 

Allons,  poursuivez.  Je  suis  une  pierre  discrète  ! 

CÉSAR. 

Je  ne  de'sapprouve  point  ce  qu'il  dit,  mais  c'est 
la  forme  de  son  discours  que  je  n'avoue  point.  — Il 
n'est  pas  possible  que  nous  restions  amis ,  étant  si 
peu  d'accord  sur  nos  conditions.  (Cependant  si  je  con- 
naissais un  lien  assez  fort  pour  nous  tenir  étroitement 
unis,  je  le  chercherais  d'un  bout  du  monde  à  l'autre. 

AGRIPPA. 

Permettez -moi,  Cësar. 

CÉSAR. 

Parle,  Agrippa. 

AGRIPPA. 

Vous  avez  du  côté  maternel  une  sœur,  la  belle 
Octavie.  Antoine  est  veuf  maintenant. 

CÉSAR. 

Ne  touche  point  à  cet  article,  Agrippa  :  si  Cle'opâ- 
tre  t'entendait,  elle  te  reprocherait,  avec  raison  ,  ta 
témérité 

ANTOINE. 

Je  ne  suis  pas  marié;  César,  laissez-moi  enten- 
dre Agrippa. 

AGRIPPA. 

Pour  entretenir  entre  vous  une  éternelle  amitié, 
pour  faire  de  vous  deux  frères ,  et  unir  vos  coeurs 
par  un  nœud  indissoluble,  il  faut  qu'Antoine  épouse 
Octavie  :  sa  beauté  mérite  le  plus  illustre  des  mor- 
tels; ses  vertus  et  ses  grâces  en  tout  genre,  disent 
ce  qu'elles  peuvent  seules  exprimer.  Cet  hymen  dis- 
sipera toutes  ces  petites  défiances,  qui. maintenant 


ACTE   II,  SCÈNE   II.  59 

vous  paraissent  si  grandes  ;  toutes  ces  craintes  qui 
vous  offrent  des  dangers  sérieux  s'évanouiront.  A 
présent ,  les  moindres  vraisemblances  vous  parais- 
sent des  vérités  incontestables  ;  et  alors  les  vérités 
mêmes  ne  seraient  plus  à  vos  yeux  que  des  fables. 
Sa  tendresse  pour  tous  les  deux  vous  enchaînerait 
l'un  à  l'autre,  vous  donnerait  tous  les  coeurs  à  l'un 
et  à  l'autre.  Pardonnez  à  ce  cjue  je  viens  de  dire  :  ce 
n'est  pas  la  pensée  du  moment,  mais  une  pensée 
étudiée  et  méditée  par  le  devoir. 

ANTOINE. 

César  veut -il  s'expliquer  ? 

CÉSAR. 

Non ,  jusqu'à  ce  qu'il  sache  comment  Antoine  re- 
çoit cette  proposition. 

ANTOINE. 

Quels  pouvoirs  aurait  Agrippa,  pour  accomplir 
ce  qu'il  propose  ,  si  je  disais ,  Agrippa^  fj  consens. 

CÉSAR. 

Le  pouvoir  de  César,  et  celui  qu'a  César  sur 
Octavie. 

ANTOINE. 

Loin  de  moi  la  pensée  de  songer  à  rejeter  une 
offre  aussi  brillante  et  faite  d'aussi  bonne  foi.  {A 
César.  )  Donnez-moi  votre  main,  recevez  mes  re- 
mercîmens ,  et  qu'à  compter  de  ce  moment  un  cœur 
fraternel  inspire  notre  tendresse  mutuelle ,  et  pré- 
side à  nos  grands  desseins. 

CÉSAR. 

Voilà   ma  main.  Je  vous  cède  une  sœur  aimée 


6o  ANTOINE   ET  CLÉOPATRE, 

comme  jamais  sœur  ne  fut  aimée  de  son  frère 
Qu'elle  vive  pour  unir  nos  empires  et  nos  cœurs  y 
et  que  notre  amitié  ne  s'évanouisse  plus  ! 

LÉPIDE. 

Heureuse  réconciliation!  Ainsi -soit -il. 

ANTOINE. 

Je  ne  se  ageais  pas  à  tirer  l'épée  contre  Pompée  : 
il  m'a  tou^  'écemment  comblé  d'égards  :  il  faut  qu'au 
moins  jf  ai  en  exprime  ma  reconnaissance ,  pour 
me  dérc  sr  au  reproche  d'ingratitude  :  immédia- 
tement après,  je  lui  envoie  un  défi. 

LÉPIDE. 

Le  temps  presse  :  il  nous  faut  chercher  Pompée  , 
ou  il  va  nous  prévenir. 

ANTOINE. 

Et  où  est-il  ? 

CÉSAR. 

Vers  le  montMisène. 

ANTOINE. 

Quelles  sont  ses  forces  sur  terre  ? 

CÉSAR. 

Elles  sont  nombreuses ,  et  elles  augmentent  tous 
les  jours  :  pour  la  mer,  il  en  est  le  maître  absolu. 

ANTOINE. 

C'est  le  bruit  qui  court.  Je  voudrais  avoir  eu  une 
conférence  avec  lui  :  hâtons-nous  de  nous  la  procu- 
rer :  mais  avant  de  nous  mettre  en  campagne ,  Tor- 
mons  l'alliance  dont  nous  sommes  convenus. 

CÉSAR. 

Avec  la  plus  grande  joie ,  et  je  vous  invite  à  venir 


ACTE  II,   SCÈNE  II.  6î 

voir  ma  sœur  :  je  vais  de  ce  pas  vous  conduire 
à  elle. 

ANTOINE. 

Le'pide  ,  ne  nous  privez  pas  de  votre  compagnie. 

LÉPIDE. 

NoLle  Antoine ,  les  infirmités  mêmes  ne  m'em- 
pêcheraieilt  point  de  vous  suivre. 

(Fanfares;  Antoine  ,  César,  Lépide  sortent.) 
MÉCÈNES. 

Soyez  le  bienvenu  d'Egypte,  seigneur  Éno^barbus, 

ÉNOBARBUS. 

Seconde  moitiédu  cœur  de  César,  digne  Mécènes  ! 
—  Mon  honorable  ami  Agrippa  ! 

AGRIPPA. 

Bon  Énobarbus  ! 

MÉCÈNES 

Nous  devons  être  joyeux,  en  voyant  tout  si  heu- 
reusement terminé.  —  Vous  vous  êtes  bien  trouvé 
en  Egypte. 

ÉNOBARBUS, 

Oui,  Mécènes.  Nous  dormions  le  jour  tant  qu'il 
durait,  et  nous  passions  les  nuits  à  boire  jusqu'à  la 
pointe  du  jour. 

MÉCÈNES. 

^'^)  Huit  sangliers  rôtis  pour  un  déjeuner  !  et  douze 
convives  seulement  ?  Le  fait  est -il  vrai  ? 

ÉNOBARBUS. 

Bon  :  ce  n'est  là  qu'une  mouche  pour  un  aigle  : 
nous  avions  bien  d'autres  plats  monstrueux  et  bien 
faits  pour  être  remarqués. 


62  ANTOINE   ET   CLÉOPATRE, 

MÉCÈNES. 

C'est  une  reine  bien  magnifique  si  la  renommée 
n'exagère  pas. 

ÉNOBARBDS. 

Dès  sa  première  entrevue  avec  Marc  Antoine  sur 
le  fleuve  Cydnus ,  elle  a  pris  son  cœur  dans  ses  filets. 

AGRIPPA. 

En  effet ,  c'est  sur  ce  fleuve  qu'elle  s'est  offerte  à 
ses  yeux,  si  celui  qui  m'en  a  fait  le  récit  n'a  pas  in- 
vente'. 

ÉNOBARBUS. 

Je  veux  vous  raconter  cette  entrevue. 

La  galère  oii  elle  était  assise,  ainsi  qu'un  trône 
éclatant,  semblait  brûler  sur  les  eaux.  La  poupe 
était  d'or  massif,  les  voiles  de  pourpre,  et  si  par- 
fumées ,  que  les  vents  venaient  s'y  jouer  avec  amour. 
Les  rames  d'argent  frappaient  l'onde  en  cadence  au 
bruit  des  flûtes ,  et  les  flots  amoureux  se  pressaient 
à  l'envi  à  la  suite  du  vaisseau.  Pour  Cléopâtre,  il 
n'est  point  d'expression  qui  puisse  la  peindre.  Cou- 
chée dans  son  pavillon,  sur  un  lit  d'or  et  du  plus 
riche  tissu ,  elle  effaçait  cette  Vénus  fameuse  où 
nous  voyons  que  l'imagination  a  surpassé  la  nature; 
à  ses  côtés  étaient  assis  de  jeunes  et  beaux  enfans  , 
comme  un 'groupe  de  rians  amours,  qui  agitaient 
des  éventails  de  couleurs  variées  ,  dont  les  airs  légers 
semblaient  colorer  les  joues  délicates  qu'ils  rafraî- 
chissaient comme  s'ils  eussent  produit  cette  chaleur 
qu'ils  diminuaient. 

AGRIPPA. 

0  spectacle  admirable  pour  Antoine  ! 


ACTE   II,   SCÈNE  IL  63 

ÉNOBARBUS. 

Ses  femmes,  comme  autant  de  Néréides  et  de 
Syrènes,  cherchaient  à  deviner  ses  ordres  dans  ses 
regards  et  s'inclinaient  avec  grâce.  Une  d'elles,  telle 
qu'une  vraie  syrène ,  assise  au  gouvernail ,  dirige  le 
vaisseau  :  les  cordages  de  soie  obéissent  à  ces  mains 
douces  comme  les  fleurs ,  qui  manœuvrent  avec  dex- 
térité. Du  sein  du  vaisseau  s'exhalent  d'invisibles 
parfums  qui  embaument  les  sens ,  sur  les  quais  ad- 
iacens.  La  ville  envoie  tous  ses  habitans  au-devant 
d'elle  :  Antoine ,  élevé  sur  un  trône  au  milieu  de  la 
place  publique,  est  resté  seul,  haranguant  l'air. 
L'air  lui-même  ,  si  ce  n'eût  été  son  horreur  pour  le 
vide ,  eût  aussi  été  contempler  Cléopâtre  et  eut  laissé 
un  vide  dans  la  nature. 

AGRIPTA. 

0  merveille  de  l'Egypte  î 

ÉNOBARBUS. 

Aussitôt  qu'elle  est  débarquée ,  Antoine  envoie 
vers  elle,  et  l'invite  à  souper.  Elle  lui  répond  qu'il 
convenait  mieux  qu'il  fût  son  hôte  :  et  sa  requête 
fut  écoutée.  Notre  galant  Antoine  à  qui  jamais  femme 
n'entendit  prononcer  le  mot  non,  va  au  festin  après 
s'être  fait  raser  dix  fois ,  et  selon  sa  coutume  il  paye 
de  son  cœur  ce  que  ses  yeux  seuls  ont  dévoré. 

AGRIPPA. 

Prostituée  royale!  elle  fit  déposer  au  grand  César  son 
épée  sur  son  lit;  il  la  cultiva,  et  elle  porta  un  fruit. 

ÉNOBARBUS. 

Je  l'ai  vue  une  fois  sauter  quarante  pas  dans  les 


64  ANTOINE  ET   CLÉOPATRE, 

rues  d'Alexandrie,  et  bientôt  perdant  haleine,  elle 
voulut  parler  et  se  pâma  ;  elle  se  fit  une  nouvelle 
perfection  de  ce  manque  de  forces,  et  de  sa  bouche 
sans  haleine,  il  s'exhalait  un  charme  tout-puissant. 

MÉCÈNES. 

,  A  pre'sent,  voilà  Antoine  obligé  de  la  quitter  pour 
toujours. 

ÉNOBARBUS. 

Non,  jamais  il  ne  la  quittera.  L'âge  ne  peut  la 
vieillir,  ni  l'habitude  de  la  jouissance  épuiser  l'infinie 
variété  de  ses  appas.  Les  autres  femmes  rassasient 
les  appétits  qu'elles  satisfont  ;  mais  elle  ,  plus  elle 
donne,  plus  elle  affame  les  désirs;  car  les  choses  les 
plus  viles  ont  de  la  grâce  chez  elle  ;  tellement  que  les 
prêtres  sacrés  la  bénissent  dans  ses  heures  lascives. 

MÉCÈNES. 

Si  la  beauté  unie  à  la  sagesse  et  à  la  modestie 
peuvent  fixer  le  cœur  d'Antoine ,  Octavie  est  pour 
lui  un  heureux  lot. 

AGRIPPA. 

Allons -nous- en;  cher  Énobarbus ,  deviens  mon 
hôte,  pendant  ton  séjour  ici. 

ÉNOBARBUS. 

Seigneur,  je  vous  remercie  humblement. 

(Ils  sortent.  > 


ACTE   II,    SCÈNE   III.  €5 

SCÈNE  III. 

Rome.  — -  Appartement  de  la  maison  de  César. 

CÉSAR,  ANTOINE,   OCTAVIE  au  milieu  d'eux , 
suite  et  un  DEVIN. 

ANTOINE. 

Le  monde  et  ma  charge  importante  m'arrache- 
ront quelquefois  de  vos  bras. 

OCTAVIE; 

Tout  le  temps  de  votre  absence  j'irai  fléchir  les 
genoux  devant  les  dieux  et  les  prier  pour  vous. 

ANTOINE. 

Adieu,  seigneur —  — Mon  Octavie  ,  ne  jugez 
point  Antoine  sur  les  récits  du  monde.  J'ai  quel- 
quefois passé  les  bornes,  je  l'avoue  :  mais,  à  l'a- 
venir, ma  conduite  ne  s'écartera  plus  de  la  règle. 
Adieu,  chère  épouse. 

OCTAVIE. 

Adieu,  seigneur. 

CÉSAR. 

Adieu,  Antoine. 

(  César  et  Octavie  sortent.  ) 
ANTOINE. 

Hé  bien,  maraud,  voudrais -tu  être  encore  en 
Egypte? 

LE  DEVIN. 

Plùt  aux  dieux  que  je  n'en  fusse  jamais  sorti,  et 
que  vous  ne  fussiez  jamais  venu  ici! 

ToM.  III.  5 


66  ANTOINE  ET   CLÉOPATRE, 

ANTOINE. 

La  raison ,  si  tu  peux  la  dire  ? 

LE  DEVIN. 

Je  la  4evine  par  mon  art  ;  mais  ma  langue  ne  peut 
l'exprimer  :  retournez  au  plus  tôt  en  Egypte. 

ANTOINE. 

Dis-moi,  qui  de  César  ou  de  moi,  élèvera  plus 
haut  sa  fortune. 

LE  DEVIN. 

César.  —  Antoine ,  ne  reste  donc  point  à  ses  cô- 
tés. Ton  démon  ,  c'est-à-dire  l'esprit  qui  te  protège 
est  noble ,  courageux ,  fier,  sans  égal  partout  où  ce- 
lui de  César  n'est  pas  j  mais  près  de  lui  ton  ange  se 
change  en  peur  ^^^\  comme  un  être  soumis.  Ainsi 
donc  mets  toujours  une  distance  entre  lui  et  toi. 

ANTOINE. 

Ne  me  parle  plus  de  cela. 

LE  DEVIN. 

Je  n'en  parle  qu'à  toi  ;  je  n'en  parlerai  jamais  qu'à 
toi  seul.  —  Si  tu  joues  avec  lui  à  quelque  jeu  que  ce 
soit ,  tu  es  sûr  de  perdre.  Il  a  tant  de  bonheur,  quil 
te  bat  malgré  tous  tes  avantages.  Dès  qu'il  brille 
près  de  toi ,  ton  éclat  s'éclipse.  Je  te  le  répète  encore  : 
ton  génie  ne  te  gouverne  qu'avec  terreur ,  quand  il 
te  voit  près  de  lui.  Loin  de  César,  il  reprend  toute 
sa  grandeur. 

ANTOINE. 

Va-t-en  et  dis  à  Ventidius  que  je  veux  lui  parler. 
(Le  demi  sort.  )  —  Il  marchera  contre  les  Parthes. . , 
Soit  science  ou  hasard ,  cet  homme  a  dit  la  vérité. 
Les  mêmes  désobéissent  à  César,  et,  dans  nos  jeux, 


ACTE  II,  SCÈNE  IV.  67 

toujours  ma  plus  grande  adresse  échoue  contre  son 
bonheur.  Si  nous  tirons  au  sort,  le  plus  riche  lot  est 
pour  lui  :  ses  coqs  sont  toujours  vainqueurs  des 
miens  quand  toutes  les  chances  sont  égales ,  et  ses 
cailles  battent  toujours  les  miennes  dans  l'enceinte 
oii  nous  les  excitons  entre  elles.  — Je  veux  retourner 
en  Egypte.  Si  j'accepte  ce  mariage ,  c'est  pour  assurer 
ma  paix  ;  mais  tous  mes  plaisirs  sont  dans  l'Orient. 
(  J^entidius paraît.)  Oh  !  viens,  Ventidius  ;  il  faut 
marcher  contre  les  Parthes  :  ta  commission  est  expé- 
die'e;  suis-moi,  et  viens  la  recevoir. 

(  Ils  sortent.  ) 

SCÈNE  IV. 

Une  rue  de  Rome. 

LÉPIDE,  MÉCÈNES,  AGRIPPA. 

LÉPIDE. 

Qu'aucun  soin  ne  vous  retienne  plus  long-temps  : 
hâtez-vous  de  suivre  vos  généraux. 

AGRIPPA. 

Seigneur,  Marc  Antoine  ne  demande  que  le  temps 
d'embrasser  Octavie ,  et  nous  partons  avec  lui. 

LÉPIDE. 

Jusqu'à  ce  que  je  vous  voie  revêtus  de  votre  ar- 
mure guerrière ,  qui  vous  sied  si  bien  à  tous  deux , 
je  ne  vous  dis  plus  rien  qu'adieu. 

MÉCÈNES, 

Si  je  ne  me  trompe  sur  ce  voyage ,  nous  serons 
avant  vous  au  mont  de  Misène. 


68  ANTOINE  ET  CLÉOPATRE, 

LÉPIDE. 

Votre  route  est  la  plus  courte  :  mes  desseins 
m'obligent  de  prendre  des  détours ,  et  vous  gagnerez 
deux  journe'es  sur  moi. 

AGRIPPA  et  MÉCÈNES. 

Seigneur,  heureux  succès  ! 

LÉPIDE. 

Adieu. 

SCÈNE  V. 

Alexandrie.  —  Appartement  du  palais. 

CLÉOPATRE,  CHARMIANE,  IRAS,   ALEXAS , 

suite. 

CLÉOPATRE. 

Je  veux  de  la  musique.  La  musique  est  l'aliment 
mélancolique  de  ceux  qui  ne  vivent  que  pour  aimer. 

TOUS  LES  GENS  DE  LA  SUITE. 

La  musique  !  Eh  ! 

(  Mardian  entre.  ) 

CLÉOPATRE. 

Non  ,  point  de  musique  :  allons  plutôt  jouer  au 
billard.  Viens,  Charmiane. 

CHARMIANE. 

Mon  bras  me  fait  mal  :  vous  ferez  mieux  déjouer 
avec  Mardian. 

CLÉOPATRE. 

Autant  jouer  avec  un  eunuque  qu'avec  une 
femme.  Allons,  Mardian,  veux-tu  faire  ma  partie? 


ACTE  I,  SCÈNE  V.  % 

MA.RDIAN; 

Je  jouerai  de  mon  mieux,  madame. 

CLÉOPATRE. 

Dès  que  l'acteur  montre  de  la  bonne  volonté, 
quand  il  ne  réussirait  pas ,  il  a  droit  à  notre  indul- 
gence. —  Mais  non,  je  ne  suis  pas  d'humeur  à  jouer 
àpre'sent. — Donnez-moi  mes  lignes  ;  nous  irons  à  la 
rivière,  et  là ,  tandis  que  la  musique  se  fera  entendre 
dans  le  lointain,  je  m'amuserai  à  tendre  des  pièges 
aux  poissons  dorés  :  mon  hameçon  courbé  percera 
leurs  molles  nageoires —  et  à  chaque  poisson  que 
je  tirerai  hors  de  l'eau,  m'imaginant  prendre  un 
Antoine,  je  m'écrierai  :  -^/z,  wus  voilà  pi  is. 

CHARMIANE, 

C'était  un  tour  bien  plaisant ,  lorsque  vous  fîtes 
une  gageure  avec  Antoine  sur  votre  pêche ,  et  qu'il 
tira  de  l'eau  avec  transport  un  poisson  salé  que 
votre  plongeur  avait  attaché  à  sa  ligne  *^''). 

CLÉOPATRE. 

Quel  temps  tu  me  rappelles  !  0  temps  heureux  ! 
Je  le  plaisantai  tout  le  jour  jusqu'à  lui  faire  perdre 
patience  ;  la  nuit  suivante  il  souffrit  mes  plaisan- 
teries avec  plus  de  patience ,  et  le  lendemain  ,  avant 
la  neuvième  heure  du  matin ,  je  l'enivrai  au  point 
qu'il  alla  se  mettre  au  lit  :  je  le  couvris  de  mes 
robes  et  de  mes  manteaux,  et  moi  je  ceignis  son 
épée  philippine <^'^\...  —  (Entre  un  messager.)  Oh  ! 
des  nouvelles  d'Italie  !  Introduis  tes  fécondes  nou- 
velles dans  mon  oreille,  qui  a  été  si  long-temps 
à  sec. 


;jo  ANTOINE   ET  CLÉOPATRE, 

LE  MESSAGER. 

Madame  !  madame  ! 

CLEOPATRE.  1 

Antoine  est-il  mort  ?  Si  tu  m'apprends  une  sem- 
blable nouvelle,  misérable,  tu  assassines  ta  maîtresse. 
Mais  s'il  est  libre  et  bien  portant ,  si  c'est  là  ce  que  tu 
viens  m'annoncer  de  lui,  tiens,  voilà  de  l'or,  et 
baise  les  veines  azurées  de  cette  main  ,  de  cette 
main  que  des  rois  ont  pressée  de  leurs  lèvres ,  et 
n'ont  baisée  qu'en  tremblant. 

LE    MESSAGER. 

D'abord,  madame,  Antoine  se  porte  bien. 

CLEOPATRE. 

Tiens,  voilà  encore  de  l'or  :  mais  prends  garde, 
coquin.  Nous  disons  ordinairement  que  les  morts 
se  portent  bien.  Si  c'est  là  ce  que  tu  veux  dire  ,  cet 
or,  que  je  te  donne,  je  le  ferai  fondre,  et  le  ver- 
serai tout  brûlant  dans  ton  gosier  sinistre. 

LE  MESSAGER. 

Grande  reine ,  daignez  m'écouter. 

CLEOPATRE. 

Allons,  j'y  consens;  poursuis  :  mais  il  n'y  a  rien 
de  bon  dans  ta  figure.  Si  Antoine  est  libre  et  plein 
de  santé ,  pourquoi  cette  physionomie  si  sombre , 
pour  annoncer  des  nouvelles  heureuses  ?  Si  elles 
sont  fâcheuses ,  tu  devrais  te  présenter  devant  moi 
comme  une  furie  couronnée  de  serpens ,  et  non 
sous  la  forme  d'un  homme. 


ACTE  I,  SCÈNE  V.  71 

LE  MESSAGER. 

Voulez-vous  m'entendre  ? 

CLÉOPATRE. 

Je  suis  tentée  de  te  maltraiter  avant  que  tu  ne 
parles.  Cependant  si  tu  me  dis  qu'Antoine  vit  et  se 
porte  bien ,  ou  qu'il  est  ami  de  Ce'sar ,  et  non  pas 
son  esclave,  je  verserai  sur  ta  tête  une  pluie  d'or 
et  une  grêle  de  perles. 

LE  MESSAGER. 

Madame,  il  se  porte  Lien. 

CLÉOPATRE. 

C'est  bien  parle. 

LE  MESSAGER. 

Et  il  est  ami  de  Ce'sar. 

CLÉOPATRE. 

Tu  es  un  brave  homme. 

LE    MESSAGER. 

César  et  lui  sont  plus  amis  que  jamais. 

CLÉOPATRE. 

Tu  feras  ta  fortune  avec  moi. 

LE  MESSAGER. 

Mais,  madame.... 

CLÉOPATRE. 

Je  n'aime  point  ce  mais  :  il  gâte  ce  que  tu  viens 
de  dire  d'heureux;  j'abhorre  ce  mais.  Ce  mais  est 
comme  un  geôlier  qui  va  traîner  après  lui  quelque 
monstrueux  malfaiteur.  De  grâce,  ami,  verse  tout 
ce  que  tu  portes  dans  mon  oreille ,  le  bien  et  le  mal 
a  la  fois....  Il  est  ami  de  César,  il  est  en  pleine 
santé,  dis-tu,  il  est  libre,  dis-tu  encore? 


72  ANTOINE  ET  CLÉOPATRE, 

LE  MESSAGER. 

Libre,  madame?  Je  ne  vous  ai  rien  dit  de  sem- 
blable. Il  est  lie'  à  Octavie. 

CLÉOPATRE. 

Pour  quel  service  ? 

LE  MESSAGER. 

Pour  le  meilleur  service,  celui  du  lit. 

CLÉOPATRE. 

Je  pâlis,  Charmiane. 

LE  MESSAGER. 

Madame ,  il  est  marié  à  Octavie. 

CLÉOPATRE. 

Que  la  peste  la  plus  contagieuse  te  dévore  ! 

LE  MESSAGER. 

Madame ,  de  la  patience. 

CLÉOPATRE. 

Que  dis-tu?  Sors  d'ici,  horrible  scélérat,  ou  avec 
mon  pied  je  repousserai  tes  yeux  comme  des  billes; 
je  t'arracherai  les  cheveux.  (  Elle  le  maltraite.  )  Tu 
seras  fouetté  avec  des  verges  de  fer,  et  étuvé  dans 
de  la  saumure ,  pour  y  souffrir  les  cuisantes  dou- 
leurs d'une  longue  marinade. 

LE  MESSAGER. 

Gracieuse  reine ,  c'est  moi  qui  vous  apporte  ces 
nouvelles ,  mais  ce  n'est  pas  moi  qui  ai  fait  le  ma- 
riage. 

CLÉOPATRE. 

Rétracte-toi,  et  je  te  donnerai  une  province;,  tu 


ACTE  II,  SCÈNE  V.  ^3 

monteras  à  la  fortune  la  plus  brillante.  Le  coup  que 
tu  as  reçu  sera  pour  expier  ta  faute  de  m'avoir 
mise  en  fureur,  et  je  t'accorderai  tout  ce  que  tu 
jugeras  à  propos  de  demander. 

LE  MESSAGER. 

Il  est  marié ,  madame. 

CLÉOPATRE. 

Scélérat,  tu  as  trop  vécu. 

(  Elle  tire  un  poignard.  ) 
LE  MESSAGER. 

Alors  je  vais  courir!  Madame,  que  prétendez- 
vous?  Je  ne  suis  coupable  d'aucune  faute. 

CHARMIANE. 

Cet  homme  est  innocent. 

CLÉOPATRE. 

Il  est  des  innocens  qui  n'échappent  pas  à  la  fou- 
dre ! —  Que  l'Egypte  s'ensevelisse  sous  le  Nil,  et 
que  toutes  les  créatures  bienfaisantes  se  transfor- 
ment en  serpens  ! . . .  Rappelez  cet  esclave  :  malgré 
ma  rage  je  ne  le  mordrai  point;  rappelez-le. 

CHARMIANE. 

Il  a  peur  de  revenir. 

CLÉOPATRE. 

Je  ne  le  maltraiterai  point  :  ces  mains  s'avilissent 
en  frappant  un  malheureux  au-dessous  de  moi, 
sans  autre  sujet  que  celui  que  je  me  suis  donné 
moi-même.  Reviens,  approche,  mon  ami.  (^ Le  mes- 
sager revient.  )  Il  n'y  a  pas  de  crime;  mais  il  y  a 
toujours  du  danger  à  être  porteur  de  mauvaises 
nouvelles.  Emprunte  cent  voix  pour  un  message 


^4  ANTOINE  ET   CLÉOPATRE, 

gracieux,  mais  laisse  toujours  les  nouvelles  fâcheu- 
ses s'annoncer  elles-mêmes. 

LE  MESSAGER. 

J'ai  rempli  mon  devoir. 

CLÉOPATRE. 

Il  est  marié?  Il  ne  m'est  pas  possible  de  haïr 
plus  que  je  ne  te  haïrai,  si  tu  dis  encore  oui. 

LE  MESSAGER. 

Il  est  marié,  madame. 

CLÉOPATRE. 

Que  les  dieux  te  confondent  :  tu  oses  donc  per- 
sister ? 

LE  MESSAGER. 

Dois-je  mentir,  madame? 

CLÉOPATRE 

Oh  !  je  le  voudrais ,  que  tu  m'eusses  menti  ;  dût  la 
moitié  de  mon  Egypte  être  submergée  et  changée 
en  citerne  pour  les  serpens  écailleux  !  Fuis  ,  sors  de 
ma  présence.  Eusses-tu  la  beauté  de  Narcisse,  tu 
me  paraîtrais  hideux Il  est  marié?... 

LE  MESSAGER. 

Je  demande  pardon  à  votre  majesté. 

CLÉOPATRE. 

Il  est  marié  ? 

LE  MESSAGER. 

Ne  soyez  point  offensée  ;  je  n'avais  pas  l'intention 
de  vous  déplaire.  Me  punir,  pour  obéir  à  vos  or- 
dres, ne  me  paraît  pas  raisonnable.  Il  est  marié 
à  Octavie. 


ACTE   II,  SCÈNE  V.  75 

CLÉOPATRE.  ■      / 

Oh  î  pourquoi  son  crime  n'a-t-il  pas  fait  un  fourbe 
de  toi ,  qui  ne  peux  mentir.  Quoi  !  es-tu  bien  sûr  de 
ce  que  tu  dis  ?...  Fuis  loin  de  moi.  La  marchandise 
que  tu  as  apporte'e  de  Rome  est  trop  chère  pour  moi. 
Mets-la  sur  ta  tête,  et  qu'elle  cause  ta  perte. 

(  Le  messager  sort.  ) 
CHARMIANE. 

Noble  reine,  de  la  patience. 

CLÉOPATRE. 

En  louant  Antoine  j'ai  déprimé  César. 

CHARMIANE. 

C'est  ce  qui  vous  est  arrivé  bien  des  fois ,  ma- 
dame. 

CLÉOPATRE. 

M'en  voilà  bien  punie  aujourd'hui.  Qu'on  m'em- 
mène de  ce  lieu.  Je  succombe.  Oh!  Iras,  Char- 
miane. — N'importe. — Cher  Alexas,  va  retrouver  cet 
homme ,  dis-lui  de  te  rendre  compte  des  traits  d'Oc- 
tavie,  de  son  âge ,  de  ses  inclinations  ;  qu'il  n'oublie 
pas  de  s'informer  de  la  couleur  de  ses  cheveux.  Re- 
viens promptement  m'en  instruire.  (^Alexas  sort.  ) 
Qu'Antoine  m'abandonne  à  jamais!  —  Mais,  non  , 
Charmiane ,  quoique  sous  une  face  il  m'offre  les 
traits  de  la  Gorgone ,  sous  une  autre  il  me  parait  un 
dieu  Mars.  —  Recommande  à  Alexas  de  me  rap- 
porter quelle  est  la  taille  d'Octavie.  —  Aie  pitié  de 
moi,  Charmiane  ;  mais  ne  me  réplique  pas ,  conduis- 
moi  à  ma  chambre. 

(  Elles  sortent.  ) 


76  ANTOINE  ET  CLÊOPATRE, 

SCÈNE  VI. 

Les  côtes  d'italie,  près  de  Misène. 

POMPÉE  et  MENAS  entrent  d'un  côté  au  son  du 
tambour  et  des  trompettes  ;  de  l'autre,  CÉSAR, 
ANTOINE,  LÉPIDE,  ÉNOBARBUS ,  MÉCÈNES 
et  AGRIPPA  paraissent  avec  leurs  soldats. 

POMPÉE. 

J'ai  reçu  vos  otages  :  vous  avez  les  miens ,  et  nous 
aurons  un  pourparler  avant  de  combattre. 

CÉSAR. 

Il  convient  que  nous  commencions  par  conférer 
ensemble ,  et  c'est  dans  cette  vue  que  nous  vous 
avons  envoyé  nos  propositions  par  écrit.  Vous  les 
avez  sans  doute  examinées.  Faites-nous  savoir  à  pré- 
sent si  elles  enchaîneront  votre  épée  mécontente , 
et  renverront  en  Sicile  une  foule  de  belle  jeunesse 
qui  autrement  doit  périr  dans  cette  plaine. 

POMPÉE. 

C'est  à  vous  trois  que  je  parle ,  vous  les  seuls  sé- 
nateurs de  ce  vaste  univers  et  les  illustres  agens  des 
dieux.  —  Je  ne  vois  pas  pourquoi  mon  père  man- 
querait de  vengeurs ,  puisqu'il  laisse  un  fils  et  des 
amis  ;  tandis  que  Jules  César ,  dont  le  fantôme  ap- 
parut à  Pliilippes  au  vertueux  Brutus ,  vous  a  vus 
travailler  dans  cette  plaine  à  sa  vengeance.  Quel 
motif  engagea  le  pâle  Cassius  à  se  mêler  dans  une 
conspiration?  Et  ce  Romain  vénéré  de  tous  les  hom- 


ACTE  II,  SCÈNE  VI.  77 

mes ,  le  vertueux  Brutus  ,  quel  motif  le  porta  ,  avec 
les  autres  guerriers  de  son  parti ,  amans  de  la  belle 
liberté' ,  à  ensanglanter  le  Capitole?  Ils  ne  voulaient 
voir  qu'un  homme  dans  un  homme,  et  rien  de  plus. 
C'est  le  même  motif  qui  m'a  porté  à  équiper  ma 
flotte ,  dont  le  poids  fait  écumer  l'Océan  indigné  ; 
avec  elle  je  veux  châtier  l'ingratitude  dont  l'injuste 
Rome  a  payé  les  services  de  mon  illustre  père. 

CÉSAR. 

Prenez  votre  temps. 

ANTOINE. 

Pompée ,  tu  ne  peux  nous  intimider  avec  tes  vais- 
seaux. Nous  te  répondrons  sur  mer.  Mais  sur  terre, 
tu  sais  tout  ce  que  nous  avons  de  plus  que  toi. 

POMPÉE. 

Sur  terre ,  en  effet ,  tu  as  de  plus  que  moi  la 
maison  de  mon  père  ;  mais  puisque  le  coucou  prend 
le  nid  des  autres  oiseaux,  restes -y  tant  que  tu 
pourras. 

LÉPIDE. 

Voudriez-vous  bien  nous  faire  connaître  (car  tout 
cela  est  étranger  à  l'entrevue  actuelle  )  ce  que  vous 
décidez  sur  les  offres  que  nous  vous  avons  envoyées? 

CÉSAR. 

Oui,  voilà  le  point.— 

ANTOINE. 

On  ne  te  prie  pas  de  consentir.  C'est  à  toi  de 
peser  les  choses ,  et  de  voir  quel  parti  tu  dois  em- 
brasser. 


78  ANTOINE   ET  CLÉOPATRE, 

CÉSAR. 

Et  à  quelles  suites  pourrait  vous  exposer  l'envie 
de  tenter  une  plus  grande  fortune. 

POMPÉE. 

Vous  m'ofïVez  la  Sicile  et  la  Sardaigne,  sous  la 
condition  que  je  purgerai  la  mer  des  pirates,  et  que 
j'enverrai  du  froment  à  Rome  ;  et  ces  offres  une  fois 
acceptées,  il  est  convenu  de  nous  séparer  avec  nos 
ëpées  sans  brèches  et  nos  boucliers  sans  marques  de 
combat? 

CÉSAR,   ANTOINE  et  LÉPIDE. 

Voilà  nos  offres. 

POMPÉE. 

Sachez  donc  que  je  me  suis  rendu  ici  devant  vous, 
en  homme  disposé  à  les  accepter.  Mais  Marc  Antoine 
m'inspire  quelque  ressentiment.  Quand  je  devrais 
perdre  le  prix  du  bienfait ,  en  le  reprochant ,  vous 
devez  vous  souvenir,  Antoine,  que,  lorsque  Ce'sar 
et  votre  frère  étaient  en  guerre ,  votre  mère  se 
réfugia  en  Sicile ,  et  qu'elle  y  trouva  l'accueil  de 
l'amitié. 

ANTOINE. 

J'en  suis  instruit,  Pompée,  et  je  me  préparais  à 
vous  exprimer  toute  la  reconnaissance  que  je  vous 
dois. 

POMPÉE. 

Donnez-moi  votre  main.  — Je  ne  m'attendais  pas , 
Antoine,  à  vous  rencontrer  en  ces  lieux. 

ANTOINE. 

Les  lits  d'Orient  sont  bien  doux  !  et  je  vous  dois 
des  remercîmens,  car  c'est  vous  qui  m'avez  fait  rêve- 


ACTE  II,  SCÈNE  VI.  79 

uir  ici  plus  tôt  que  je  ne  comptais ,  et  j'y  ai  beaucoup 
gagne. 

CÉSAR. 

Vous  me  paraissez  changé  depuis  la  dernière  fois 
que  je  vous  ai  vu. 

POMPÉE. 

Soit.  Je  ne  sais  pas  comment  la  fortune  marque 
mon  âge  et  mes  années  sur  mon  visage;  mais,  dans 
mon  sein ,  jamais  elle  n'y  pénétra  pour  rendre  mon 
coeur  esclave. 

LÉPIDE. 

Je  suis  bien  satisfait  de  vous  voir  ici. 

POMPÉE 

Je  m'en  flatte,  Lépide. — Ainsi,  nous  voilà  d'ac- 
cord. Je  désire  que  notre  traité  soit  mis  par  écrit, 
çt  scellé  de  nous. 

CÉSAR. 

C'est  ce  qu'il  faut  faire  avant  autre  chose. 

POMPÉE. 

Il  faut  nous  fêter  mutuellement  avant  de  nous 
séparer.  Tirons  au  sort  à  qui  commencera. 

ANTOINE. 

Moi,  Pompée. 

POMPÉE. 

Non ,  Antoine ,  il  faut  que  le  sort  en  décide.  Mais , 
soit  qu'il  vous  nomme  le  premier  ou  le  dernier , 
votre  cuisine  égyptienne  aura  toujours  la  supério- 
rité. J'ai  ouï  dire  que  Jules  César  acquit  de  l'embon- 
point dans  les  banquets  de  cette  contrée. 

ANTOINE. 

Vous  avez  ouï  dire  bien  des  choses. 


8o  ANTOINE  ET   CLÉOPÂTRE, 

POMPÉE. 

Mon  intention  est  innocente. 

ANTOINE. 

Et  vos  paroles  aussi. 

POMPÉE. 

Voilà  ce  que  j'ai  ouï  dire ,  et  aussi  qu'ApoUodore 
conduisit.... 

ÉNOBARBUS. 

N'en  parlons  plus.  Le  fait  est  vrai. 

POMPÉE., 

Quoi ,  s'il  vous  plait  ?  Achevez. 

ÉNOBARBUS. 

....  Une  certaine  reine  à  Cësar  dans  un  ma- 
telas. 

POMPÉE. 

Ah  !  je  te  reconnais  à  présent.  Comment  te  portes- 
tu,  guerrier? 

ÉNOBARBUS. 

Fort  bien  ;  et  il  y  a  apparence  que  je  continuerai, 
car  je  vois  que  nous  allons  avoir  quatre  festins  de 
suite. 

POMPÉE. 

Donne-moi  ta  main  :  je  ne  t'ai  jamais  haï;  et  quand 
je  t'ai  vu  combattre ,  tu  m'as  rendu  jaloux  de  ta 
valeur. 

ÉNOBARBUS. 

Moi ,  seigneur ,  je  ne  vous  ai  jamais  beaucoup 
aime'  ;  mais  j'ai  fait  votre  éloge ,  et  vous  méritiez  dix 
fois  plus  de  louanges  que  je  ne  vous  en  ai  donne. 

POMPÉE. 

Conserve  ta  franchise  ;  elle  te  sied  à  merveille. 


ACTE  II,  SCÈNE  -VI.  8b 

—  Je  vous  invite  tous  à  bord  de  ma  galère.  Voulez- 
vous  me  pre'céder ,  seigneur  ? 

TOUS. 

Montrez-nous  le  chemin. 

POMPÉE. 

Allons,  venez. 

(Pompée,  César,  Antoine,  Lépide,  soldats  et  suite  sortent,) 
MENAS,  à  part, 

0  Pompe'e  !  ton  père  n'eût  jamais  fait  ce  traité. 
(^A  Enobarbus.)  Nous  nous  sommes  connus? 

ÉNOBARBUS. 

Sur  mer,  je  crois. 

MENAS. 

Oui. 

ÉNOBARBUS. 

Vous  avez  fait  des  prouesses  sur  mer.  * 

MENAS. 

Et  vous  sur  terre. 

ÉNOBARBUS. 

Je  louerai  toujours  qui  me  louera.  Mais  on  ne 
peut  nier  mes  exploits  sur  terre. 

MENAS. 

Ni  mes  exploits  de  mer  non  plus,  je  pense? 

ÉNOBARBUS. 

Oui ,  mais  il  y  a  quelque  chose  que  vous  pouvez 
nier  pour  votre  sûreté.  —  Vous  avez  été  un  grand 
voleur  sur  mer. 

MENAS. 

Et  vous  sur  terre. 

ToM.  III.  6 


82  ANTOINE  ET   CLÉOPATRE, 

ÉNOBARBUS. 

A  ce  titre,  je  nie  mes  services  de  terre.  —  Mais 
donnez-moi  votre  main  ,  Me'nas  :  si  nos  yeux  avaient 
quelque  autorité  ,  ils  pourraient  surprendre  deux 
voleurs  qui  s'embrassent. 

MENAS. 

Le  visage  des  hommes  est  sincère,  quoi  que  fassent 
leurs  mains. 

ÉNOBARBUS. 

Mais  il  n'y  eut  jamais  une  belle  femme  dont  le 
visage  fût  sincère. 

MENAS. 

Ce  n'est  pas  une  calomnie  :  leurs  visages  volent 
les  coeurs. 

ÉNOBARBUS. 

Nous  sommes  venus  ici  pour  vous  combattre . 

MENAS. 

Quant  à  moi ,  je  suis  fâché  que  cela  soit  changé 
en  débauche.  Pompée,  aujourd'hui,  fait  fuir  sa  for- 
tune en  riant. 

ÉNOBARBUS. 

Si  cela  est ,  il  est  sûr  que  ses  larmes  ne  la  rap- 
pelleront pas. 

MENAS. 

Vous  l'avez  dit.  — Nous  ne  nous  attendions  pas  à 
trouver  Marc  Antoine  ici.  Mais,  je  vous  prie,  est-il 
marié  à  Cléopâtre? 

ÉNOBARBUS. 

La  sœur  de  César  se  nomme  Octavie. 


ACTE   II,   SCÈNE  VI.  83 

MENAS. 

Oui  ;  elle  e'tait  femme  de  Caïus  Marcellus. 

ÉNOBARBUS. 

He'  bien ,  aujourd'hui ,  elle  est  la  femme  de  Marc 
Antoine. 

MENAS. 

Que  dites-vous  ? 

ÉNOBARBUS. 

Rien  n'est  plus  vrai. 

MENAS. 

Les  voilà  donc,  César  et  lui,  lies  ensemble  pour 
jamais. 

ÉNOBARBUS. 

Si  j'étais  obligé  de  deviner  le  sort  de  cette  union , 
je  ne  prédirais  pas  ainsi. 

MENAS. 

Je  présume  que  la  politique  a  eu  plus  de  part  que 
l'amour  à  cette  alliance. 

ÉNOBARBUS. 

Je  le  crois  comme  vous.  Vous  verrez  que  le  nœud 
qui  semble  aujourd'hui  serrer  leur  amitié  pour  ja- 
mais, l'étranglera.  Octavie  est  chaste,  d'un  caractère 
froid  et  tranquille. 

MENAS. 

Et  quel  est  l'homme  qui  ne  souhaiterait  pas  avoir 
une  épouse  de  ce  caractère  ? 

ÉNOBARBUS. 

Celui  qui,  lui-même,  n'a  aucune  de  ces  qualités  ; 
et  cet  homme ,  c'est  Marc  Antoine.  Il  retournera  à 
son  plat  égyptien.  Alors  les  soupirs  d'Octavie  en- 
flammeront la  colère  de  César  j  et,  comme  je  viens 


84  ANTOINE  ET   CLÉOPATRE, 

de  le  dire ,  ce  qui  paraît  faire  la  force  de  leur  ami- 
tié ,  sera  précise'ment  la  cause  de  leur  rupture. 
Antoine  laissera  toujours  son  cœur  oii  il  l'a  placé; 
il  n'a  épousé  ici  que  les  circonstances. 

MENAS. 

Cela  pourrait  bien  être.  Allons,  ami,  voulez- 
vous  venir  à  bord?  j'ai  votre  santé  à  boire. 

ÉNOBARBUS. 

Je  l'accepterai.  Nous  avons  accoutumé  nos  go- 
siers en  Egypte. 

MENAS. 

Allons ,  venez.... 

(  Us  sortent.  ) 

SCÈNE  VIL 

A  bord  de  la  galère  de  Pompée ,  près  de  Misène. 

Symphonie.  Entrent  deux  ou  trois  SERVITEURS 
avec  un  dessert. 

PREMIER  SERVITEUR. 

C'est  ici  qu'ils  se  placeront,  camarade.  La  plante  '^'s) 
des  pieds  de  quelques-uns  ne  tient  plus  guère  à  la 
terre,  le  moindre  coup  de  vent  les  renversera. 

SECOND    SERVITEUR. 

Lépide  est  haut  en  couleur. 

PREMIER  SERVITEUR. 

Ils  lui  ont  fait  boire  les  coups  de  charité  ^^"^ . 

SECOND  SERVITEUR. 

Lorsque  chacun  d'eux  se  dit  ses  vérités ,  il  leur 


ACTE   II,  SCÈNE  VIL  85 

crie,    allons  y  laissez  cela;  les  réconcilie  par  ses 
prières ,  et  lui-même  se  réconcilie  avec  la  liqueur. 

PREMIER  SERVITEUR. 

Mais  s'il  met  la  paix  entre  eux,  il  élève  une 
guerre  violente  entre  lui  et  sa  tempérance. 

SECOND  SERVITEUR.. 

Et  voilà  ce  que  c'est  de  mêler  son  nom  dans  la 
société  d'hommes  supérieurs —  J'aimerais  autant 
avoir  dans  mes  mains  un  inutile  roseau ,  qu'une 
lance  si  pesante ,  que  je  ne  la  pourrais  soulever. 

PREMIER   SERVITEUR. 

Etre  élevé  dans  une  vaste  sphère  pour  s'y  mouvoir 
sans  y  être  vu  ,  c'est  n'avoir  que  les  cavités  oii  les 
yeux  devraient  être  ;  le  visage  n'en  est  que  plus  dif- 
forme. 

(Les  trompettes  sonnent:  arrivent  Octave,  Antoine,  Pompée,  Le'pide,  Agrippa,  Me'cè- 
nes,  ÉnoLarbus,  Me'nas  et  autres  capitaines.  ) 

ANTOINE  à  César. 

Oui,  voilà  comme  ils  font,  seigneur^  ils  mesurent 
la  crue  du  Nil  par  certains  degrés  marqués  sur  les 
pyramides  :  ils  connaissent,  par  la  hauteur  plus 
ou  moins  grande  des  eaux,  s'ils  auront  disette  ou 
abondance.  Plus  les  eaux  du  Nil  montent,  plus  il 
promet  quand  il  se  retire;  le  laboureur  sème  son 
grain  sur  le  limon  et  la  vase,  et  bientôt  les  champs 
sont  couverts  d'épis. 

LÉPIDE. 

Vous  avez  là  de  prodigieux  serpens  ! 

ANTOINE. 

Oui,  Lépide. 


86  ANTOINE  ET   CLÉOPATRE, 

LÉPIDE. 

Vos  serpens  d'Egypte  naissent  du  limon  par  l'ope'- 
ration  de  votre  soleil  :  il  en  est  de  même  de  vos 
crocodiles  ? 

ANTOINE. 

Oui,  tout  comme  vous  le  dites.  '' 

POMPÉE. 

Asseyons-nous,  et  qu'on  apporte  du  vin.  Une 
santé  à  Lépide. 

LÉPIDE. 

Je  ne  suis  pas  aussi  bien  que  je  devrais  être , 
mais  jamais  je  ne  refuserai. 

ÉNOBARBUS,  à  part. 

Non,  jusqu'à  ce  que  vous  ayez  dormi.  Jusque-là* 
je  crains  bien  que  vous  ne  soyez  dedans. 

LÉPIDE. 

Oui,  j'ai  ouï  dire  que  les  pyramides  de  Ptole'mée 
étaient  bien  étonnantes.  En  vérité,  je  l'ai  ouï  dire. 

MENAS,  à  part,  à  Pompée. 

Pompée ,  un  mot. 

POMPÉE. 

Parle-moi  à  l'oreille.  Que  veux-tu? 

MENAS  ,  à  part,  à  Pompée. 

Levez-vous,  mon  général,  je  vous  en  conjure,  et 
daignez  m'entendre;  je  ne  veux  vous  dire  qu'un  mot. 

POMPÉE. 

Laisse-moi;  tout  à  l'heure —  Cette  coupe  pour 

Lépide. 


ACTE   II  ,  SCÈNE'VIL  87 

LÉPIDE. 

Quel  animal  est-ce  que  votre  crocodile  ? 

ANTOINE. 

Il  a  la  forme  d'un  crocodile  ;  il  est  large  de  toute 
sa  largeur  et  haut  de  toute  sa  hauteur.  Il  se  meut 
avec  ses  propres  organes;  il  vit  de  ce  qui  le  nourrit; 
et  quand  ses  ëlëmens  se  décomposent ,  il  passe  ail- 
leurs. 

LÉPIDE. 

De  quelle  couleur  est-il? 

ANTOINE. 

De  sa  couleur  naturelle. 

LÉPIDE. 

C'est  un  étrange  serpent  ! 

ANTOINE. 

Oh,  oui!  et  les  pleurs  qu'il  verse  sont  humides. 

OCTAVE. 

Sera-t-il  satisfait  de  cette  description  ? 

ANTOINE. 

Il  le  sera  de  la  santé'  que  Pompe'e  lui  propose ,  ou 
sinon  c'est  un  véritable  Epicure. 

POMPÉE,  àBIénas. 

Allons  ,  va  te  faire  pendre.  Tu  viens  me  parler 
de  cela?  Va-t'en;  obéis.  —  Oii  est  la  coupe  que  j'ai 
demandée  ? 

MENAS,  à  part. 

Si  au  nom  de  mes  services  vous  daignez  m'eii- 
tendre,  levez-vous  de  votre  siège. 


88  ANTOINE  ET   CLÉOPATRE, 

POMPEE.  Il  se  lève,  et  se  retire  à  IV'cart. 

Je  crois  que  tu  es  fou.  Quel  sujet? 

MENAS. 

Pompe'e,  j'ai  toujours  servi,  chapeau  bas,  ta  for- 
tune. 

POMPÉE. 

Tu  m'as  servi  avec  une  grande  fidélité.  As-tu 
autre  chose  à  me  dire  ?  —  Allons  ,  livrez-vous  à  la 
joie,  seigneurs. 

ANTOINE. 

Lépide ,  fais  enlever  ces  sables  mouvans ,  car  tu 
t'enfonces. 

■      MENAS,  à  Pompe'e. 

Veux-tu  être  le  seul  maître  de  l'univers  ? 

POMPÉE. 

Que  veux-tu  dire  ? 

MENAS. 

Encore  une  fois ,  veux-tu  être  le  seul  maître  de 
l'univers  ? 

POMPÉE. 

Comment  cela  se  pourrait-il  ? 

MENAS. 

Consens-y  seulement;  et,  quelque  faible  que  tu 
puisses  me  croire ,  je  suis  l'homme  qui  te  fera  don 
de  l'univers. 

POMPÉE. 

As-tu  bien  bu? 

MENAS. 

Non,  Pompée;  je  me  suis  abstenu  de  boire.  — Tu 
es ,  si  tu  oses  l'être ,  le  Jupiter  de  la  terre  ;  tout  ce 


ACTE  II,  SCÈNE  VIL  89 

que  l'Océan  embrasse ,  tout  ce  que  la  voûte  du  ciel 
enferme  est  à  toi,  si  tu  veux  le  saisir. 

POMPÉE. 

Montre-moi  par  quel  moyen  ? 

MENAS. 

Ces  trois  cohéritiers  du  monde ,  ces  trois  compé- 
titeurs sont  dans  ton  vaisseau  :  laisse-moi  couper  le 
câble;  et  quand  nous  serons  en  mer,  laisse-moi  leur 
trancher  la  tête,  et  tout  est  à  toi. 

POMPÉE. 

Il  fallait  le  faire,  et  non  pas  me  le  dire.  Ce  serait 
en  moi  une  lâcheté;  de  ta  part,  c'était  service.  Tu 
dois  savoir  que  ce  n'est  pas  mon  intérêt  qui  con- 
duit mon  honneur ,  c'est  mon  honneur  qui  gou- 
verne mon  intérêt.  Repens-toi  de  ce  que  ta  langue 
ait  ainsi  trahi  ton  projet.  Si  tu  l'avois  exécuté  à 
mon  insu,  j'aurais  approuvé  l'action  ;  mais  à  présent 
je  suis  forcé  de  la  condamner  :  renonce  à  cette  idée, 
et  va  boire. 

MENAS,  à  part. 

Hé  bien,  moi ,  je  ne  veux  plus  suivre  ta  fortune 
sur  son  déclin.  Quiconque  cherche  l'occasion  et  ne  la 
saisit  pas ,  lorsqu'une  fois  elle  vient  s'offrir  à  lui ,  ne 
la  retrouvera  jamais. 

POMPÉE. 

A  la  santé  de  Lépide,  cette  rasade. 

ANTOINE. 

Qu'on  le  porte  sur  le  rivage  ;  j'y  ferai  raison  pour 
lui,  Pompée. 


«jo  ANTOINE  ET  CLÉOPATRE, 

ÉNOBARBUS  tenant  une  coupe. 

A  toi ,  Menas. 

MENAS. 

Je  l'accepte  de  bon  cœur. 

POMPÉE,  à  l'esclave. 

Remplis ,  jusqu'à  noyer  les  bords. 

ENOB  ARBUS,   montrant  Fesclave  qui  emporte  Lépide. 

Voilà  un  homme  robuste. 

MENAS. 

Pourquoi  ? 

ÉNOBARBUS. 

Il  porte  le  tiers  de  l'univers  :  ne  vois-tu  pas? 

MENAS, 

En  ce  cas ,  voilà  le  tiers  de  l'univers  enivré  :  je 
voudrais  qu'il  le  fût  tout  entier;  il  pourrait  tourner 
et  rouler  alors. 

ÉNOBARBUS. 

Allons,  bois,  et  augmente  le  branle. 

MENAS, 

Allons. 

POMPÉE,  à  Antoine. 

Ce  n'est  pas  encore  là  une  fête  d'Alexandrie. 

ANTOINE. 

Elle  en  approche  bien.  —  Faites  choquer  les  cou?- 
pes,  holà  !  la  santé  de  César. 

CÉSAR. 

Je  voudrais  bien  refuser.  C'est  un  terrible  travail 
pour  moi  que  de  laver  mon  cerveau ,  et  il  n'en  de- 
vient que  plus  trouble. 


ACTE    II,    SCÈNE    VÏI.  yr 

ANTOINE. 

Soyez  l'enfant  de  la  circonstance. 

CÉSAR. 

Allons  ,  soit ,  biivez-la ,  je  vous  répondrai  :  mais 
j'aimerais  mieux  jeûner  de  tout  pendant  quatre 
jours,  que  de  tant  boire  en  un  seul. 

ÉNOBARBUS,  à  Antoine. 

He'  Lien,  mon  brave  empereur,  danserons-nous  à 
pre'sent  les  bacchanales  égyptiennes,  et  célébrerons- 
nous  notre  orgie  ? 

POMPÉE. 

Volontiers,  brave  soldat. 

ANTOINE. 

Allons ,  entrelaçons  nos  mains  ,  jusqu'à  ce  que  le 
vin  victorieux  subjugue  et  plonge  tous  nos  sens 
dans  un  doux  et  voluptueux  oubli. 

ÉNOBARBUS. 

Prenons-nous  tous  par  la  main.  Faites  retentir  à 
nos  oreilles  la  plus  bruyante  musique.  Moi ,  je  vais 
vous  placer  :  ce  jeune  homme  va  chanter  ,  chacun 
répétera  le  refrain  de  toute  la  force  de  ses  poumons. 

(Musique.  Enobarbus  place  les  convives.  ) 
AIR. 

Viens  ,  monarque  du  vin  , 

Joufflu  Bacchus  à  l'œil  enflammé  : 

Noyons  nos  chagrins  dans  tes  coupes  , 

Couronnons  nos  cheveux  de  tes  grappes. 
Verse-nous  ,  jusqu'à  ce  que  le  monde  tourne  autour  de  nous  ; 
Verse,  jusqu'à  ce  que  le  monde  tourne  autour  de  nous. 


92  ANTOINE  ET  CLÉOPATRE, 

CÉSAR. 

Que  voulez-vous  de  plus?  Adieu  Pompée.  Digne 
collègue,  allons,  cédez  à  mes  instances.  Nos  affaires 
sérieuses  s'indignent  de  notre  légèreté.  Aimables 
seigneurs,  séparons-nous.  Vous  voyez  comme  nos 
joues  sont  enflammées.  Le  vin  a  triomphé  du  robuste 
Enobarbus  :  et  ma  langue  entrecoupe  tout  ce  qu'elle 
dit.  Cette  excessive  débauche  nous  a  tous  vieillis  en 
quelque  sorte.  Qu' est-il  besoin  de  plus  de  paroles? 
Bonne  nuit.  Cher  Antoine,  ta  main. 

POMPÉE. 

Je  vous  mettrai  à  l'épreuve  sur  le  rivage. 

ANTOINE. 

Vous  nous  y  verrez.  — Seigneur,  votre  main. 

POMPÉE. 

Oh  !  Antoine,  tu  possèdes  la  maison  de  mon  père  î 
—  Mais,  n'importe  :  nous  sommes  amis.  Descends 
dans  la  chaloupe. 

(  Sortent  Pompée,  César,  Antoine  et  leur  suite.  ) 
ÉNOBARBUS. 

Prends  garde  de  tomber. —  Menas,  je  n'irai  point 
au  rivage. 

MENAS. 

Non,  venez  à  ma  cabine.  — Ces  tambours,  ces 
trompettes ,  ces  flûtes  !  —  comment  donc  !  Que  Nep- 
tune entende  ce  bruyant  adieu  que  nous  disons  à 
ces  grands  guerriers  :  sonnez  et  soyez  pendus,  sonnez 
comme  il  faut ,  fanfares  et  tambours. 

(  Fanfares  et  tambours.  Lépide  et  Octave  s'embarquent.  ) 


ACTE    II,  SCÈNE   VII.  93 

ÉNOBABBUS. 

Hola!  voilà  mon  chapeau. 

MENAS. 

Ha!  noble  capitaine,  venez. 

(  Ils  sortent.  ) 


FIN   DU    DEUXIÈME  ACTE. 


94  ANTOINE  ET   CLÉOPATRE 


<%\»\%Vl/Vl»**^%*%\'»'V\'%'*^'»l\'%*f*  VI**'*»*'! '%%'%'*  \'»'»^'tïA'»»(\^^f\VV*»^'»'*'*'%VV»*'l/%%AX**^Vlf»^ 


ACTE    TROISIEME. 


SCÈNE  PREMIÈRE. 

Une  plaine  en  Syrie. 

VENTIDIUS  arrive  en  triomphe,  avec  SILIUS  et 
d'autres  Romains ,  officiers  et  soldats.  On  porte 
devant  lui  le  corps  de  Pacorus ,  fils  d'Orodes ,  roi 
des  Partlies. 

VENTIDIUS. 

JInfin  ,  Parthes  redoutables  par  vos  dards ,  vous 
voilà  frappes  ;  et  c'est  moi  que  la  fortune  a  voulu 
choisir  pour  le  vengeur  de  Crassus.  Qu'on  porte 
devant  l'armée  le  corps  du  jeune  prince.  Ton  fils 
Pacorus,  Orodes,  est  la  victime  qui  apaise  les  mânes 
de  Marcus  Crassus  ! 

SILIUS. 

Noble  Ventidius ,  tandis  que  ton  ëpëe  fume  en- 
core du  sang  des  Parthes ,  poursuis  leurs  troupes 
fugitives  :  pénètre  dans  la  Médie,  le  Mésopotamie, 
dans  tous  les  asiles  oii  fuient  leurs  soldats  en  dé- 
route. Alors  ton  général  te  fera  monter  sur  le  char 
de  triomphe  ;  il  posera  sur  ta  tête  les  guirlandes  de 
la  victoire. 


ACTE   TU,   SCÈINE   I.  gS 

VENTIDIUS. 

Oh,  Silius  ,  Silius,  j'en  ai  fait  assez.  Souviens-toi 
bien  cju'un  subalterne  quelquefois  peut  faire  une 
action  trop  éclatante.  Retiens,  Silius  ,  qu'il  vaut 
mieux  laisser  une  entreprise  non  acheve'e ,  que  de 
s'exposer  par  ses  succès  au  danger  d'une  renomme'e 
trop  brillante,  lorsque  le  chef  sous  lequel  nous  ser- 
vons est  absent.  Cësar  et  Antoine  doivent  plus  de 
gloire  aux  services  de  leurs  officiers ,  qu'ils  n'en  ont 
acquis  par  eux-mêmes.  Rappelle-toi  Sossius  :  ce 
guerrier  qui ,  dans  la  Syrie  ,  occupait  un  poste  sem- 
blable au  mien  :  ce  brave  lieutenant  d'Antoine , 
pour  avoir  accumulé  trop  de  victoires ,  et  étonné 
par  la  rapidité  de  ses  conquêtes,  perdit  la  faveur 
d'Antoine.  Quiconque  fait  dans  la  guerre  plus  que 
son  général  ne  peut  faire  lui-même,  devient  le  gé- 
néral de  son  général  j  et  l'ambition ,  vertu  des  guer- 
riers ,  leur  fait  préférer  une  défaite  à  une  victoire 
qui  ternit  leur  renommée.  Je  pourrais  faire  davan- 
tage pour  Antoine,  mais  je  l'offenserais;  et  son  res- 
sentiment détruirait  tout  le  mérite  de  mes  ser- 
vices. 

SILIUS. 

VentidiuSjtu  possèdes  ces  qualités  sans  lesquelles 
il  n'y  a  presque  point  de  différence  entre  un  guer- 
rier et  son  aveugle  épée.  Sans  doute,  tu  écriras  à 
Antoine. 

VENTIDIUS. 

Oui,  je  vais  lui  mander  en  termes  modestes  tout  ce 
que  nous  avons  exécuté  en  son  nom ,  mot  magique 
dans  la  guerre.  Je  lui  dirai  comment,  avec  ses  éten- 


96  ANTOINE  ET  CLÉOPATRE, 

dards  et  ses  troupes  Lien  payées,  nous  avons  chassé 
de  la  plaine  et  mis  en  fuite  la  cavalerie  parthe,  jus- 
qu'alors invaincue. 

SILIUS. 

Où  est-il.  maintenant  ? 

VENTimUS. 

Il  doit  se  rendre  à  Athènes.  C'est  là  que  nous  al- 
lons nous  hâter  de  le  rejoindre ,  autant  que  le  per- 
mettront le  bagage  et  les  dépouilles  que  nous  traî- 
nons après  nous.  Allons,  marchons...  Que  l'armée 
défile. 

(  Ils  sortent.  ) 

SCÈNE  IL 

Rome ,  antichambre  de  la  maison  de  César. 

Entrent  AGRIPPA  et  ÉNOBARBUS  qui  se  ren- 
contrent. 

AGRIPPA. 

Quoi!  nos  trois  frères  se  sont-ils  déjà  séparés? 

ÉNOBARBUS. 

Oui  :  ils  ont  terminé  avec  Pompée ,  qui  vient  de 
partir;  et  actuellement  ils  sont  tous  les  trois  au 
*  conseil  à  sceller  le  traité.  Octavie  pleure  et  regrette 
Rome.  César  est  triste;  et  Lépide,  depuis  le  festin 
de  Pompée ,  à  ce  que  dit  Menas ,  est  attaqué  de  la 
maladie  verte  (i). 

AGRIPPA. 

C'est  un  noble  Romain  que  Lépide! 

(i)  Chlorose,  pâles  couleurs. 


ACTE  III,  SCÈNE  II.  97 

ÉNOBARBUS. 

Un  excellent  homme  :  à  quel  point  il  aime  Cé- 
sar! 

AGRIPPA. 

Oui ,  et  avec  quelle  tendresse  il  chérit  Antoine  î 

ÉNOBARBUS. 

César!   C'est    pour   lui    un   Jupiter  parmi    les 
hommes. 

AGRIPPA. 

Et  Antoine  sera  donc  à  ses  yeux  le  dieu  de  ce  Ju- 
piter ? 

ÉNOBARBUS  contrefaisant  Lépide. 

Vous  parlez  de  César?  Comment  de  ce  sans  pa- 
reil! 

AGRIPPA. 

Et  Antoine,  oiseau  d'Arabie  ^''^. 

ÉNOBARBUS. 

Voulez-vous  vanter  César?  dites  :  César;  et 
restez-en  là. 

AGRIPPA. 

Il  leur  a  appliqué  à  tous  deux  d'excellentes 
louanges. 

ÉNOBARBUS. 

Mais  c'est  César  qu'il  aime  le  mieux  :  et  il  n'aime 
pas  moins  Antoine.  Oh!  le  cœur,  la  langue,  les  fi- 
gures ,  l'écriture ,  les  bardes ,  les  poètes  ne  peuvent 
penser,  exprimer,  peindre,  écrire ,  chanter,  calcu- 
ler son  amour  pour  Antoine.  Mais  pour  César  ;  à  ge- 
noux,à  genoux ,  et  admirez. 

AGRIPPA. 

Il  les  aime  tous  deux. 

ToM.  III.  7 


^8  ANTOINE  ET   CLÉOPATRE, 

ÉNOBARBUS. 

Ils  sont  les  ailes  de  l'escargot,  et  lui  la  bête;  ainsi. . . 
{Fanfares ^^  Mais  voici  le  signal  pour  monter  à  che- 
val... Adieu,  noble  Agrippa. 

AGRIPPA. 

Bonne  fortune,  brave  soldat  ;  adieu. 

(Entrent  Antoine,  César,  Lépide,  Octavie.) 
ANTOINE. 

Seigneur ,  n'allez  pas  plus  loin . 

CÉSAR. 

Vous  m'enlevez  la  plus  chère  portion  de  moi- 
même.  Songez  à  me  bien  traiter  dans  sa  personne. 
—  Ma  soeur,  soyez  une  épouse  telle  que  ma  pensée 
vous  peint  à  mes  yeux,  et  que  votre  conduite  justifie 
tout  ce  que  je  garantirais  devons.  —  Noble  Antoine , 
que  ce  modèle devertu,  cjue  je  place  entre  vous  et  moi , 
comme  le  ciment  de  notre  amitié' ,  ne  devienne  ja- 
mais le  bélier  c[ui  en  sape  l'èdilice.  Car  il  aurait 
mieux  valu  nous  aimer  sans  ce  nouveau  lien ,  si 
nous  ne  l'entretenons  pas  chacun  de  notre  côte. 

ANTOINE. 

JNe  m'offensez  point  par  votre  défiance. 

CÉSAR. 

J'ai  tout  dit. 

ANTOINE. 

Quelque  scrupuleux  que  vous  soyez  sur  ce  point, 
vous  ne  trouverez  pas  le  moindre  sujet  aux  craintes 
qui  paraissent  vous  alarmer.  Que  les  dieux  vous  se- 


ACTE    III,   SCÈNE  II.  99 

coudent  et  fassent  obéir  le  cœur  des  Romains  à  vos 
desseins  ;  nous  allons  nous  se'parer  ici. 

CÉSAR. 

Adieu  ma  chère  sœur  :  sois  heureuse.  Que  tous 
les  ëlémens  te  soient  propices  et  ne  te  fassent  trou- 
ver dans  toi-même  que  satisfaction  î  Adieu. 

OCTAVIE. 

0  mon  noble  frère  ! 

ANTOINE. 

Le  mois  d'avril  est  dans  ses  yeux,  c'est  le  prin- 
temps de  l'amour,  et  ces  larmes  la  pluie  qui  favo- 
rise son  retour.  —  Consolez-vous. 

OCTAVIE,  àsoDfrère. 

Seigneur,  je  vous  recommande  la  maison  de  mon 
époux ,  et.... 

CÉSAR. 

Quoi,  ma  sœur? 

OCTAVIE. 

Je  vais  vous  le  dire  à  l'oreille. 

ANTOINE. 

Sa  langue  refuse  d'obéir  à  son  cœur,  et  son  cœur 
ne  peut  exprimer  ce  qu'il  sent  à  sa  langue.  Elle 
ressemble  au  duvet  du  cygne  qui  se  soutient  au- 
dessus  de  l'onde ,  sans  incliner  ni  d'un  côté  ni  de 
l'autre. 

ÉNOBARBUS,   à  part,  à  Agrippa. 

César  pleurera-t-il  ? 

AGRIPPA. 

11  a  un  nuage  sur  son  front. 


loo  ANTOINE   ET  CLÉOPATRE, 

ÉNOBARBUS. 

Il  n'en  serait  que  pire ,  s'il  e'tait  un  cheval  ;  à  plus 
forte  raison  ,  étant  un  homme '^"^. 

AGRIPPA. 

Pourquoi,  Énobarbus?  Antoine  rugit  de  douleur 
lorsqu'il  vit  Jules  Cësar  mort,  et  à  Philippes  il  pleura 
sur  le  corps  de  Brutus. 

ÉNOBARBUS. 

Il  faut  que  cette  année -là  il  eût  une  surabon- 
dance d'humeurs  dans  le  cerveau  :  il  pleurait  l'homme 
qu'il  aurait  de  bon  coeur  détruit  lui-même.  Crois  à 
ses  larmes ,  quand  tu  m'auras  vu  pleurer  aussi. 

CÉSAR. 

Non  ,  tendre  Octavie ,  vous  recevrez  toujours  des 
nouvelles  de  votre  frère  ;  jamais  le  temps  ne  vous 
fera  oublier  de  moi. 

ANTOINE. 

Allons,  seigneur,  allons;  je  disputerai  avec  vous 
de  tendresse  pour  elle.  Je  vous  embrasse  ici ,  et  je 
vous  quitte  en  vous  recommandant  aux  dieux. 

CÉSAR. 

Adieu,  soyez  heureux. 

LÉPIDE. 

Que  tous  les  astres  du  firmament  éclairent  votre 
route . 

CÉSAR  embrasse  sa  sœur. 

Adieu ,  adieu. 

ANTOINE. 

Adieu. 

(Ils  partent  au  son  des  trompettes.) 


ACTE    III,   SCÈNE  IIÏ.  loi 

SCÈNE  IlI. 

Alexandrie.  —  Appartement  du  palais. 

Entrent  CLÉOPATRE,  CHARMIANE,  IRAS, 
ALEXAS,  LE  MESSAGER. 

CLÉOPATRE. 

Où  est  ce  messager  ? 

ALEXAS, 

Il  tremble  de  paraître  devant  vous. 

CLÉOPATRE. 

Qu'il  vienne,  qu'il  vienne...  (Le  messager  parait.) 
Approche. 

ALEXAS. 

Grande  reine,  He'rode  de  Judée  n'ose  lever  les 
yeux  sur  votre  majesté,  que  lorsque  vous  le  voulez 
Lien. 

CLÉOPATRE. 

Je  veux  un  jour  avoir  la  tête  de  cet  Hérode  ;  mais 
quoi  !  depuis  qu'Antoine  est  parti ,  qui  pourrais-je 
charger  de  me  l'apporter?  —  Approche-toi. 

LE  MESSAGER. 

Très-gracieuse  reine. 

CLÉOPATRE. 

As-tu  vu  Octavie  ? 

LE  MESSAGER. 

Oui ,  redoutable  reine. 


,o'2  ANTOINE   Et   CLÉOPATRE, 

CLÉOPATRE. 

En  quel  lieu? 

LE  MESSAGER. 

A  Rome,  madame.  Je  l'ai  envisagée  en  face ,  et 
considérée  à  loisir  lorsqu'elle  marchait  entre  César 
et  Antoine. 

CLÉOPATRE. 

Est-elle  aussi  grande  que  moi^'^)? 

LE  MESSAGER. 

Non,  madame. 

CLÉOPATRE. 

L'as-tu  entendu  parler?  A-t-elle  la  voix  aigre  ou 
sourde? 

LE   MESSAGER. 

Oui ,  madame ,  je  l'ai  entendu  parler  ;  le  son  de 
sa  voix  est  sourd. 

CLÉOPATRE. 

Ce  son  de  voix  n'est  pas  si  gracieux.  Oh  !  il  ne  peut 
l'aimer  long-temps. 

CHARMIANE. 

L'aimer?  Oh  !  par  Isis ,  cela  est  impossible. 

CLEOPATRE. 

Je  le  crois  comme  toi ,  Charmiane.  Une  langue 
épaisse  et  une  taille  de  nain  !  —  Quelle  majesté  a-t- 
elle  dans  sa  démarche?  Rappelle-toi  :  as-tu  remarqué 
jamais  la  majesté? 

LE  MESSAGER. 

Elle  se  traîne  :  soit  qu'elle  marche  ou  qu'elle  se 
repose ,  c'est  la  même  chose  ;  elle  a  un  corps , 
mais  un  corps  sans  vie  ;  c'est  une  statue ,  plutôt 
qu'une  créature  qui  respire. 


ACTE  III,  SCÈJNE  III.  io3 

CLÉOPATRE. 

En  es-tu  bien  sûr? 

LE  MESSAGER. 

Oui,  ou  je  ne  m'y  connais  pas. 

CHARMIANE. 

Il  n'y  a  pas  trois  hommes  en  Egypte  plus  en  état 
que  lui  d'en  juger. 

CLÉOPATRE. 

Il  est  plein  d'intelligence,  je  m'en  aperçois.  — Je 
ne  vois  encore  en  elle  rien  de  bien  redoutable.  —  Cet 
homme  a  du  jugement. 

CHARMIANE. 

Un  jugement  exquis. 

CLÉOPATRE. 

Ta  conjecture  sur  son  âge,  je  te  prie? 

LE  MESSAGER. 

Madame ,  elle  était  veuve. 

CLÉOPATRE. 

Veuve?  Tu  l'entends,  Charmiane. 

LE  MESSAGER. 

Et  je  pense  qu'elle  a  bien  trente  ans. 

CLÉOPATRE. 

As-tu  ses  traits  dans  ta  mémoire?  A-t-elle  le  visage 
long  ou  rond  ? 

LE  MESSAGER. 

Rond   à  l'excès. 

CLÉOPATRE. 

Des  femmes  qui  ont  ce  visage ,  la  plupart  n'ont 
aucun  esprit.  —  Et  ses  cheveux ,  quelle  est  leur 
couleur? 


ïo4  ANTOINE   ET   CLÉOPATKE, 

CHARMIAJNE. 

Bruns ,  madame  ;  et  son  front  est  aussi  bas  qu'il 
est  possible  de  l'avoir. 

CLÉOPATRE. 

Tiens,  prends  cet  or.  Il  ne  faut  pas  t'offenser  de 
mes  premières  vivacités.  Je  veux  t'employer  ;  je  te 
trouve  très  -  propre  aux  affaires  ;  va  te  préparer  à 
partir  ;  mes  lettres  sont  toutes  prêtes. 

CHARMIANE. 

Un  homme  de  sens. 

CLÉOPATRE. 

Oui ,  en  vérité;  je  me  repens  bien  de  l'avoir  ainsi 
maltraité.  —  Hé  bien ,  il  me  semble,  d'après  ce  qu'il 
en  dit,  que  cette  créature  n'est  pas  fort  à  craindre. 

CHARMIANE. 

Pas  du  tout ,  madame. 

CLÉOPATRE. 

Cet  homme  a  vu  quelques  femmes  d'un  port 
majestueux,   et  il  saurait  distinguer... 

CHARMIANE. 

S'il  en  a  vu  ?  Bonne  Isis  !  Lui  qui  a  été  si  long- 
temps à  votre  service  ? 

CLÉOPATRE. 

J'aurais  encore  une  question  à  lui  faire,  chère 
Charmiane  :  mais  ce  n'est  pas  à  présent  ;  tu  me' 
le  ramèneras  lorsque  je  ferai  ma  lettre.  Je  crois 
que  tout  ira  bien. 

CHARMIANE. 

J'en  réponds  ,   madame. 

(  Elles  sortent,) 


ACTE   m,   SCÈNE    lY.  io5 

SCÈNE  IV. 

Athènes.  —  Appartement  de  la  maison  d'Antoine. 

Entrent  ANTOINE  ,   OCTAVIE. 

ANTOINE. 

Non  ,  non  ,  Octavie  ,  ce  n'est  pas  seulement 
ce  tort  ;  je  l'excuserais  et  mille  autres  de  ce  genre. 
Mais  il  a  rallumé  la  guerre  contre  Pompée  ,  il  a 
fait  son  testament ,  et  l'a  rendu  public.  Il  a  parlé 
de  moi  avec  dédain  ;  et  lors  même  qu'il  ne  pou- 
vait s'empêcher  de  me  rendre  un  témoignage  ho- 
norable ,  c'était  avec  froideur  et  dégoût  ;  il  ne  me 
fait  que  petite  mesure  en  fait  de  mérite.  Toutes 
les  fois  qu'on  a  ouvert  sur  mon  compte  une  opi- 
nion favorable  ,  il  a  fait  la  sourde  oreille,  ou  ne 
s'est  expliqué  que  du  bout  des  dents. 

OCTAVIE. 

Ah  î  mon  cher  époux,  gardez -vous  de  tout 
croire;  ou  si  vous  croyez  tout ,  ne  vous  offen- 
sez pas  de  tout.  S'il  faut  que  cette  rupture  arrive , 
jamais  il  n'y  eut  de  femme  plus  malheureuse  que 
moi,  qui  suis  obligée  de  faire  des  vœux  pour 
les  deux  partis.  Les  dieux  se  moqueront  désormais 
de  mes  prières ,  lorsque  je  leur  dirai ,  ak  !  pro- 
tégez mon  époux;  et  que  démentant  aussitôt  cette 
prière  je  leur  crierai  de  la  même  voix  ,  ah  !  protégez 
mon  frère.  La  victoire  pour  mon  époux  ,  la  vic- 
toire pour  mon  frère  !  Mes  voeux  se  contrediront. 
Point  de  milieu  entre  ces  deux  extrémités. 


io6'  'ANTOINE   ET   CLÉOPATTxE, 

ANTOINE. 

Tendre  Octavie ,  que  votre  amour  préfère  celui 
qui  se  montrera  plus  jaloux  de  le  conserver.  Mais 
moi ,  si  je  perds  mon  honneur  ,  je  me  perds  moi- 
même.  Il  vaudrait  mieux  que  je  ne  fusse  pas  à 
vous,  que  d'être  un  ëpoux  sans  honneur.  Au  reste, 
je  consens  à  ce  que  vous  m'avez  demandé  ;  vous 
pouvez  être  médiatrice  entre  nous  deux.  Pendant 
ce  temps  ,  je  vais  faire  des  préparatifs  de  guerre  , 
capables  de  contenir  votre  frère.  Faites  toute  la 
diligence  qui  vous  paraîtra  convenable;  vous  le 
voyez ,  je  cède  à  vos  désirs. 

OCTAVIE. 

J'en  rends  grâce  à  mon  époux. — Que  le  tout-puis- 
sant Jupiter  fasse  de  moi,  femme  faible,  bien 
faible  ,  votre  réconciliatrice  !  La  guerre  entre  vous 
deux ,  c'est  comme  si  le  globe  s'entrouvrait ,  et 
qu'il  fallût  combler  le  gouffre  avec  des  monceaux 
d'hommes  morts. 

ANTOINE. 

Dès  que  vous  reconnaîtrez  le  premier  auteur  de 
ces  maux  ,  tournez  de  ce  côté  votre  haine.  Car  nos 
fautes  ne  peuvent  jamais  être  si  égales  ,  que  votre 
amour  puisse  se  diriger  également  des  deux  côtés. 
Disposez  tout  pour  votre  départ  ;  nommez  ceux 
qui  doivent  vous  accompagner  ,  et  commandez  tou- 
tes les  dépenses  que  vous  voudrez. 

(Ils  se  séparent.) 


ACTE   III,  SCÈNE   V.  107 

SCÈNE  Y. 

Athènes  :  un  autre  appartement  de  la  maison  d'Antoine. 
ÉNOBARBUS  et  ÉROS  se   rencontrent. 

ÉNOBARBUS. 

Hé  bien  ,  ami  Éros  ? 

ÉROS. 

Il  y  a  d'étranges  nouvelles. 

ÉNOBARBUS. 

Quoi  donc  ? 

i  ÉROS, 

César  et  Lépide  ont  fait  la  guerre  à  Pompée. 

ÉNOBARBUS. 

C'est  une  vieille  nouvelle^  quelle  en  a  été  l'issue  ? 

ÉROS. 

César,  après  avoir  profité  des  services  de  Lépide, 
lui  a  refusé  ensuite  l'égalité  du  rang ,  n'a  pas  voulu 
qu'il  partageât  la  gloire  du  combat ,  et ,  non  con- 
tent de  cet  affront ,  il  l'accuse  d'avoir  entretenu 
auparavant  une  correspondance  par  lettres  avec 
Pompée.  Sans  autre  forme  que  sa  propre  accusa- 
tion, il  a  fait  arrêter  Lépide.  Ainsi,  voilà  le  pau- 
vre triumvir  sur  ses  jambes ,  jusqu'à  ce  que  la  mort 
élargisse  sa  prison. 

ÉNOBARBUS. 

Ainsi,  ô  univers,  de  trois  loups,  tu  n'en  as  plus 
que  deux  j  jette  au  milieu  d'eux  tous  les  biens  que 
tu  possèdes  ,  et  ils  se  dévoreront  l'un  l'autre. — Oii 
est  Antoine? 


io8  ANTOINE  ET  CLÉOPATRE, 

ÉROS. 

Il  se  promène  dans  les  jardins  ,  —  comme  ceci  — 
et  il  foule  aux  pieds  les  joncs  qu'il  rencontre  devant 
lui  ,  en  s'ëcriant  :  o  imbécile  Lépide  !  Et  il  menace 
la  tête  de  l'officier  qui  a  assassine'  Pompée. 

ÉNOBARBUS. 

Notre  belle  flotte  est  e'quipëe. 

ÉROS. 

Elle  est  destinée  pour  l'Italie  contre  César.  D'au- 
tres nouvelles  :  Domitius Mais  Antoine  vous  at- 
tend. J'aurais  dû  vous  en  avertir  d'abord  et  remettre 
mes  nouvelles  à  un  autre  moment. 

ÉNOBARBUS. 

Ce  sera  peu  de  choses;  mais  n'importe.  Conduis- 
moi. 

ÉROS. 

Allons,  venez. 

(  Ils  sortent.  ) 

SCÈNE  VI. 

Rome.  —  Appartement  de.  César. 

CÉSAR  ,   AGRIPPA  ,  MÉCÈNES. 

CÉSAR. 

Au  méjpris  de  Rome,  voilà  ce  qu'Antoine  a  fait  : 
dans  Alexandrie,  il  a  fait  plus  encore  ;  écoutez  : 
dans  la  place  publique ,  Cléopâtre  et  lui  se  sont  assis 
publiquement  sur  des  trônes  d'or.  Dans  une  tribune 
d'argent,  à  leurs  pieds  ,  était  placé  le  jeune  Cé- 
sarion  ,   qu'ils  appellent  le  fils  de  mon  père ,  avec 


ACTE  III,  SCÈNE  YI.  109 

toute  la  race  illégitime  ,  issue  depuis  de  leurs  dé- 
bauches. Antoine  a  fait  don  de  l'Egypte  à  Clëopâtre, 
il  l'a  proclamée  reine  absolue  de  la  basse  Syrie , 
de  nie  de  Chypre  et  de  la  Libye. 

MÉCÈNES. 

Quoi,  aux  yeux  du  public  ? 

CÉSAR. 

Au  milieu  même  de  la  grande  place,  où  le  peuple 
fait  tous  ses  exercices.  C'est  là  qu'il  a  proclamé  ses 
enfans  rois  des  rois;  la  vaste  Médie  ,  le  pays  des 
Parthes  et  l'Arménie,  il  les  a  donnés  à  Alexandre; 
à  Ptolémée  il  lui  a  assigné  la  Syrie ,  la  Cilicie  et  la 
Phénicie.  Cléopâtre  ,  ce  jour-là ,  a  paru  en  public  , 
vêtue  comme  la  déesse  Isis  ,  et  souvent  auparavant 
elle  avait,  dit -on,  donné  ses  audiences  dans  cet 
appareil. 

MÉCÈNES. 

Il  faut  que  Rome  soit  instruite  de  toutes  ces  choses. 

AGRIPPA. 

Rome,  déjà  lassée  de  son  insolence,  lui  retirera  la 
bonne  opinion  qu'elle  avait  conçue  de  lui. 

CÉSAR. 

Le  peuple  en  est  instruit ,  et  cependant  il  vient 
d'admettre  les  accusations  d'Antoine  ! 

AGRIPPA. 

Qui  donc  accuse-t-il? 

CÉSAR. 

César.  Il  se  plaint  de  ce  qu'ayant  dépouillé  Pom- 
pée de  la  Sicile ,  je  l'ai  frustré  de  sa  part  dans  cette 
conquête  ;  et  il  dit  ensuite  m'avoir  prêté  quelques 


iio  ANTOINE    ET   CLÉOPATRE, 

vaisseaux  qui  ne  lui  ont  pas  été  rendus.  Enfin  il  se 
montre  indigné  de  la  déposition  de  Lépide ,  et  de  ce 
que  j'arrête  ici  tous  ses  revenus. 

AGRIPPA. 

Seigneur,  il  faut  lui  répondre. 

CÉSAR. 

Je  l'ai  déjà  fait,  et  son  messager  est  reparti.  Je 
lui  mande  que  Lépide  était  devenu  cruel,  qu'il 
abusait  de  son  autorité ,  et  qu'il  a  mérité  d'être  dé- 
posé. Quant  à  mes  conquêtes,  je  lui  en  accorde  une 
portion,  mais  en  retour,  je  lui  demande  ma  part  dans 
l'Arménie  et  des  autres  royaumes  qu'il  a  conquis. 

MÉCÈNES. 

Jamais  il  ne  vous  la  cédera. 

CÉSAR. 

Alors  je  ne  dois  pas  lui  céder,  moi,  ce  qu'il  de- 
mande. 

(  Entre  Octavie.  ) 

OCTAVIE. 

Salut,  César,  salut  ô  mon  seigneur,  salut  mon 
cher  César. 

CÉSAR. 

Qui?  moi?  Devais-je  m'attendre  à  nommer  ma 
soeur ,  femme  répudiée  ? 

OCTAVIE. 

Vous  ne  m'avez  point  donné  ce  nom,  et  vous  n'en 
avez  pas  sujet. 

CÉSAR. 

Pourquoi  donc  venez-vous  ainsi  me  surprendre 
par  ce  retour  imprévu?  Vous  ne  revenez  point 
comme  la  sœur  de  César  :  l'épouse  d'Antoine  devrait 


■ 


ACTE  III,  SCÈNE  VI.  m 

être  prëcëdëe   d'une  armée,  son  approche  devait 
être  annoncée  par  les  hennissemens  des  chevaux , 
long-temps  avant  quelle  parût;  les  arbres  plantes 
le  long  de  la  route,  auraient  dû  être  charges  de  peu- 
ple, impatient  et  fatigue  d'attendre  votre  passage 
désire'  ;  il  fallait  que  la  poussière  élcA'^ëe  sous  les  pas 
de  votre  nombreux  cortëge,  montât  jusqu'à  la  voûte 
des  cieux.  Mais  vous  êtes  venue  à  Rome  comme  une 
vendeuse  de  marche  :  vous  avez  prévenu  les  démon- 
strations de  notre  amitié,  ce  sentiment  qui  s'éteint 
souvent  si  on  néglige  de  le  faire  éclater.  Nous  au- 
rions été  à  votre  rencontre  par  mer  et  par  terre,  et 
partout  nous  aurions  augmenté  la  pompe  de  votre 
marche. 

OCTAVIE. 

Mon  généreux  frère ,  rien  ne  me  forçait  à  ce  re- 
tour obscur  :  je  n'ai  fait  que  suivre  mon  libre  pen- 
chant. Seigneur,  Marc  Antoine  ayant  appris  que 
vous  vous  prépariez  à  la  guerre,  a  affligé  mon  oreille 
de  cette  fâcheuse  nouvelle  ;  et  moi  aussitôt  je  l'ai 
prié  de  m'accorder  la  liberté  de  revenir  vers  vous. 

CÉSAR. 

Et  je  crois  qu'il  vous  l'a  accordée  sans  peine  :  vous 
étiez  un  obstacle  incommode  à  ses  débauches. 

OCTAVIE. 

N'en  jugez  pas  ainsi ,  seigneur. 

Il  *' 

CÉSAR. 

j  I         J'ai  les  yeux  sur  lui,  et  les  vents  m'apportent  des 
'      nouvelles  de  toutes  ses  démarches.  Savez-vous  où  il 
est  maintenant? 


,,2  ANTOINE   ET   CLÉOPATRE, 

OCTAVIE. 

A  Athènes,  seigneur. 

CÉSAR. 

Non ,  ma  sœur ,  trop  indignement  outragée. 
Clëopâtre  d'un  coup  d'oeil  l'a  rappelé  à  ses  pieds.  Il 
a  abandonné  son  empire  à  une  prostituée ,  et  main- 
tenant ils  s'occupent  tous  deux  à  soulever  contre  moi 
tous  les  rois  de  la  terre.  Il  a  rassemblé  Bocchus,  roi 
de  la  Libye;  Archelaiis,  roi  de  la  Cappadoce;  Phi- 
ladelphe ,  roi  de  Paphlagonie  ;  le  roi  de  Tlirace , 
Adellas;  Malchus,  roi  d'Arabie;  celui  de  Pont; 
Hérode  de  Judée;  Mithridate,  roi  de  Comagène; 
Polémon  et  Amintas ,  rois  des  Mèdes  et  de  Lycaonie  ; 
et  une  foule  d'autres  sceptres  que  je  passe  sous  si- 
lence. 

OCTAVIE. 

Hélas!  que  je  suis  malheureuse  d'être  forcée  de 
déchirer  mon  coeur  pour  le  partager  entre  deux 
hommes  que  j'aime,  et  qui  se  haïssent  tous  deux. 

CÉSAR. 

Soyez  ici  la  bienvenue.  Vos  lettres  ont  retardé 
long-temps  notre  rupture  :  à  la  fin  je  me  suis  aperçu 
à  quel  point  vous  étiez  insultée ,  et  combien  une  plus 
longue  négligence  devenait  dangereuse  pour  moi.  Con- 
solez-vous; soumettez-vous  sans  trouble  à  ces  temps, 
qui  amènent  sur  votre  bonheur  ces  terribles  adver- 
sités, et  laissez  les  invariables  décrets  du  destin 
suivre  leur  cours ,  sans  vous  répandre  en  gémisse- 
mens  inutiles.  Rome  vous  reçoit  avec  joie  :  rien  ne 
m'est  plus  cher  au  monde,  que  vous,  ma  soeur... 
Vous  avez  été  indignement  trompée,  au  delà  de 


é 


ACTE  III,  SCÈNE  VIL  ii3 

tout  ce  qu'on  peut  imaginer ,  et  les  puissans  dieux , 
pour  vous  faire  justice ,  ont  choisi  pour  ministres 
de  leur  vengeance,  votre  frère  et  ceux  qui  vous 
aiment.  Vous  êtes  la  plus  douce  de  nos  consolations , 
et  toujours  la  bienvenue  auprès  de  nous. 

AGRIPPA. 

Soyez  la  bienvenue,  madame. 

MÉCÈNES. 

Soyez  la  bienvenue ,  chère  dame  ;  il  n'est  point 
de  cœur  dans  Rome  qui  ne  vous  aime  et  ne  vous 
plaigne.  L'adultère  Antoine,  sans  frein  dans  ses 
désordres,  est  le  seul  qui  vous  retire  son  amour, 
pour  livrer  sa  puissance  à  une  prostituée  qui  la 
tourne  avec  vain  bruit  contre  nous. 

OCTAVIE. 

Est-il  bien  vrai,  seigneur? 

CÉSAR. 

Rien  n'est  plus  certain ,  vous  êtes  la  bienvenue, 
ma  sœur  ;  je  vous  prie,  ne  vous  lassez  jamais;  de  la 
patience ,  ma  chère  sœur. 

(  Ils  sortent.  ) 

SCÈNE    VIL 

Le  camp  d'Antoine  ,  près  du  promontoire  d'Actium. 

Entrent  CLÉOPATRE,  ÉNOBARBUS. 

CLÉOPATRE. 

Je  m'acquitterai  avec  toi ,  n'en  doute  pas. 

ÉNOBARBUS. 

Mais  pourquoi  ?  pourquoi  ? 

ToM.  III.  8 


ii4  ANTOINE   ET   CLÉOPATRE, 

CLÉOPATRE. 

Tu  t'es  opposé  à  mon  dessein  d'assister  à  cette 
guerre,  en  disant  que  ce  n'était  pas  convenable. 

ÉNOBARBUS. 

Hé  bien ,  est-ce  convenable  ,  dites-moi  ? 

CLÉOPATRE. 

N'est-ce  pas  contre  moi  cjue  cette  guerre  est  décla- 
rée? Pourquoi  donc  n'y  serais-je  pas  en  personne? 

ÉNOBARBUS,  à  part. 

Je  sais  bien  ce  que  je  pourrais  répondre  :  si  nous 
nous  servions  en  même  temps  de  chevaux  et  de  ca- 
vales ,  les  chevaux  seraient  absolument  superflus, 
car  chaque  cavale  porterait  son  cheval  et  son  ca- 
valier. 

CLÉOPATRE. 

Que  murmures-tu  là  ? 

ÉNOBARBUS. 

Je  disais  que  votre  présence  doit  nécessairement 
embarrasser  Antoine  :  elle  lui  ôtera  de  son  courage , 
de  sa  tête ,  de  son  temps ,  toutes  choses  dont  il  n'a 
rien  à  perdre  en  cette  circonstance.  On  le  raille  déjà 
sur  sa  faiblesse  ,  et  l'on  dit  dans  Rome  que  c'est 
l'eunuque  Photin  et  vos  femmes  qui  gouvernent  cette 
guerre. 

CLÉOPATRE. 

Que  Rome  s'abime  !  et  périssent  toutes  les  langues 
qui  parlent  contre  nous  !  Je  porte  ma  part  du  far- 
deau dans  cette  guerre,  et,  en  qualité  de  souveraine 
de  mes  états,  je  dois  y  remplir  le  rôle  d'un  homme. 
.  N'objecte  plus  rien ,  je  ne  resterai  pas  en  arrière. 


ACTE    III,   SCÈNE  VII.         ^  £i5 

ÉNOBARBUS, 

Je  me  tais,  madame.  —  Voici  l'empereur. 

(Entrent  Antoine  et  Canidius.  ) 
ANTOINE. 

Ne  te  parait-il  pas  e'trange,  Canidius,  que  Ce'sar 
ait  pu ,  de  Tarente  et  de  Brinde ,  traverser  si  rapi- 
dement la  mer  d'Ionie  et  emporter  Toryne?— Vous 
savez  cette  nouvelle,  mon  coeur? 

CLÉ0i^4TRE. 

La  diligence  n'est  jamais  plus  admire'e  que  par  les 
paresseux. 

ANTOINE. 

Bonne  satire  de  notre  indolence ,  et  qui  ferait 
honneur  au  plus  brave  guerrier.  —  Canidius ,  nous 
le  combattrons  sur  mer. 

CLÉOPATRE. 

Oui,  sur  mer,  sans  doute. 

CANIDIUS. 

Pourquoi  mon  gênerai  a-t-il  ce  projet? 

ANTOINE. 

Parce  que  Cësar  ose  nous  y  provoquer. 

ÉNOBARBUS. 

Et  ne  l'avez-vous  pas  aussi  défié  à  un  combat  siiî= 
gulier  ? 

CANIDIUS. 

Oui ,  et  vous  lui  avez  encore  offert  le  combat  à 
Pharsale ,  où.  César  vainquit  Pompée  :  mais  toutes 
les  propositions  qui  ne  servent  pas  à  son  avantag<^ , 
il  les  rejette  sans  scrupule.  Vous  devriez  en  fa  e 
autant. 

ToM.  IIL  * 


n6  ANTOINE   ET  CLÉOPATRE, 

ÉNGBARBUS. 

Vos  vaisseaux  sont  mal  équipés ,  vos  matelots  ne 
sont  que  des  muletiers ,  des  moissonneurs  levés  à  la 
hâte  et  par  contrainte.  La  flotte  de  César  est  montée 
par  des  marins  qui  ont  combattu  Pompée  :  leurs 
vaisseaux  sont  légers,  les  vôtres  sont  lourds  ;  il  n'y 
a  pour  vous  aucun  déshonneur  à  refuser  le  combat 
sur  mer,  dès  que  vous  êtes  prêt  à  l'attaquer  sur 
terre. 

ANTOINE. 

Sur  mer,  sur  mer. 

ÉNOBARBUS. 

Mon  brave  général ,  vous  perdez  par-là  toute  la 
supériorité  que  vous  avez  sur  terre  :  vous  démem- 
brez votre  armée ,  qui ,  en  grande  partie ,  est  com- 
posée d'une  infanterie  aguerrie  ;  vous  laissez  sans 
emploi  votre  habileté  si  justement  renommée,  et, 
abandonnant  le  parti  qui  vous  promet  un  succès 
assuré,  vous  vous  exposez  sans  nécessité  au  caprice 
du  hasard. 

ANTOINE. 

Je  veux  combattre  sur  mer. 

CLÉOPATRE. 

J'ai  soixante  vaisseaux  ;  César  n'en  a  pas  de  meil- 
leurs. 

ANTOINE. 

Nous  brûlerons  le  surplus  de  ma  flotte;  et  avec 
les  autres  vaisseaux  renforcés  en  équipage,  nous 
battrons  César,  s'il  ose  avancer  vers  le  promon- 
toire d'Actium.  Si  la  fortune  nou^  trahit,  nous 
pourrons  alors  prendre  notre  revanche  sur  terre. 
{  J  un  messager  qui  arrive.  )  Ton  message? 


ACTE  III,  SCÈNE  Vil.  117 

LE  MESSAGER. 

La  nouvelle  est  certaine ,  seigneur ,  Ce'sar  est  si- 
gnalé; il  a  pris  Toryne. 

ANTOINE. 

Est-ce  qu'il  a  pu  s'y  trouver  en  personne?  Cela  est 
impossible;  il  est  même  étrange  que  son  armée  y 
soit  arrivée.  Canidius,  tu  commanderas  sur  terre 
nos  dix-neuf  légions  et  nos  douze  mille  chevaux; 
nous,  nous  allons  à  notre  flotte.  Allons,  partons,  ma 
The'tis.  (  Un  soldat  parait.  )  Que  veux -tu,  brave 
soldat  ? 

LE  SOLDAT. 

0  mon  géne'ral ,  ne  combattez  point  sur  mer  ;  ne 
confiez  point  votre  fortune  à  des  planches  pouries. 
Est-ce  que  vous  vous  défiez  de  cette  épe'e  et  de  ces 
blessures  ?  Laissez  aux  Egyptiens  et  aux  Phéniciens 
l'art  de  nager  comme  les  oisons;  nous,  Romains, 
nous  avons  l'habitude  de  vaincre  sur  terre ,  et  en 
combattant  de  pied  ferme. 

ANTOINE. 

Allons ,  allons  ,  partons. 

(  Antoine,  Cléopâtre,  Enobarbus  sortent.  ) 
LE  SOLDAT. 

Par  Hercule ,  j'ai  raison ,  je  pense. 

CANIDIUS. 

Oui ,  soldat  ;  mais  dans  cette  gueiTe  Antoine  ne  se 
repose  plus  sur  ce  qui  fait  sa  force.  C'est  ainsi  que 
notre  chef  se  laisse  mener,  et  nous  sommes  les  sol- 
dats de  ces  femmes. 


ïi8  ANTOINE  ET  CLÉOPATRE, 

LE  SOLDAT. 

Vous  êtes  sur  terre  à  la  tête  des  légions  et  de  la 
cavalerie ,  n'est-ce  pas  ? 

CANIDIUS. 

Marcus  Octavius  ,  Marcus  Justeius  ,  Publicola  et 
Cœlius  sont  pour  la  mer  ;  nous  ,  nous  restons  sur 
terre. — Cette  diligence  de  César  passe  toute  croyance. 

LE  SOLDAT. 

,  Avant  son  de'part  de  Rome ,  son  armée  marchait 
par  légers  détachemens ,  qui  ont  ainsi  trompé  nos 
espions. 

CANIDIUS. 

Quel  est  son  lieutenant,  le  sais-tu? 

LE  SOLDAT. 

On  l'appelle  Taurus. 

CANIDIUS. 

Oh  !  je  connais  l'homme  ! 

(  Un  messager  arrive.  ) 

LE  MESSAGER. 

L'empereur  demande  Canidius. 

CANIDIUS. 

Le  temps  est  gros  d'événemens,  et  en  enfante  à 
chaque  minute. 

(Ils  sortent.  ) 


I 

I 


ACTE  III,  SCÈNE  VIII.  -,  09 

SCÈNE   VIII. 

Une  plaine  près  d'Actiuni. 

Entrent  CÉSAR,  TAURUS,  officiers  et  autres. 

CÉSAR. 

Taurus  ? 

TAURUS. 

Seigneur. 

CÉSAR.  . 

N'agis  point  sur  terre  ;  reste  tranquille,  et  ne  pro- 
voque pas  le  combat  que  l'affaire  ne  soit  décidée  sur 
mer  :  ne  passe  pas  ces  ordres,  notre  fortune  en  de'pend. 

(Ils  sortent.) 
(Entrent  Antoine  ,  Enobarbus.  ) 

ANTOINE. 

Plaçons  nos  escadrons  de  ce  côté  de  la  montagne , 
en  face  de  l'armée  de  César  ;  de  ce  poste  nous  pour- 
rons découvrir  le  nombre  de  ses  vaisseaux ,  et  agir 
en  conséquence. 

(  Us  sortent.  ) 

(  Canidius  traverse  le  the'âtre  d'un  côté  avec  ses  le'gions  de  terre,  et  Taurus,  lieutenant 
'^   de  César,  de  l'autre  côlé  avec  les  siennes;  dès  qu'ils  sont  passés,  on  entend  le  bruit 
d'un  combat  naval. 

ÉNOBARBUS   rentre. 

Tout  est  perdu  !  tout  est  perdu  !  Je  n'en  puis  voir 
davantage.  L'Antoniade  ^^^^ ,  le  vaisseau  amiral  de 
la  flotte  égyptienne  tourne  son  gouvernail ,  et  fuit 
avec  les  soixante  autres  vaisseaux.  Ce  spectacle  a 
foudroyé  mes  yeux. 

(Entre  Scarus.  ) 
SGARUS. 

Dieux  et  déesses ,  et  tout  ce  qu'il  y  a  de  puissances 
dans  l'Olympe  ! 


120  ANTOINE  ET  CLÉOPATRE  , 

ÉNOBARBUS. 

Quel  est  le  sujet  de  ce  transport  ! 

SCARUS. 

Le  plus  beau  tiers  de  l'univers  est  perdu  par  la 
plus  de'plorable  ignorance.  Nous  avons  perdu  royau- 
mes et  provinces  pour  des  baisers. 

ÉNOBARBUS. 

Quelle  est  la  situation  actuelle  du  combat  ? 

SCARUS. 

De  notre  côté  c'est  un  vrai  camp  de  peste ,  oii  la 
mort  est  inévitable.  Cette  infâme  prostituée  d'E- 
gypte ,  que  la  lèpre  saisisse ,  au  fort  de  l'action  , 
lorsque  l'avantage  flottait  entre  les  deux  partis ,  ou 
plutôt  penchait  déjà  du  nôtre ,  soudain  je  ne  sais 
quel  '^^^^  taon  la  pique  comme  une  génisse  au  mois 
de  juin,  mais  elle  fait  hausser  les  voiles  et  fuit. 

ÉNOBARBUS. 

J'en  ai  été  témoin  ;  et  mes  yeux  flétris  par  ce  spec- 
tacle n'ont  pu  en  soutenir  plus  long-temps  la  vue. 

SCARUS. 

A  peine  a-t-elle  cinglé,  fuyant,  qu'Antoine,  vic- 
time trop  illustre  du  charme  qui  l'enchaîne  à  cette 
enchanteresse ,  déploie  les  ailes  de  son  vaisseau ,  et 
comme  un  insensé  il  abandonne  le  combat  au  fort 
de  la  mêlée,  et  fuit  sur  sa  trace.  Je  n'ai,  jamais 
vu  de  combat  si  honteux.  Jamais  l'expérience,  la 
bravoure  et  l'honneur  ne  se  sont  aussi  indignement 
trahis. 

ÉNOBARBUS. 

0  malheur  !  malheur  ! 


ACTE  III,   SCÈNE  VIII.  lai 

GAWIDIUS  arrive. 

Notre  fortune  sur  mer  est  aux  abois  ,  et  s'abîme 
de  la  manière  la  plus  lamentable.  Si  notre  général 
s'était  souvenu  de  ce  qu'il  fut  jadis,  tout  allait  à 
merveille.  Oh  !  l'insensé' ,  il  nous  a  donné  lâchement 
l'exemple  de  la  fuite  ! 

ÉNOBARBUS,  à  part. 

Oui ,  les  choses  en  sont  à  ce  point?  En  ce  cas ,  bon- 
soir; adieu. 

GAWIDIUS. 

Ils  fuient  vers  le  Péloponnèse. 

SCARUS. 

Ils  le  peuvent  aisément  ;  et  j'irai  aussi  attendre 
là  l'événement. 

CANIDIUS. 

Je  vais  me  rendre  à  César  avec  mes  légions  et  ma 
cavalerie  j  déjà  six  rois  m'ont  donné  l'exemple  de  la 
soumission. 

ÉNOBARBUS. 

Moi,  je  veux  suivre  encore  la  fortune  chancelante 
d'Antoine,  quoique  la  prudence  me  conseille  le 
contraire. 

(  Ils  sortent  par  différens  côtés.  ) 


i-x'x  ANTOINE  ET   CLÉOPATRE, 

SCÈNE    IX. 

Alexandrie.  —  Appartement  du  palais. 

ANTOINE  et  suite. 

ANTOINE. 

Ecoutez,  la  terre  me  dit  qu'elle  ne  veut  plus  être 
foulée  sous  mes  pas.  Elle  a  honte  de  me  porter. 
Approchez ,  mes  amis  ;  je  me  suis  trop  atardé  "^^^^ 
dans  cet  univers,  et  j'ai  perdu  ma  route  pour  jamais. 
—  Il  me  reste  un  vaisseau  chargé  d'or,  je  vous  en 
fais  don;  partagez-le  entre  vous.  Fuyez,  et  allez 
faire  votre  paix  avec  Cësar. 

TOUS. 

Fuir?  Non  pas  nous. 

ANTOINE. 

Eh  î  j'ai  fui  moi-même ,  et  les  lâches  ont  appris  de 
moi  à  montrer  leur  dos  à  l'ennemi.  Amis,  quittez- 
moi.  Je  me  suis  détermine'  à  suivre  un  chemin  dans 
lequel  je  n'ai  aucun  besoin  de  vous.  Allez.  Mon  tré- 
sor est  à  l'entrée  du  port;  prenez-le.  —  Oh  !  j'ai  fui 
sur  les  traces  de  celle  que  je  rougis  maintenant  d'en- 
visager !  Mes  cheveux  eux-mêmes  se  révoltent ,  car 
mes  cheveux  blancs  reprochent  aux  cheveux  bruns 
leur  imprudence,  et  ceux-ci  reprochent  aux  autres 
leur  lâcheté  et  leur  folie.  — Mes  amis,  quittez-moi; 
je  vous  donnerai  des  lettres  de  recommandation ,  et 
des  amis  qui  vous  faciliteront  l'accès  auprès  de 
César.  Je. vous  en  conjure,  ne  vous  affligez  point  : 


ACTE  III,  SCÈNE  IX.  i23 

ne  me  parlez  pas  de  rester  auprès  de  moi.  Saisissez 
le  parti  que  mon  cte'sespoir  vous  crie  d'embrasser. 
Abandonnez,  sans  répugnance,  ceux  qui  s'aban- 
donnent eux-mêmes.  Allons,  descendez  au  rivage. 
Je  vais  dans  un  instant  vous  mettre  en  possession  de 
mon  trésor  et  de  mon  vaisseau.  —  Laissez-moi,  je 
vous  prie,  un  moment.  —  Je  vous  en  conjure,  lais- 
sez-moi; allons,  partez,  je  vous  en  prie,  car  j'ai 
perdu  le  droit  de  vous  commander;  cédez  donc  à  ma 
prière.  —  Je  vous  rejoins  dans  un  moment 

(  Il  sassied.  ) 
(  Entrent  Eros ,  et  Cléopâtre  soutenue  par  Charmiane  et  Iras.  ) 

ÉROS. 

Madame,  daignez  approcher  :  venez  le  consoler. 

IRAS. 

Consolez-le,  chère  reine. 

CHARMIANE. 

Hé  bien ,  après?  Quoi? 

CLÉOPATRE. 

Laissez-moi  m'asseoir.  0  Junon  ! 

ANTOINE. 

Non,  non,  non,  non. 

ÉROS. 

Seigneur,  voyez-la. 

ANTOINE  ,  détournant  les  yeux. 

Oh!  loin,  loin,  loin. 

CHARMIANE. 

Madame. 

IRAS. 

Madame,  chère  souveraine. 


124  ANTOINE  ET   CLÉOPATllE  , 

ÉROS. 

Seigneur ,  seigneur  ! 

ANTOINE. 

Oh  !  oui ,  mon  seigneur ,  oui  vraiment.  —  Il  tenait 
à  Philippes  son  ëpëe  la  pointe  en  l'air  comme  un 
danseur ,  tandis  que  je  frappais  le  brave  et  ridé 
Cassius ,  et  ce  fut  moi  qui  donnai  la  mort  au  fréné- 
tique Brutus  (^'^  Lui ,  il  n'agissait  que  par  des  lieu- 
tenans,  et  n'avait  aucune  expérience  des  grands 
exploits  de  la  guerre  ;  et  aujourd'hui. . .  —  N'importe. 

CLÊOPATRE. 

Ah  !  restez  là. 

ÉROS. 

La  reine,  seigneur,  la  reine. 

IRAS. 

Avancez  vers  lui,  madame.  Parlez-lui.  Il  est  hors 
de  lui;  il  est  accablé  de  sa  honte. 

GLÉOPATRE. 

Allons,  soutenez-moi  donc.  —Oh! 

ÉROS. 

Noble  Antoine ,  levez-vous  :  la  reine  s'approche  : 
sa  tête  est  penchée ,  et  la  mort  va  la  saisir  ;  mais 
vous  pouvez  la  consoler  et  la  rappeler  à  la  vie. 

ANTOINE. 

J'ai  porté  un  coup  mortel  à  ma  réputation ,  oh  !  le 
coup  le  plus  lâche... 

ÉROS. 

Seigneur ,  la  reine. . . 

ANTOINE. 

0  Égyptienne,  où  m'as-tu  réduit?  Vois,  je  cherche 


ACTE  III,   SCÈNE   IX.  laS 

à  dérober  mon  ignominie  même  à  tes  regards  ^  en 
détournant  la  tête  pour  contempler  ce  que  j'ai  perdu 
avec  déshonneur. 

CLÉOPATRE. 

Ah!  seigneur,  seigneur  :  pardonnez  à  mes  timides 
vaisseaux;  j'étais  loin  de  prévoir  que  vous  alliez  me 
suivre. 

ANTOINE. 

0  fatale  Égyptienne  ,  tu  savais  trop  bien  que  mon 
cœur  était  inséparablement  attaché  à  ton  vaisseau, 
et  qu'en  fuyant,  tu  m'entraînais  avec  toi.  Tu  con- 
naissais ton  empire  absolu  sur  mon  âme,  et  tu  savais 
qu'un  signal  de  tes  yeux  m'eût  fait  désobéir  aux 
dieux  mêmes. 

CLÉOPATRE. 

Oh  !  pardonne-moi  ! 

ANTOINE. 

Me  voilà  réduit  maintenant  à  envoyer  d'humbles 
propositions  à  ce  jeune  homme.  Il  faut  que  je  sup- 
plie ,  que  je  rampe  dans  tous  les  détours  de  la  bas- 
sesse ;  moi  qui  gouvernais  en  me  jouant  la  moitié 
de  l'univers ,  qui  créais  et  anéantissais ,  à  mon  gré  , 
les  fortunes  du  genre  humain  !  Tu  savais  trop  à  quel 
point  tu  avais  asservi  mon  âme,  et  que  mon  épée, 
lâche  esclave  de  ma  passion  ,  obéirait  en  tout  à  ses 
caprices. 

CLÉOPATRE. 

Oh  !  j'implore  ton  pardon. 

ANTOINE. 

Ah  !  ne  pleure  pas  ;  une  seule  de  tes  larmes  vaut 
tout  ce  que  j'ai  jamais  pu  gagner  ou  perdre  :  donne- 
moi  un  baiser.  — Ah  !  dans  ce  baiser,  tu  m'as  tout 


126  ANTOINE   ET    CLÉOPATRE, 

rendu.  — J'ai  envoyé  le  pre'cepteur  de  nos  enfans  *^^®^. 
—  Est-il  de  retour?  — Ma  bien-aime'e ,  je  me  sens 
abattu.  J'ai  besoin  d'une  coupe  de  vin;  entrons,  et 
prenons  quelques  alimens.  —  La  fortune  sait  que 
plus  elle  me  menace,  et  plus  je  la  brave. 

SCÈNE    X. 

Le  camp  de  César  en  Egypte. 

CÉSAR,   AGRIPPA,  DOLABELLA,    THYRÉUS , 

Suite. 

CÉSAR. 

Qu'on  fasse  entrer  l'envoyé  d'Antoine.  Le  connais- 
sezrvous  ? 

DOLABELLA, 

César ,  c'est  son  maître  d'école  ;  preuve  qu'il  est 
bien  plumé,  puisqu'il  envoie  ici  une  si  petite  plume 
de  son  aile ,  lui  qui  avait  tant  de  rois  pour  messagers 
il  n'y  a  que  quelques  mois. 

(  Entre  EupUronius.  ) 
CÉSAR. 

Approche  et  parle. 

EUPHRONIUS 

Tel  que  je  suis,  je  viens  de  la  part  d'Antoine; 
j'étais  il  n'y  a  pas  long-temps  aussi  petit  dans  ses 
desseins  que  la  goutte  de  rosée  sur  une  feuille  de 
myrte ,  si  on  la  compare  à  l'Océan. 

CÉSAR. 

Soit;  remplis  ta  commission. 


ACTE   III,  SCÈNE  X.  i2y 

EUPIIRONIUS. 

Il  salue  en  toi  le  maître  de  sa  destinée ,  et  de- 
mande qu'il  lui  soit  permis  de  vivre  en  Egypte. 
Si  tu  lui  refuses  cette  proposition  ,  il  borne  sa  re- 
quête à  te  prier  de  le  laisser  respirer  entre  la  terre 
et  le  ciel ,  en  simple  citoyen  dans  Athènes.  Voilà 
pour  ce  qui  le  regarde.  —  Quant  à  Clëopâtre ,  elle 
rend  hommage  à  ta  grandeur  ;  elle  se  soumet  à  ta 
puissance.  Et  le  diadème  des  Ptolëme'es  qui  main- 
tenant est  assujetti  à  ta  volonté'  suprême,  elle  te 
le  demande  pour  ses  enfans. 


CESAR. 


Pour  Antoine  ,  je  n'e'coute  point  sa  requête.  — 
Quant  à  la  reine  ,  je  ne  lui  refuse  point  ni  de  l'en- 
tendre ,  ni  de  la  satisfaire  ;  mais  c'est  à  condition 
qu'elle  chassera  de  l'Egypte  son  amant ,  qui  est 
perdu  sans  ressource  ,  ou  qu'elle  lui  ôtera  la  vie.  Si 
elle  m' obéit  en  ce  point ,  sa  prière  ne  sera  point 
rebutée.  Annonce  à  tous  deux  ma  réponse. 

EUPHRONIUS. 

Que  la  fortune  continue  de  te  suivre  ! 

CÉSAR, 

Escortez-le  au  travers  de  mon  camp.  (  Euphro- 
niiis  sort.  ){J  Thjréus.  )  Voici  le  moment  d'essayer 
ton  éloquence  ,  pars  ,  détache  Cléopâtre  des  inté- 
rêts d'Antoine  ;  promets-lui  en  mon  nom  ,  tout  ce 
qu'elle  te  demandera  ,  ajoute  toi-même  des  offres 
de  ton  invention.  Les  femmes  ,  au  sein  même  de 
la  prospérité  ,  ne  sont  pas  difficiles  à  séduire.  Mais 
l  infortune  rendrait  parjure  la  plus  vierge  des  ves- 


128  ANTOINE  ET   CLÉOPATRE, 

taies.  Emploie  toutes  les  ressources  de  ton  adresse, 
Thyre'us ,  fixe  toi-même  ta  récompense  ,  tes  désirs 
seront  obéis  comme  des  lois,. 

THYRÉUS. 

César  ,  je  vais  exécuter  vos  ordres. 

CÉSAR. 

Observe  comment  Antoine  soutient  son  malheur  ; 
apprends-moi  ce  que  tu  conjectures  de  sa  manière 
d'agir  et  de  ses  démarches. 

THYRÉUS. 

César  ?  je  le  ferai. 

SCÈNE  XL 

Alexandrie.  —  Appartement  du  palais. 

Entrent  CLÉOPATRE  ,  ÉNOBARBUS  ,  CHAR- 
MIANE,  IRAS. 

CLÉOPATRE. 

Que  faut-il  faire  ,  Énobarbus  ? 

ÉNOBARBUS. 

Penser  et  moui^ir  <^^9). 

CLÉOPATRE. 

Est-ce  Antoine  ou  moi,  qu'il  faut  accuser  de 
notre  défaite  ? 

ÉNOBARBUS. 

Antoine  seul  ;  lui  qui  permet  à  ses  passions  de 
maîtriser  sa  raison.  Eh  ,  qu'importe  que  vous  ayez 
fui  effrayée  par  l'horreur  d'un  combat  sanglant,  où 


ACTE  III,  SCÈNE  XI.  129 

la  terreur  passait  alternativement  d'une  flotte  à  l'au- 
tre ?  Pourquoi  vous  a-t-il  suivie  ?  Aurait-il  dû  souf- 
frir que  son  amour  détruisit  sa  réputation  de  grand 
capitaine,  lorsqu'une  moitié  de  l'univers  combattait 
l'autre,  et  qu'il  était,  lui,  le  seul  sujet  de  cette 
grande  querelle.  Ce  fut  une  honte  égale  à  sa  perte, 
d'aller  suivre  vos  pavillons  fuyans  ,  et  d'abandonner 
sa  flotte  étonnée  de  sa  fuite. 

CLÉOPATRE. 

Arrête  ,  je  te  prie. 

(  Entrent  Antoine  et  Euphronius.  ) 
ANTOINE. 

Et  c'est  là  sa  réponse  ? 

EUPHRONIUS. 

Oui ,  seigneur. 

ANTOINE. 

Ainsi ,  la  reine  sera  bien  accueillie  si  elle  veut 
me  sacrifier. 

EUPHRONIUS. 

C'est  ce  qu'il  a  dit. 

ANTOINE. 

Qu'elle  le  sache.  — Envoyez  au  jeune  César  cette 
tête  grise,  et  il  remplira  de  royaumes  la  coupe  de 
\os  désirs,  il  la  remplira  jusqu'aux  bords. 

CLÉOPATRE. 

Votre  tête ,  seigneur  ! 

ANTOINE. 

Retourne  vers  lui.  Dis-lui  qu'il  porte  sur  son 
visage  la  rose  de  la  jeunesse,  que  l'univers  attend  de 
lui  plus  que  des  actions  ordinaires;  dis-lui  qu'il 
serait  possible  que  son  or,  ses  vaisseaux,  ses  légions, 

TOM.   III.  9 


i3o  ANTOINE  ET  CLÉOPATRE, 

appartinssent  à  un  lâche;  que  des  généraux  subal- 
ternes peuvent  prospe'rer  sous  un  enfant,  aussi-bien 
que  sous  les  ordres  de  Cësar  :  mais  que  j'ose  le  de'fier 
de  venir,  mettant  à  lëcart  l'ine'galite'  de  nos  for- 
tunes, se  mesurer  avec  moi,  qui  suis  déjà  sur  le 
déclin  de  l'âge,  fer  contre  fer,  et  seul  à  seul.  Voilà 
ce  que  je  vais  lui  e'crire.  {Au  député.^  Suis-moi. 

(  Antoine  sort  avec  Euplironius.  ) 
ÉROBARBUS. 

Oui,  en  effet,  cela  est  bien  vraisemblable,  que 
Cësar,  entouré  d'une  armée  victorieuse,  ira,  re- 
nonçant à  son  bonheur,  se  donner  en  spectacle 
comme  un  spadassin  !  —  Je  vois  bien  que  les  jugemens 
des  hommes  font  partie  de  leur  fortune,  et  que  les 
objets  extérieurs  entraînent  les  qualités  de  l'âme, 
et  les  font  en  même  temps  décheoir.  Comment  peut-il 
rêver,  lui  qui  connaît  la  valeur  des  choses,  que 
César  dans  l'abondance  répondra  à  son  dénûment? 
César,  tu  as  aussi  vaincu  sa  raison, 

(  Un  esclave  entix.  ) 

L'ESCLAVE. 

Voici  un  envoyé  de  César. 

CLÉOPATRE. 

Quoi!  pas  plus  de  cérémonies?  — Voyez,  mes 
femmes!  —  On  se  bouche  le  nez  près  de  la  rose  épa- 
nouie dont  on  venait  à  genoux  admirer  les  boutons. 

ÉNOBARBUS;  à  part. 

Mon  honneur  et  moi  nous  commençons  à  nous 
quereller.  La  loyauté  qui  s'obstine  à  servir  des  fous 
change  notre  constance  en  vraie  folie;  cependant 
celui  qui  persiste  à  suivre  avec  fidélité  un  maître 


ACTE  m,  SCÈNE  XI.  i3i 

déchu  est  le  vainqueur  du  vainqueur  de  son  maître, 
et  acquiert  une  place  dans  l'histoire. 

(  Entre  Tliyréus.  ) 

CLÉOPATRE. 

Que  veut  Cësar? 

THYREUS. 

Venez  l'entendre  à  l'écart. 

CLÉOPATRE. 

Tu  ne  vois  ici  que  des  amis  :  parle  hardiment. 

THYRÉUS. 

Mais  peut-être  sont-ils  aussi  les  amis  d'Antoine. 

ÉNOBARBUS. 

Il  aurait  besoin  d'avoir  autant  d'amis  qu'en  a  Cësar, 
sans  quoi  nous  lui  sommes  fort  inutiles.  S'il  plai- 
sait à  César ,  Antoine  volerait  au-devant  de  son  ami- 
tié :  et  nous,  nous  sommes  tous  prêts  à  devenir  les 
amis  de  son  ami ,  j'entends  de  César. 

THYRÉUS. 

Allons,  je  vais  parler.  —  Illustre  reine.  César  vous 
exhorte  à  ne  pas  tant  considérer  quelle  est  votre 
situation,  qu'à  vous  souvenir  qu'il  est  César. 

CLÉOPATRE. 

Poursuis.  —  C'est  agir  royalement. 

THYRÉUS. 

Il  sait  que  vous  restez  attachée  à  Antoine ,  moins 
par  amour  que  par  crainte. 

CLÉOPATRE. 

Oh! 


i32  ANTOINE  ET  CLÉOPATRE, 

THYRÉUS. 

Il  plaint  donc  les  atteintes  portées  à  votre  honneur 
comme  des  taches  dont  il  faut  accuser  la  contrainte, 
mais  que  vous  ne  méritez  pas. 

CLÉOPATRE. 

César  est  un  dieu  qui  sait  démêler  la  vérité.  Mon 
honneur  n'a  point  cédé  par  choix ,  il  a  été  conquis 
par  la  force. 

ÉNOBARBUS,  à  part. 

Pour  m'assurer  de  ce  fait,  je  le  demanderai  à 
Antoine.  —  Antoine,  Antoine!  tu  es  un  vaisseau 
tellement  criblé,  qu'il  faut  te  laisser  couler  à  fond, 
car  ce  que  tu  as  de  plus  cher  t'abandonne. 

(  Enobarbus  sort.  ) 
THYRÉUS. 

Dirai-je  à  César  ce  que  vous  désirez  de  lui ,  car  il 
souhaite  surtout  qu'on  lui  demande  pour  pouvoir  ac- 
corder. Il  serait  satisfait  si  vous  vous  faisiez  de  la  for- 
tune un  appui  ?  Mais  ce  qui  enflammerait  encore  plus 
son  zèle  pour  vous ,  ce  serait  d'apprendre  de  moi  que 
vous  avez  quitté  Antoine  ,  et  que  vous  vous  réfugiez 
sous  l'abri  de  sa  puissance  :  il  est  maître  de  l'univers. 

CLÉOPATRE. 

Quel  est  ton  nom? 

THYRÉUS. 

Mon  nom  est  Thyréus. 

CLÉOPATRE. 

Gracieux  messsager ,  dis  au  grand  César  que  je 
baise  sa  main  victorieuse  dans  celle  de  son  député  ; 
dis-lui  que  je  suis  prête  à  déposer  ma  couronne  à 
ses  pieds,  et  à  lui  rendre  hommage  à  genoux.  Dis- 


ACTE  III,  SCÈNE  XI.  i33 

lui  que  j'attends  que  sa  voix  souveraine ,  à  qui  tout 
obe'it,  prononce  sur  les  destins  de  l'Egypte. 

THYRÉUS. 

Vous  prenez  le  parti  le  plus  honorable  pour  vous. 
Quand  la  prudence  et  la  fortune  sont  aux  prises ,  si 
la  première  n'ose  que  ce  qu'elle  peut ,  nul  hasard  ne 
peut  l'ébranler.  — Accordez-moi  la  faveur  de  dépo- 
ser mon  hommage  sur  votre  main. 

CLÉOPATRE. 

Plus  d'une  fois  le  père  de  votre  César,  après  avoir 
rêvé  des  royaumes  à  conquérir ,  posa  ses  lèvres  sur 
cette  main  indigne  de  lui ,  et  la  couvrit  d'une  pluie 
de   baisers. 

(  Antoine  entre  avec  Enobarbus.  ) 
ANTOINE. 

Des  faveurs  !  . .  .  par  Jupiter  Tonnant  !  —  Qui 
es-tu  ? 

THYRÉUS. 

Un  homme  qui  exécute  les  ordres  du  plus  puissant 
des  humains  et  du  maître  le  plus  digne  d'être  obéi. 

ÉNOBARBUS. 

Tu  seras  fouetté  ! 

ANTOINE,  à  ses  esclaves. 

Approchez  ici,  —  {à  Cléopâtre)  et  toi,  milan!  — 
Hé  bien,  dieux  et  diables  !  mon  autorité  s'évanouit  î 
Naguère ,  quand  je  criais  holà  !  des  rois  accouraient 
aussitôt,  comme  une  troupe  d'enfans  dans  le  jeu  de  la 
gribouillette  "^^"^  et  me  répondaient  :  Que  voulez- 
vous  ?  —  Coquins ,  n'avez-vous  point  d'oreilles  ?  Je 
suis  encore  Antoine.  {Ses  gens  entrent.)  Saisissez-moi 
cet  insolent,  et  fouettez-le. 


î34  ANTOINE  ET  CLÉOPATRE, 

ÉNOBARBUS. 

Il  vaut  mieux  se  jouer  à  un  jeune  lionceau  qu'à 
un  vieux  lion  mourant. 

ANTOINE. 

Par  la  lune  et  les  e'toiles  !  —  Qu'il  soit  fouetté  ! 
Fussent-ils  vingt  des  plus  puissans  tributaires  qui 
rendent  hommage  à  Cësar  ,  si  je  les  surprenais  ayant 

l'insolence  de  baiser  la  main  de  cette Comment 

la  nommerai-je  aujourd'hui  ?  Jadis ,  c'était  Cléo- 
pâtre.  Fouettez-le,  jusqu'à  ce  que  vous  le  voyiez 
vous  regarder  d'un  air  suppliant  comme  un  écolier, 
et  vous  demander  miséricorde  à  grands  cris.  Qu'on 
l'entraîne. 

THYRÉUS. 

Ah  !  Marc  Antoine 

ANTOINE. 

Qu'on  l'entraîne  et  quand  il  sera  fouetté,  qu'on 
le  ramène.  Ce  valet  de  César  lui  reportera  un  mes- 
sage. (  On  emmène  Thjréus.  )  (  ^  Cléopâtre.  )  Vous 
étiez  à  moitié  flétrie  quand  je  vous  ai  connue.  — 
Ah  !  faut-il  que  j'aie  laissé  dans  Rome  ma  couche 
vierge  encore  ?  faut-il  que  j'aie  renoncé  à  me  voir 
le  père  d'une  postérité  légitime  et  par  la  perle  des 
femmes ,  pour  être  joué  par  une  prostituée  qui  se 
livre  à  des  valets  ? 

CLÉOPATRE. 

Mon  cher  Antoine 

ANTOINE. 

Tu  fus  toujours  perfide.  —  0  malheur  !  quand 
l'âge  nous  endurcit  dans  nos  penchans  dépravés  j 


ACTE  III,  SCÈNE  XL  i35 

les  justes  Dieux  ferment  nos  yeux ,  laissent  perdre 
notre  raison  dans  notre  propre  infamie ,  nous  font 
adorer  nos  erreurs  ,  et  rient  de  nous  voir  marcher 
fièrement  à  notre  ruine. 

CLÉOPATRE. 

Oh ,  où  en  sommes-nous  ? 

ANTOINE. 

Je  vous  ai  trouve'e  comme  un  mets  refroidi  sur 
la  table  de  Jules  Cësar  ;  de  plus  vous  étiez  aussi  un 
reste  de  Cneius  Pompée  ;  sans  compter  toutes  les 
heures  souillées  de  vos  débauches  clandestines  ,  et 
qui  n'ont  pas  été  enregistrées  dans  le  livre  de  la 
Renommée  ;  car  je  suis  sûr  que  vous  devinez  tout 
au  plus  ce  que  doit  être  la  vertu  ,  mais  vous  ne 
la  connaissez  pas. 

CLÉOPATRE. 

Pourquoi  tous  ces  propos  ? 

ANTOINE. 

Souffrir  qu'un  malheureux  fait  pour  recevoir  un 
^salaire  et  vous  remercier  en  disant,  Dieu  vous  le 
rende ,  prenne  des  libertés  familières  avec  cette 
main  qui-  s'enchaîne  à  la  mienne  dans  nos  jeux,  avec 
cette  main,  sceau  royal  et  gage  des  grands  coeurs  î 
Oh  !  que  ne  suis-je  sur  la  colline  de  Basan ,  pour 
couvrir  de  mes  cris  le  mugissement  des  troupeaux  à 
cornes  !  car  j'ai  un  motif  terrible  de  fureur  ;  et 
m'exprimer  avec  courtoisie  ,  ce  serait  être  comme 
un  homme  qui,  se  voyant  la  corde  au  cou,  prie  le 
bourreau  de  l'expédier  promptement.  (  T.hjréus 
rentre  avec  les  gens  d Antoine.  )  Est-il  fouetté  ? 


i3b  ANTOINE  ET  CLÉOPATRE, 

L'ESCLAVE. 

Solidement ,  seigneur. 

ANTOINE. 

A-t-il  jeté  des  cris  ?  A-t-il  demandé  grâce  ? 

L'ESCLAVE. 

Oui,  seigneur. 

ANTOINE,  à  Thyi-éus. 

Si  ton  père  respire  encore  ,  qu'il  regrette  de  na- 
sro'ir  pas  eu  une  fille  au  lieu  de  toi.  Repens-toi  d'avoir 
suivi  César  dans  ses  triomphes  ,  puisque  tu  as  été 
fouetté  pour  l'avoir  suivi.  Désormais  que  la  blanche 
main  d'une  femme  te  donne  la  lièvre,  tremble  à  sa 
seule  vue.  —  Retourne  à  César  ;  apprens-lui  ton 
traitement.  Vois  ,  et  dis-lui  à  quel  point  il  m'ir- 
rite contre  lui.  Il  affecte  l'orgueil  et  le  dédain , 
et  s'arrête  à  ce  que  je  suis,  sans  se  souvenir  de  ce 
que  je  fus.  Il  ni'irrite  ,  et  dans  les  circonstances 
cil  je  me  trouve,  je  ne  suis  que  plus  irascible  , 
à  présent  que  les  astres  favorables  qui  jadis  étaient 
mes  guides  ont  fui  de  leur  orbite  ,  et  ont  précipité 
leur  feu  dans  l'abîme  de  l'enfer.  Si  mon  langage 
et  ce  que  jai  fait  lui  déplaisent ,  dis-lui  qu'Hip- 
parchus,  mon  affranchi,  est  en  sa  puissance,  et  qu'il 
peut ,  à  son  plaisir ,  le  fouetter ,  le  pendre  ou  le  tor- 
turer comme  il  voudra,  pour  s'acquitter  avec  moi  ; 
excite-le  toi-même  à  ces  représailles ,  va-t'en  lui 
montrer  sur  ton  corps  les  marques  du  fouet. 

(  Thyréus  sort.  ) 
CLÉOPATRE. 

Aa'^cz-vous  tini  ! 


ACTE  III,   SCÈNE  XI.  137 

ANTOINE. 

Hélas  !  notre  lune  terrestre  est  e'clipse'e,  ce  présage 
seul  annonce  la  chute  d'Antoine. 

CLÉOPATRE. 

Il  faut  que  j'attende  qu'il  puisse  m'écouter. 

ANTOINE. 

Pour  flatter  Ce'sar ,  avez-vous  pu  e'changer  vos 
regards  avec  un  homme  qui  lace  ses  vêtemens  ? 

CLÉOPATRE. 

Que  vous  ne  me  connaissiez  pas  encore  ! 

ANTOINE. 

Je  vous  connais  un  coeur  glace'  pour  moi. 

CLÉOPATRE. 

Ahî  cher  amant,  si  cela  est,  que  le  ciel  change 
mon  coeur  glace'  en  pluie  de  grêle,  et  l'empoisonne 
dans  sa  source  !  que  le  premier  grêlon  s'arrête  dans 
mon  gosier,  et  s'y  dissolve  avec  ma  vie!  que  le  se- 
cond frappe  Cësarion,  jusqu'à  ce  que,  l'un  après 
l'autre,  tous  les  fruits  de  mes  entrailles,  et  mes 
braves  Égyptiens  écrases  par  cette  grêle,  gisent 
tous  sans  tombeau,  et  deviennent  la  proie  des  mou- 
ches et  des  moucherons  du  Nil  <^^')! 

ANTOINE. 

Je  suis  satisfait.  César  compte  s'établir  dans 
Alexandrie  ;  c'est  là  que  je  veux  lutter  encore  contre 
sa  fortune.  Nos  troupes  de  terre  ont  tenu  ferme; 
notre  flotte  dispersée  a  rallié  ses  vaisseaux ,  et  vogue 
encore  sous  un  appareil  menaçant.  0  mon  courage , 
où  étais-tu?  —  Chère  Cléopâtre  ,  écoute;  si  je  re- 


i38  ANTOINE  ET  CLÉOPATRE, 

viens  encore  une  fois  du  champ  des  combats  pour 
baiser  ces  lèvres,  je  reviendrai  tout  couvert  de 
sang.  Mon  épée  et  moi,  nous  allons  mériter  la  place 
que  nous  tiendrons  dans  l'histoire.  J'espère  encore. 

CLÉOPATRE. 

Je  reconnais  mon  héros. 

ANTOINE. 

Je  veux  que  mes  muscles ,  que  mon  cœur,  que 
mon  haleine,  déploient  une  triple  force,  et  je  com- 
battrai à  toute  outrance.  Quand  mes  heures  cou- 
laient dans  la  prospérité,  les  hommes  rachetaient 
de  moi  leur  vie  pour  un  bon  mot;  mais  maintenant 
je  montrerai  les  dents,  et  j'enverrai  dans  la  nuit  de 
la  mort  tout  ce  qui  tentera  de  m'arrêter.  —  Viens, 
passons  encore  une  nuit  dans  la  joie.  Qu'on  appelle 
autour  de  moi  tous  mes  officiers ,  et  qu'ils  dérident 
leurs  fronts  attristés  ;  qu'on  remplisse  nos  coupes  ; 
et,  pour  la  dernière  fois,  oublions,  en  buvant,  la 
cloche  de  minuit. 

CLÉOPATRE. 

C'est  aujourd'hui  le  jour  de  ma  naissance.  Je 
m'attendais  à  le  passer  dans  la  tristesse.  Mais  puis- 
que mon  amant  est  encore  Antoine,  je  veux  être 
Cléopâtre. 

ANTOINE. 

Nous  goûterons  encore  le  bonheur. 

CLÉOPATRE. 

Qu'on  appelle  auprès  de  mon  Antoine  tous  ses 
braves  officiers. 

ANTOINE. 

Oui.  Je  vais  leur  donner  mes  ordres;  et  ce  soir  je 


ACTE   III,   SCÈNE  XL  iSg 

veux  que  le  vin  enlumine  leurs  cicatrices.  — Venez, 
ma  reine ,  il  y  a  encore  de  la  ressource.  Au  pre- 
mier combat  que  je  vais  livrer,  je  veux  forcer  la 
mort  à  me  chérir;  je  rivaliserai  avec  sa  faux  ho- 
micide. 

(Ils  sortent  tous  deux.  ) 
ÉNOBARBUS. 

Allons  ,  le  voilà  qui  veut  surpasser  la  foudre. 
Etre  furieux,  c'est  être  vaillant  par  un  excès  de  peur; 
et  dans  cette  disposition  la  timide  colombe  attaque- 
rait 1  épervier.  Je  vois  que  mon  général  ne  regagne 
du  cœur  qu'aux  dépens  de  sa  tête.  Quand  le  cou- 
rage usurpe  sur  la  raison  du  guerrier,  il  ronge  l'é- 
pée  avec  laquelle  il  combat.  —  Je  vais  chercher  les 
moyens  de  le  quitter. 


FIN  DU  TROISIÈME  ACTE. 


i4o    .  ANTOINE  ET  CLÉOPATRE  , 


%'lJ^*V*'*'*'%%'»'*\'*'\%'»'**'*'*'*'t'*'*'*'%li'»%V»'*V*\\'»'\»^»^%'\l'»'X%,'%'lV%'%%'*'V'%'%*\V*%'\'%'\'*'\V*%V»(\»^ 


ACTE   QUATRIEME. 


SCÈNE  PREMIÈRE. 

Le  camp  de  César  près  d'Alexandrie. 

CÉSAR  entre,  lisant  une  lettre  avec   AGRIPPA, 
MÉCÈNES  et  autres. 

CÉSAR. 

Il  me  traite  Ôl  enfant ^  il  me  menace  ,  comme  s'il 
avait  le  pouvoir  de  me  chasser  de  l'Egypte.  Il  a  fait 
battre  de  verges  mon  député  :  il  me  provoque  à 
un  combat  singulier  ;  César  contre  Antoine  !  —  Que 
le  vieux  débauché  sache  que  j'ai  bien  d'autres  che- 
mins pour  aller  à  la  mort  ;  en  attendant  je  me  ris 
de  son  défi. 

MÉCÈNES. 

César  doit  penser  qu'un  aussi  grand  personnage 
qu'Antoine  ne  devient  furieux  que  par  désespoir; 
c'est  une  proie  fatiguée  et  qui  se  sent  aux  abois. 
Ne  lui  donnez  aucun  relâche ,  profitez  de  son  éga- 
rement; jamais  la  fureur  ne  sut  se  garder  elle- 
même. 

CÉSAR. 

Annoncez  à  nos  braves  officiers  que  demain  nous 
livrerons  de  tant  de  batailles  la  dernière.    Nous 


ACTE   IV,   SCÈNE  IL  i4i 

avons  dans  notre  camp  assez  de  déserteurs  de  l'ar- 
mée d'Antoine ,  pour  l'envelopper  et  le  prendre 
lui-même.  — Songez  à  exécuter  cet  ordre,  et  donnez 
à  nos  soldats  un  festin  militaire.  Nous  regorgeons 
de  provisions;  et  ils  ont  bien  mérité  qu'on  les  traite 
avec  profusion.  —  Pauvre  Antoine  ! 

(  Ils  sortent.) 

SCÈNE  IL 

Alexandrie.  —  Appartement  du  palais. 

ANTOINE  ,    CLÉOPATRE,    DOMITIUS     ÉNO- 
BARBUS ,   CHARMIANE  ,    IRAS  ,    ALEXAS  , 

et  autres  officiers. 

AKTOIINE. 

Il  ne  veut  pas  se  battre  avec  moi  ;  Domitius  ? 

ÉNOBARBUS. 

Non  ,   seigneur. 

ANTOINE. 

Hé!  pourquoi  ne  se  battrait -il  pas? 

ÉNOBARBUS. 

C'est  qu'il  pense  qu'étant  vingt  fois  plus  fortuné 
que  VOUS;  il  risquerait  vingt  contre  un. 

ANTOINE. 

Demain ,  guerrier  ,  nous  combattrons  sur  mer  et 
sur  terre.  Ou  je  survivrai...  Ou  si  je  meurs,  je  la- 
verai mon  affront  dans  tant  de  sang ,  que  je  ferai 
revivre  ma  gloire.   Es-tu  disposé  à  bien  te  battre  ? 

ENOBARBUS. 

Je  frapperai  en  criant  :  Tout  ou  rien. 


ANTOINE   ET   CLÉOPATRE,  142 

ANTOINE. 

Bien  dit.  —  Allons ,  appelez  mes  vieux  serviteurs, 
et  n'e'pargnons  rien  pour  nous  bien  réjouir  ce  soir. 
(  Ses  serviteurs  entrent.  )  Donne-moi  ta  main ,  tu 
m'as  toujours  fidèlement  servi  ;  et  toi  aussi...  et  toi., 
et  toi  ;  vous  m'avez  tous  bien  servi ,  et  vous  avez 
eu  des  rois  pour  compagnons. 

CLÉOPATRE. 

Que  veut  dire  cela  ? 

ÉNOBARBUS,  à  part. 

C'est  une  de  ces  bizarreries  qui  e'chappent  à  une 
âme  dans  le  chagrin. 

ANTOINE. 

Et  toi  aussi  tu  es  un  honnête  serviteur.  —  Je 
voudrais  être  multiplié  en  autant  d'hommes  que 
vous  êtes,  et  que  vous  formassiez  à  vous  tous  un  An- 
toine pour  vous  pouvoir  servir  comme  vous  m'avez 
servi. 

TOUS. 

Aux  dieux  ne  plaise  ! 

ANTOINE, 

Allons  ,  mes  bons  amis ,  suivez-moi  encore  ce  soir. 
Ne  ménagez  pas  le  vin  dans  ma  coupe  ,  et  traitez- 
moi  comme  auparavant  ,  lorsque  l'empire  du 
monde  ,  encore  à  moi ,  obéissait  comme  vous  à 
mes  lois. 

CLÉOPATRE. 

Que  prétend-il  ? 

ÉNOBARBUS. 

Faire  pleurer  ses  amis. 


ACrE   IV,  SCÈNE  II.  143 

ANTOINE. 

Obe'issez-moi  encore  ce  soir.  Peut-être  est-ce  le 
dernier  jour  que  vous  servez  Antoine.  Peut-être  ne 
me  reverrez-vous  plus  ,  ou  ne  reverrez-vous  de  moi 
qu'une  ombre  défigurée.  Peut-être  demain  vous  ser- 
virez un  autre  maître.  — Mes  regards  s'attachent 
sur  vous ,  comme  ceux  d'un  homme  qui  vous  fait 
ses  adieux.  — Mes  fidèles  amis,  je  ne  vous  congédie 
pas  ;  non,  inséparablement  attache'  à  vous,  votre  maî- 
tre ne  vous  quittera  qu'à  la  mort.  Soyez  encore  à  moi 
l'espace  de  deux  heures  ;  je  ne  vous  en  demande  pas 
davantage  ,  et  que  les  dieux  vous  en  récompensent. 

énobarbus. 
Seigneur ,  quelle  est  donc  votre  idée  ?  Pourquoi 
les  affliger  ainsi  ?  Voyez ,  ils  pleurent ,  et  moi ,  im- 
bécile ,  mes  yeux  se  remplissent  aussi  de  larmes  , 
comme  s'ils  étaient  frottes  avec  un  ognon.  Au  nom 
de  l'honneur,  ne  nous  transformez  pas  en  femmes. 

ANTOINE. 

Ah  !  arrêtez ,  arrêtez ,  que  la  sorcière  m'enlève 
si  c'était  mon  intention.  Que  le  bonheur  croisse  sur 
le  sol  qu'arrosent  ces  larmes  !  Mes  dignes  amis,  vous 
prêtez  à  mes  paroles  un  sens  trop  sinistre;  je  ne 
vous  parlais  ainsi  que  pour  ranimer  votre  courage, 
etje  vouspriaisde  brûler  cette  nuit  avec  des  torches. 
Sachez,  mes  amis,  que  j'ai  bon  espoir  de  lajournée  de 
demain,  et  je  veux  vous  conduire  oii  je  crois  trouver 
la  victoire  et  la  vie ,  plutôt  que  l'honneur  et  la 
mort.  Allons  nous  mettre  à  table  ;  venez,  et  noyons 
dans  le  vin  toutes  les  réflexions. 

(Ils  sortent.) 


i44  ANTOINE  ET  GLÉOPATRE, 

SCÈNE  III. 

Alexandrie.  Devant  le  palais. 

Entrent  DEUX  SOLDATS  qui  se  rendent  à  leur 

poste. 

PREMIER  SOLDAT, 

Bonsoir  ,  camarade;  c'est  demain  le  grand  jour. 

SECOND  SOLDAT. 

Il  décidera  tout.  Comment  va  la  joie  ?  N'as-tu 
rien  entendu  d'étrange  dans  les  rues  ? 

PREMIER  SOLDAT. 

Rien...  Quelles  nouvelles  ? 

SECOND  SOLDAT. 

Il  y  a  apparence  que  ce  n'est  qu'un  bruit  ;  bonne 
nuit. 

PREMIER  SOLDAT. 

Camarade,  bonne  nuit. 

(  Entrent  deux  autres  soldats.  ) 

SECOND  SOLDAT. 

Soldats  ,  faites  bonne  garde. 

TROISIÈME  SOLDAT. 

Et  vous  aussi  ;  bonsoir  ,  bonsoir. 

(Les  deux  premiers  soldats  se  placent  à  leur  poste.  ) 
QUATRIÈME   SOLDAT. 

Ici ,  notre  poste.  (  Ils  prennent  leur  poste.  )  Et  si 
demain  notre  flotte  a  l'avantage,  je  suis  bien  certain 
que  nos  troupes  de  terre  ne  lâcheront  pas  pied. 


ACTE   IV,  SCÈNE  III.  145 

TROISIÈME  SOLDAT. 

C'est  une  brave  armée  et  pleine  de  re'solution. 

(  On  entend  une  musique  de  hautbois  sous  le  théâtre.  ) 
QUATRIÈME  SOLDAT. 

Silence  !   Quel  est  ce  bruit  ? 

PREMIER  SOLDAT. 

Ecoutez ,  écoutez. 

SECOND  SOLDAT. 

Écoutez. 

PREMIER  SOLDAT. 

Une  musique  aérienne. 

TROISIÈME  SOLDAT. 

Elle  vient  de  dessous  la  terre. 

QUATRIÈME  SOLDAT, 

C'est  bon  signe ,  n'est-ce  pas  ? 

TROISIÈME  SOLDAT. 

Non. 

PREMIER  SOLDAT. 

Paix ,  VOUS  dis-je.  Que  signifie  cette  musique? 

SECOND  SOLDAT. 

C'est  le  dieu  Hercule ,  qui  jadis  aimait  Antoine , 
et  qui  l'abandonne  aujourd'hui. 

PREMIER  SOLDAT. 

Avançons  ;   voyons  si  les  autres  sentinelles  en- 
tendent la  même  chose  que  nous. 

(  Ils  s'avancent  à  l'autre  poste.  ) 

SECOND  SOLDAT. 

Eh  bien  ,  camarades  ! . 
ToM.  III.  10 


i46  ANTOINE   ET   CLÉOPATRE, 

PLUSIEURS,  PARLANT  A  LA  FOIS. 

Eh  bien  !  eh  bien  !  entendez-vous  ? 

PREMIER  SOLDAT. 

Oui.  N'est-ce  pas  e'trange  ? 

TROISIÈME  SOLDAT. 

Entendez-vous  ,  camarades?  entendez-vous  ? 

PREMIER  SOLDAT. 

Suivons  ce  bruit  jusqu'aux  limites  de  notre  poste. 

PLUSIEURS  A  LA   FOIS. 

Volontiers.  C'est  une  chose  étrange. 

SCÈNE  lY. 

Alexandrie.  Appartement  du  palais. 

ANTOINE,  CLÉOPATRE,  CHARMIANE  ,  Suite. 

ANTOINE. 

Éros  !  Éros  !  mon  armure. 

CLÉOPATRE. 

Reposez-vous  encore  un  moment. 

ANTOINE. 

Non,  ma  poule...  Allons,  Éros ,  apporte-moi  mes 
armes.  (  Eros  paraît  avec  V armure.  )  Viens  ,  mon 
brave  serviteur  ,  ajuste-moi  mon  armure.  —  Si  la 
fortune  ne  nous  favorise  pas  aujourd'hui , c'est  qu'elle 
voit  que  je  la  brave.  Allons,  sois  prompt. 

CLÉOPATRE. 

Attends  ,  Eros  ,  je  veux  t'aider.  Oii  placer  ceci  ? 


ACTE   IV,   SCÈNE  IV.  i47 

ANTOINE. 

Allons,  soit ,  soit,  j'y  consens.  C'est  toi  qui  ar- 
mes mon  cœur...  A  faux,  à  faux  ;  — bon,  l'y  voilà, 
l'y  voilà. 

CLÉOPATRE. 

Doucement ,  je  veux  vous  aider  ;  voilà  comme 
cela  doit  être. 

ANTOINE. 

Fort  bien.  Oh  !  nous  ne  pouvons  manquer  de 
prospérer,  vois-tu,  mon  brave  camarade.  Allons, 
va  t'armer  aussi. 

*      *  ÉROS. 

A  l'instant ,  seigneur. 

CLÉOPATRE. 

Ces  boucles  ne  sont-elles  pas  bien  attache'es  ? 

ANTOINE. 

A  merveille ,  à  merveille.  Celui  qui  voudra  de'- 
ranger  cette  armure  avant  qu'il  nous  plaise  de  nous 
en  dépouiller  nous-mêmes  pour  goûter  le  repos  , 
essuiera  une  terrible  tempête.  —  Tu  es  un  mala- 
droit ,  Eros  ;  et  ma  reine  est  un  e'cuyer  plus  habile 
que  toi.  Hâte-toi.  —  0  ma  bien-aimée ,  que  ne  peux- 
tu  me  voir  combattre  aujourd'hui ,  être  témoin  de 
la  manière  dont  cette  tâche  de  roi  sera  remplie  !  tu 
verrais  quel  ouvrier  est  Antoine.  (Entre  un  officier 
tout  armé.)  Bonjour,  soldat,  sois  le  bienvenu;  tu  te 
présentes  en  homme  qui  sait  ce  que  c'est  que  la 
journée  d'un  guerrier.  Nous  nous  levons  avant  l'au- 
rore pour  commencer  la  tâche  que  notre  coeur 
aime,  et  nous  allons  à  l'ouvrage  avec  joie. 


i48  ANTOINE  ETCiLÉOPATIIE, 

L'OFFICIER. 

Mille  guerriers,  seigneur,  ont  devance' le  jour,  et 
vous  attendent  au  port,  tout  armés  et  tout  prêts. 

(  Cri  de  guerre,  et  le  son  des  trompettes.  Entrent  plusieurs  capitaines  suivis  de  leurs 

soldats.  ) 

UN  CAPITAINE. 

Le  matin  est  beau^  salut ,  géne'ral. 

.TOUS. 

Salut,  ge'néral. 

ANTOINE. 

Voilà  une  belle  musique  ,  mes  enfans  !  Le  matin 
de  cette  journée,  comme  le  génie  d'un  jeune  homme 
qui  promet  un  avenir  brillant,  commence  de  boiine 
heure;  oui,  oui.  — Allons,  donne-moi  cela  ;  — par 
ici; fort  bien. — Adieu,  reine,  et  soyez  heu- 
reuse ,  quel  que  soit  le  sort  qui  m'attend.  (//  ï em- 
brasse. )  Voilà  le  baiser  d'un  guerrier  :  je  mérite- 
rais vos  mépris  et  vos  reproches  si  je  perdais  le 
temps  à  vous  faire  des  adieux  plus  étudiés  ;  je  vous 
quitte  brusquement  comme  un  homme  couvert 
d'acier.  (  Antoine ,  Éros ,  officiers  et  soldats  sortent.  ) 
Vous,  qui  voulez  combattre,  suivez-moi  de  près; 
je  vais  vous  conduire  aux  dangers.  Adieu. 

CHARMIANE. 

Voulez  -  vous  venir  vous  renfermer  dans  votre 
appartement  ? 

CLÉOPATRE. 

Oui ,  conduis-moi.  —  Il  me  quitte  en  brave.  Plût 
aux  dieux  que  César  et  lui  pussent  dans  un  combat 
singulier  décider  cette  guerre  fameuse!  alors  An- 
toine  Mais,  hélas! —  Allons,  sortons. 

(  Elles  sortent.  ) 


ACTE  IV,   SCÈNE  V.  i49 

SCÈNE  V. 

Le  camp  d'Antoine ,  près  d'Alexandrie. 

Les  trompettes  sonnent  ;  entrent  ANTOINE  et  ÉROS; 
un  soldat  vient  à  eux. 

LE  SOLDAT. 

Plaise  aux  dieux  que  cette  journée  soit  heureuse 
pour  Antoine  ! 

ANTOINE. 

Je  voudrais  à  pre'sent  en  avoir  cru  tes  conseils  et 
tes  blessures  ,  et  n'avoir  combattu  que  sur  terre. 

LE  SOLDAT. 

Si  vous  l'aviez  fait,  les, rois  qui  se  sont  re'voltés, 
et  ce  guerrier  qui  vous  a  quitté  ce  matin ,  sui- 
vraient encore  aujourd'hui  vos  pas. 

ANTOINE. 

Que  dis-tu  ?  Qui  m'a  quitté  ce  matin  ? 

ÉROS, 

Qui?  quelqu'un  qui  fut  votre  compagnon  insé- 
parable. Appelez  maintenant  Énorbabus,  il  ne  vous 
entendra  pas  ;  ou  du  camp  de  César  il  vous  criera  : 
Je  ne  suis  plus  des  tiens. 

ANTOINE. 

Que  me  dis-tu? 

LE  SOLDAT. 

Seigneur,  il  est  avec  César. 

ÉROS. 

Ses  coffres ,  son  argent ,  il  a  tout  laissé ,  seigneur. 


i5o  ANTOINE   ET    CLÉOPATRE. 

ANTOINE. 

Est-il  bien  sûr  qu'il  soit  parti  ? 

LE  SOLDAT. 

Rien  n'est  plus  certain. 

ANTOINE. 

Eres ,  va  ;  envoie-lui  son  trésor  :  n'en  retiens  pas 
une  obole,  je  te  le  recommande.  Écris-lui,  je  si- 
gnerai la  lettre  ;  et  fais-lui  mes  adieux  dans  les 
termes  les  plus  honnêtes  et  les  plus  gracieux  :  dis-lui 
cjxie  je  souhaite  qu'il  n'ait  jamais  de  plus  fortes  rai- 
sons pour  changer  de  maître.  —  Oh  !  ma  fortune  a 
corrompu  même  les  cœurs  honnêtes. — Éros,  hâte-toi. 

SCÈNE  VI. 

Le  camp  de  César  devant  Alexandrie. 

Fanfares.  CÉSAR  entre  avec  AGRIPPA  ,  ÉNOBAR- 
BUS ,  et  autres. 

CÉSAR. 

Agrippa,  marche  en  avant,  et  engage  le  combat. 
Notre  intention  est  qu'Antoine  soit  pris  vivant;  in- 
struis-en nos  soldats. 

AGRIPPA. 

Seigneur,  je  vais  obéir  à  vos  ordres. 

CÉSAR. 

Enfin  le  jour  de  la  paix  universelle  est  proche.  Si 
cette  journée  est  heureuse  ,  l'olive  va  croître  d'elle- 
même  dans  les  trois  parties  du  globe. 

(Entre  un  messager.  ) 


ACTE    IV,    SCÈNE    VI.  i5f 

LE  MESSAGER. 

Marc  Antoine  est  arrivé  au  champ  de  bataille. 

CÉSAR. 

Vole  ;  recommande  à  Agrippa  de  placer  au  front 
de  notre  armée  ceux  qui  ont  déserté  du  parti  d'An- 
toine, afin  qu'il  fasse  tomber  en  quelque  sorte  sa 
fureur  sur  lui-même. 

(  César  et  sa  suite  sortent.  ) 
ÉNOBARBUS. 

Alexas  s'est  révolté  :  il  est  allé  instruire  la  Judée 
de  la  détresse  d'Antoine,  et  persuader  au  puissant 
Hérode  d'abandonner  son  maître  et  de  pencher  du 
côté  de  César  -y  et  pour  salaire. . .  César  l'a  fait  pendre. 
—  Canidius  et  les  autres  officiers  qui  ont  déserté , 
ont  bien  obtenu  de  l'emploi,  mais  non  une  con- 
fiance honorable.  —  J'ai  commis  une  lâcheté,  et  je 
me  la  reproche  moi-même,  avec  un  remords  si 
douloureux,  qu'il  n'est  plus  désormais  de  joie  pour 
moi. 

(  Entre  un  soldat  d'Antoine,  ) 

LE  SOLDAT. 

Énobarbus,  Antoine  vient  d'envoyer  sur  tes  pa.s 
tous  tes  trésors,  et  de  plus  des  marques  de  sa  géné- 
rosité. Son  messager  a  marché  sous  mon  escorte,  et 
il  est  maintenant  dans  ta  tente ,  où  il  décharge  ses 
mulets. 

ÉNOBARBUS. 

Je  t'en  fais  don. 

LE  SOLDAT. 

Ne  plaisante  pas,  Énobarbus ,  je  te  dis  la  vérité. 
Il  serait  à  propos  que  tu  vinsses  escorter  le  messager 


i52  ANTOINE  ET  CLÉOPATRE, 

jusqu'à  la  sortie  du  camp  :  moi ,  je  suis  obligé  de 

retourner  à  mon  poste,  sans  quoi  je  l'aurais  escorté 

moi-même...  Votre  général  est  toujours  un  autre 

Jupiter. 

(  Le  soldat  sort.  ) 
ÉNOBARBUS. 

Je  suis  le  seul  lâche  de  l'univers  ;  et  je  sens  toute 
mon  ignominie.  0  Antoine!  mine  de  générosité, 
comment  aurais-tu  donc  payé  mes  services  et  ma 
fidélité ,  toi  qui  couronnes  d'or  mon  infamie  !  A  ce 
trait  mon  cœur  se  gonfle;  et  si  le  remords  ne  le  brise 
pas  bientôt,  un  moyen  plus  prompt  préviendra  mon 
remords...  Mais  le  remords  me  tuera,  je  le  sens.  — 
Moi,  combattre  contre  toi  !  Non  :  je  veux  aller  cher- 
cher quelque  fossé  pour  y  mourir;  le  plus  sale  est 
celui  qui  convient  le  mieux  à  la  dernière  heure  de 
ma  vie. 

(  Il  sort  dans  le  désespoir.  ) 

SCÈNE  VIL 

Champ  de  bataille  entre  les  deux  camps. 

(Bruit  d'alarme.  Bruits  de  tambours  et  de  trompettes.) 

Entrent  AGRIPPA  et  autres. 

AGRIPPA. 

Battons  en  retraite  :  nous  nous  sommes  engagés 
trop  avant.  César ,  lui-même,  a  payé  de  sa  personne, 
et  nous  avons  trouvé  plus  de  résistance  que  nous  n'en 
attendions. 

(  Agrippa ,  et  les  sieas  sortent.  ) 


ACTE    IV,   SCÈNE  VIL  i53 

{  Bruit  d'alarme.  Entrent  Antoine ,  et  Scarus  Liesse.  ) 
SCARUS. 

0  mon  brave  général!  voilà  ce  qui  s'appelle 
combattre.  Si  nous  nous  étions  montrés  ainsi  à 
Actium ,  nous  les  aurions  repoussés  avec  des  plaies 
par-dessus  la  tête. 

ANTOINE. 

Ton  sang  coule  à  grands  flots. 

SCARUS. 

J'avais  ici  une  blessure  comme  un  T,  maintenant 
c'est  une  H. 

ANTOINE. 

Ils  battent  en  retraite. 

SCARUS. 

Nous  les  repousserons  jusques  dans  des  trous. 
—  J'ai  encore  de  la  place  pour  six  blessures. 

(  Eros  entre.  )- 

ÉROS- 

Ils  sont  battus,  seigneur;  et  notre  avantage  peut 
passer  pour  une  victoire  complète. 

SCARUS. 

Tirons-leur  des  lignes  sur  le  dos ,  prenons-les  par 
derrière  comme  des  lièvres  j  c'est  une  chasse  d'assom- 
mer un  fuyard. 

ANTOINE. 

Je  veux  te  donner  une  récompense  pour  cette 
saillie,  et  dix  pour  ta  bravoure...  suis-moi. 


SCARUS. 

Je  vais  suivre  vos  pas. 


(Es  sortent.) 


i54  ANTOINE  ET  CLÉOPÂTIIE, 

SCÈNEVIII. 

Sous  les  murs  d'Alexandrie. 

Bruit  de  guerre  :  ANTOINE  revient  au  son  d'une 
marche  guerrière ,  accompagne'  de  Scarus  et 
l'armée. 

A?^TOINE. 

Nous  l'avons  chassé  jusqu'à  son  camp.  — Volez, 
quelqu'un  à  la  ville ,  et  annoncez  à  la  reine  les  hôtes 
qu'il  lui  faut  fêter  ce  soir.  Demain,  avant  que  le 
soleil  nous  revoie,   nous  achèverons  de  verser  le 
sang  qui  nous  échappe  aujourd'hui.  —  Je  vous  rends 
grâces  à  tous;  vous  avez  des  bras  de  héros.  Vous 
avez  combattu ,  non  pas  en  hommes  qui  servent  les 
intérêts  d'un  tiers ,  mais  comme  si  chacun  de  vous 
eût  défendu  sa  propre  cause.  Vous  vous  êtes  tous 
montrés  des  Hectors.  Rentrez  dans  la  ville;  allez 
serrer  dans  vos  bras  vos  femmes,  vos  amis;  racon- 
tez-leur vos  exploits,  tandis  que  versant  des  larmes 
de  joie ,  ils  essuieront  le  sang  figé  dans  vos  plaies ,  et 
baiseront  avec  respect  vos  honorables  blessures.  {A 
Scarus.)  Donne-moi  ta  main.  (Cléopâtre  arrive  avec 
sa  suite.)  C'est  à  cette  puissante  fée  que  je  veux 
vanter  tes  exploits  ;  je  veux  te  faire  goûter  la  douceur 
de  ses  louanges.  0  toi,  astre  de  l'univers,  enchaîne 
dans  tes  bras  ce  cou  vêtu  de  fer  :  franchis  toute 
entière  l'acier  de  cette  armure  à  l'épreuve;  viens 
sur  mon  sein  pour  y  être  soulevée  par  les  élans  de 
mon  cœur  triomphant. 


ACTE  IV,   SCÈNE  Vlli.  i55 

CLÉOPATRE. 

Seigneur  des  seigneurs,  courage  sans  bornes, 
reviens-tu  en  souriant  après  avoir  échappe'  au  grand 
piëge  où  le  monde  va  se  précipiter  '^^^^  ? 

ANTOINE. 

Mon  rossignol,  nous  les  avons  repousse's  jusque 
dans  leurs  lits.  Eh  bien  ,  ma  fille  ,  maigre'  ces  che- 
veux gris,  qui  déjà  viennent  se  mêler  à  ma  brune 
chevelure ,  nous  avons  un  cerveau  qui  nourrit  nos 
nerfs ,  et  peut  rivaliser  avec  l'activité  de  la  jeunesse. 
—  Regarde  ce  soldat ,  présente  à  ses  lèvres  ta  gra- 
cieuse main  ;  baise-la ,  mon  guerrier.  —  Il  a  com- 
battu aujourd'hui ,  comme  si  un  dieu  ,  ennemi  de 
l'espèce  humaine ,  avait  emprunté  sa  forme  pour  la 
détruire. 

CLÉOPATRE. 

Ami,  je  veux  te  faire  présent  d'une  armure  d'or; 
c'était  l'armure  d'un  roi. 

ANTOINE. 

Il  l'a  méritée ,  fut-elle  toute  étincelante  de  rubis 
comme  le  char  sacré  d'Apollon.  — Donne-moi  ta 
main  ;  traversons  Alexandrie  dans  une  marche  triom- 
phante ;  portons  devant  nous  nos  boucliers ,  hachés 
comme  leurs  maîtres.  Si  notre  palais  était  assez  vaste 
pour  contenir  toute  cette  armée,  nous  souperions  tous 
ensemble ,  et  nous  boirions  à  la  ronde  au  succès  de 
demain ,  qui  nous  promet  encore  des  dangers  dignes 
des  rois.  Soldats,  assourdissez  la  ville  avec  le  bruit 
de  vos  trompettes  mêlé  aux  roulement  de  nos  tam- 
bourins ;  que  le  ciel  et  la  terre  confondent  leurs  sons 
pour  applaudir  à  notre  retour. 


i56  ANTOINE   ET  CLÉOPArRE, 

SCÈNE   IX. 

Le  camp  de  César. 
Sentinelles  à  leur  poste;  entre  ENOBARBUS. 

PREMIER  SOLDAT. 

Si  dans  une  heure  nous  ne  sommes  pas  relevés , 
il  nous  faut  retourner  au  corps-de-garde.  La  nuit  est 
étoilëe ,  et  Ton  dit  qu'elle  nous  verra  ranges  en  ba- 
taille vers  la  seconde  heure  du  matin. 

SECOND  SOLDAT. 

Cette  dernière  journée  a  été  cruelle  pour  nous. 

ÉNOBARBUS. 

0  nuit,  sois-moi  témoin — 

SECOND  SOLDAT. 

Quel  est  cet  homme  ? 

PREMIER  SOLDAT. 

Ne  bougeons  pas ,  et  prêtons  l'oreille. 

ÉNOBARBUS. 

0  lune  paisible ,  lorsque  l'histoire  dénoncera  à  la 
haine  de  la  postérité  les  noms  des  traîtres ,  sois-moi 
témoin  que  le  malheureux  Énobarbus  s'est  repenti 
à  ta  face. 

PREMIER  SOLDAT. 

Énobarbus  ! 

TROISIÈME  SOLDAT. 

Silence j  écoutons  encore. 


ACTE   IV,    SCÈNE   IX.  iSy 

ÉNOBARBUS, 

0  reine  de  la  ve'ritable  mélancolie,  verse  sur  moi 
les  humides  poisons  de  la  nuit  ;  et  que  cette  vie  re- 
belle, qui  résiste  à  mes  voeux,  ne  pèse  plus  sur  moi; 
brise  mon  cœur  contre  le  dur  rocher  de  mon  crime  : 
dessèche'  par  le  chagrin  ,  qu'il  soit  réduit  en  pou- 
dre ,  et  termine  toutes  mes  sombres  pensées  !  0  An- 
toine, mille  fois  plus  généreux  que  ma  trahison 
n'est  infâme  !  ô  toi ,  du  moins  ,  pardonne-moi  ,  et 
qu'alors  le  monde  m'inscrive  dans  le  livre  de  mé- 
moire, sous  le  nom  d'un  fugitif,  déserteur  de  son 
maître  !  ô  Antoine  !  Antoine  ! 

(Il  meurt!) 
SECOND  SOLDAT. 

Parlons  lui. 

PREMIER  SOLDAT. 

Ecoutons-le;  ce  qu'il  dit  pourrait  intéresser  César. 

TROISIÈME  SOLDAT. 

Oui,  écoutons;  mais  il  dort. 

PREMIER  SOLDAT. 

Je  crois  plutôt  qu'il  se  meurt ,  car  jamais  on  n'a 
fait  une  pareille  prière  pour  dormir. 

SECOND  SOLDAT. 

Allons  à  lui. 

TROISIÈME  SOLDAT. 

Éveillez-vous,  éveillez-vous,  seigneur;  parlez-nous. 

SECOND  SOLDAT. 

Entendez-vous ,  seigneur  ? 

PREMIER  SOLDAT. 

Le  bras  de  la  mort  l'a  atteint.  (^Roulement  de  tam- 


,58  ANTOINE   ET    CLÉOPATRE, 

bours  dans  Véloignement.)   Écoutez,   les  tambours 

réveillent  l'armëe  par  leurs  roulemens  solennels. 

Portons -le  au  corps-de-garde;   c'est  un   guerrier 

de  marque.  Notre  heure  de  faction  est  plus  que      J 

passée .  " 

SECOND  SOLDAT. 

Allons ,  portons-le  :  peut-être  reviendra-t-il  de 
son  évanouissement. 

SCÈNE  X. 

La  scène  se  passe  entre  les  deux  camps. 

ANTOINE,  SCARUS  et  son  armée. 

ANTOINE. 

Leurs  dispositions  annoncent  un  combat  sur  mer  ; 
nous  ne  leur  plaisons  guère  par  terre. 

SCARUS. 

On  combattra  sur  mer  et  sur  terre,  seigneur. 

ANTOINE. 

Je  voudrais  qu'ils  pussent  nous  attaquer  aussi  dans 
l'air,  dans  le  feu ,  nous  les  y  combattrions  aussi.  Mais, 
écoute ,  voici  ce  qu'il  faut  faire.  Notre  infanterie  res- 
tera avec  nous  sur  cette  chaîne  de  collines  qui  tient 
à  la  ville.  Les  ordres  sont  donnés  sur  mer.  La  flotte 
est  sortie  du  port;  gagnons  une  hauteur,  d'où  nous 
pourrons  aisément  reconnaître  leur  ordre  de  ba- 
taille et  observer  leurs  mouvemens. 

(Ils sortent.  ) 
CESAR  entre  avec  son  arme'e. 

A  moins  que  nous  ne  soyons  attaqués ,  nous  ne 
ferons  aucun  mouvement  sur  terre  :  et  suivant  ma 


ACTE   IV,    SCÈNE  X.  i5g 

conjecture,  il  n'en  sera  rien;  car  ses  meilleures 
troupes  sont  employées  sur  ses  galères.  Gagnons  les 
vallées,  et  prenons  tous  nos  avantages. 

(  Ils  sortent.  ) 
(Eentient  Antoine  et  Scarus.) 

ANTOINE. 

Ils  ne  se  sont  pas  joints  encore.  Je  vais  gagner  la 
hauteur  où  ces  pins  s'élèvent.  De  là  je  pourrai  tout 
voir  ,  et  dans  un  moment  je  reviens  t'apprendre 
quelle  pourra  être  l'issue  du  combat. 

(Il  sort.  ) 
SCARUS. 

Les  hirondelles  ont  bâti  leurs  nids  dans  les  voiles 
de  Clëopâtre.  • —  Les  augures  disent  qu'ils  ne  savent 
pas,  qu'ils  ne  peuvent  pas  dire...  Ils  ont  un  air 
consterné,  et  ils  n'osent  révéler  ce  qu'ils  pensent. 
Antoine  est  vaillant  et  découragé  ;  par  accès  sa  for- 
tune inquiète  lui  donne  l'espérance  et  la  crainte  de 
ce  qu'il  a  et  de  ce  qu'il  n'a  pas. 

(Bruit  dans  réloignement,  comme  celui  d'un  conxBat  naval.  ) 
ANTOINE  rentre. 

Tout  est  perdu!  l'infâme  Égyptienne  m'a  trahi! 
ma  flotte  s'est  rendue  à  l'ennemi;  j'ai  vu  mes  soldats 
jeter  leurs  casques  en  l'air,  et  boire  avec  ceux  de 
César ,  comme  des  amis  qui  se  retrouvent  après  une 
longue  absence  ;  ô  femme  trois  fois  prostituée '^^^^j 
c'est  toi  qui  m'as  vendu  à  ce  jeune  apprenti...  Ce 
n'est  plus  qu'avec  toi  seule  que  mon  cœur  est  en 
guerre.  Hé  bien ,  dis-leur  à  tous  de  fuir.  Car  dès 
qu'une  fois  je  me  serai  vengé  de  mon  enchanteresse, 
tout  sera  fini  pour  moi.  Va-t'en.  Oui,  dis-leur  à 


\eo  ANTOINE  ET    CLÉOPATRE, 

tous  de  fuir.  (Scarus  sort.) — 0  soleil,  je  ne  verrai  plus 
ton  lever.  C'est  ici  que  nous  nous  disons  nos  adieux. 
Antoine  et  la  fortune  se  se'parent  ici.  — C'est  donc  à 
cette  issue  que  tout  est  venu  aboutir.  Ces  cœurs  qui 
baisaient  les  traces  de  mes  pieds,  dont  je  comblais 
tous  les  désirs,  ils  sont  comme  dissous,  et  prodiguent 
leurs  parfums  aux  fleurs  qui  couronnent  Cësar, 
tandis  qu'ils  dépouillent  de  son  écorce,  le  pin  qui  les 
couvrait  de  son  ombre.  Cette  sublime  beauté  dont  le 
regard  m'envoyait  au  combat,  ou  me  rappelait 
auprès  d'elle,  dont  le  sein  était  mon  diadème  et  le 
but  de  mes  travaux;  telle  qu'une  véritable  Égyp- 
tienne ^^^^\  elle  m'a  entraîné  dans  le  fond  de  l'abime 
par  un  tour  de  gibecière  ^^^\  Eros,  Éros  ! 

(  Entre  Ciéopâtre.  ) 

ANTOINE. 

Ah!  loin  de  moi,  magicienne  ! 

CLÉOPATRE. 

Hé  quoi?  D'où  vient  ce  courroux  de  mon  seigneur 
contre  son  amante  ? 

ANTOINE. 

Disparais,  ou  je  vais  te  donner  la  récompense  que 
tu  mérites ,  et  te  soustraire  au  triomphe  de  César. 
Souffre  qu'il  s'empare  de  toi  et  te  montre  en  spec- 
tacle à  la  populace  de  Rome  ;  va  suivre  son  char  au 
milieu  des  huées  et  sois  le  plus  grand  opprobre  de 
ton  sexe.  Tu  seras  exposée  aux  regards  des  rustres, 
comme  un  monstre  étrange  pour  quelque  vile  obole. 
Et  puisse  la  patiente  Octavie  défigurer  ton  visage  de 
ses  ongles,  qu'elle  laisse  croître  pour  sa  vengeance! 
(  Ciéopâtre  sort.  )  Tu  as  bien  fait  de  fuir,  si  vivre  est 


ACTE   IV,  SCÈNE  XI.  i6i 

un  bien  pour  toi.  Mais  tu  aurais  gagne  à  expirer 
sous  ma  rage;  une  mort  t'eût  sauve'  mille  morts... 
—  Éros ,  Éros  !  holà  !  —  Jja  chemise  de  Nessus  m'en-^ 
veloppe.  Alcide,  ô  toi,  mon  illustre  ancêtre,  en- 
seigne-moi tes  fureurs,  que  je  lance  comme  toi 
Lychas  sur  les  cornes  de  la  lune  ^^^^ ,  et  prête-moi 
tes  mains  robustes  qui  soulevaient  ton  énorme  mas- 
sue, que  je  m'anéantisse  moi-même.  La  magicienne 
mourra.  Elle  m'a  vendu  à  ce  jeune  e'colier,  et  je 
péris  victime  de  ses  complots.  Elle  mourra.  —  Éros, 
ou  es-tu  ? 

(Esort.  ) 

SCÈNE  XL 

Alexandrie.  —  Appartement  du  palais. 

CLÉOPATRE,  CHARMIANE,  IRAS,  MARDIAN. 

CLÉOPATRE. 

Secourez-moi,  mes  femmes  ;  oh  !  il  est  plus  furieux 
que  ne  le  fut  Têlamon,  frustre  du  bouclier  d'Achille; 
et  le  sanglier  de  Thessalie  ne  se  montra  jamais  plus 
menaçant. 

CHARMIANE. 

Venez  au  tombeau  de  Ptolëmëe.  Enfermez-vous- 
y,  et  envoyez-lui  annoncer  que  vous  êtes  morte. 
L'âme  ne  se  sépare  pas  du  corps  avec  plus  de  dou-* 
leur,  que  Thomme  de  sa  grandeur. 

CLÉOPATRE. 

Oui,  allons  au  tombeau  ^'^'K..  Mardian,   va  lui 
annoncer  que  je  me  suis  donné  la  mort.  Dis-lui  que 
ToM.  IIL  11 


i62  ANTOINE  ET   CLÉOPATRE, 

le  dernier  mot  que  j'ai  prononcé  ,  c'est  le  nom  d'An- 
toine, et  fais-lui,  je  t'en  conjure,  un  récit  capable 
de  l'attendrir.  Pars,  Mardian,  et  reviens  m'appren- 
dre  comment  il  aura  reçu  ma  mort...  Allons  au 
monument. 

SCÈNE  XII. 

Alexandrie.  —  Un  autre  appartement  du  palais, 

ANTOINE,  ÉROS. 

ANTOINE. 

Éros ,  tu  me  vois  encore  ! 

ÉROS. 

Oui,  mon  noble  maître. 

ANTOINE. 

Tu  as  vu  quelquefois  une  vapeur  qui  nous  repré- 
sente un  ours,  ou  un  lion,  une  citadelle  avec  des 
tours,  un  rocher  suspendu,  un  mont  à  double  cime, 
ou  un  promontoire  bleuâtre  couronné  de  forets  qui 
se  balancent  sur  nos  têtes  j  tu  as  vu  de  ces  images 
aériennes  qui  abusent  nos  yeux  et  qui  sont  les  spec- 
tacles que  nous  offre  le  crépuscule. 

ÉROS. 

Oui,  seieneur. 

ANTOINE. 

Ce  qui  nous  paraît  un  coursier  est  effacé  en  moins 
d'une  pensée  par  la  séparation  des  nuages ,  et  se 
confond  avec  eux  comme  feau  dans  l'eau. 

ÉROS. 

Oui,  seigneur. 


ACTE   IV^   SCÈNE  XIL  i63 

ANTOINE. 

Hé  bien  ,  bon  serviteur ,  cher  Éros ,  ton  gëne'ral 
n'est  plus  qu'une  de  ces  formes  imaginaires.  Tu 
crois  voir  encore  Antoine,  mais  je  ne  puis  garder 
plus  long-temps  ce  corps  visible ,  mon  serviteur.  — 
C'est  pour  l'Egypte  que  j'ai  entrepris  cette  guerre, 
et  la  reine,  dont  je  croyais  posséder  le  coeur,  car  elle 
possédait  le  mien,  mon  coeur  qui,  tout  le  temps 
que  je  l'ai  conservé  libre,  avait  attaché  à  lui  un  mil- 
lion de  cœurs,  perdus  maintenant;  Eh  bien!  c'est 
elle,  Éros,  qui  a  arrangé  les  cartes  avec  César,  et 
qui,  par  un  jeu  perfide,  a  livré  ma  gloire  au  triom- 
phe de  mon  ennemi.  —  Allons  ,  cher  Éros,  re- 
tiens tes  larmes  ;  pour  finir  mes  destins ,  je  me 
reste  à  moi  même.  (  Entre  Mardian.  )  Oh  !  ta  vile 
maîtresse  !  elle  m'a  volé  mon  épée  ! 

MARDIAN. 

Non,  Antoine,  ma  maîtresse  vous  aimait,  et  elle  a 
associé  ,  sans  réserve  ,  sa  fortune  à  la  vôtre. 

ANTOINE. 

Loin  de  moi,  eunuque  insolent;  tais-toi.  Elle  m'a 
trahi ,  il  faut  qu'elle  meure. 

MARDIAN. 

La  mort  est  une  dette  que  chaque  être  vivant  ne 
paie  qu'une  fois,  et  elle  l'a  déjà  acquittée.  Ce  que 
vous  vouliez  faire,  est  fait;  elle  a  prévenu  votre 
bras  ;  et  le  dernier  mot  qu  elle  a  prononcé ,  c'est  : 
Antoine ,  généreux  Antoine  !  Elle  a  voulu  encore 
prononcer  votre  nom,  mais  un  dernier  gémissement 


i64  ANTOINE  ET  CLÉOPATRE, 

l'a  laissé  à  moitié  énoncé  entre  ses  lèvres  et  son 
cœur;  elle  a  expiré  avec  votre  nom  enseveli  dans 
son  sein. 

ANTOINE. 

Elle  est  morte  ? 

MARDIAN. 

Elle  est  morte. 

ANTOINE. 

Éros,  ôte-moi  mon  armure  :  la  tâche  de  la  longue 
journée  est  finie ,  et  il  est  temps  de  dormir.  Toi , 
estime-toi  bien  heureux  et  bien  payé   de  ton  mes- 
sage ,  puisque  tu  sors  vivant  de  ces  lieux.  Va-t'en. 
(  Mardian  sort.  )  Ote-moi   cette  armure ,   les  sept 
peaux  du  bouclier  d'Ajax  ne  peuvent  comprimer  les 
battemens  de  mon  cœur.  0  mes  flancs,  brisez-vous, 
toi,  mon  cœur  ,  sois  une  fois  plus  fort  que  la  chair 
qui  t'emprisonne.  —  Dépêche,  Éros,  dépêche.  Je  ne 
suis  plus  un  guerrier.  —  Débris  de  mon  armure , 
allez  loin  de  moi,  vous  fûtes  du  moins  portés  avec 
honneur.  —  Eloigne-toi,  laisse-moi  seul  un  moment. 
—  (Eros  sort.  )  0  Cléopâtre,  je  vais  te  rejoindre  ,  et 
implorer  ton  pardon  par  mes  larmes.  Allons,  il  faut 
finir ,  tout  délai  est  un  nouveau  supplice.  Puisque 
le  flambeau  est  usé ,   il  est  temps  de  reposer.  Ne 
différons  plus.  Maintenant  toute   résistance  serait 
inutile ,  et  nuirait  au  lieu  de  servir.  La  force  s'em- 
barrasse   de   ses    propres   efforts  ;    apposons    notre 
sceau  ,  et  tout  est  fini.  —  Éros  !  - —  Je  te  suis!  ô  ma 
reine!  —  Éros  !  — Attends-moi  dans  ces  lieux,  où  les 
ombres  reposent  sur  les  fleurs.  Là,  nos  mains  en- 
semble   enlacées ,    nous  fixerons  sur  nous  les   re- 
gards des  ombres  attirées  par  l'héroïque  majesté  de 


ACTE   IV,  SCÈNE  XIT.  i65 

nos  mânes.  Didon  et  son  Énëe  verront  leur  cour 
déserte,  et  tous  les  habitans  de  l'Élyse'e  s'attacher  en 
foule  sur  nos  pas.  —  Éros  .'*  Viens  donc? 

(  Eros  paraît.  ) 
ÉROS. 

Que  veut  mon  maître? 

ANTO^INE. 

Depuis  que  Cle'opâtre  n'est  plus  ,  j'ai  vécu  avec 
tant  de  déshonneur,  que  les  dieux  abhorrent  ma 
bassesse.  Moi,  qui  avec  mon  ëpëe  partageais  l'uni- 
vers, moi  qui  construisis  sur  le  dos  verdàtre  de 
Neptune  des  cites  avec  mes  vaisseaux,  je  m'accuse 
de  manquer  du  courage  d'une  femme.  Mon  âme  est 
moins  noble  que  la  sienne ,  elle  qui  par  la  mort  dit 
à  notre  Cësar  :  je  n'ai  d'autre  vainqueur  que  moi- 
même.  —  Eros ,  tu  m'as  jure  que,  si  jamais  les  cir- 
constances l'exigeaient,  c[uand  je  me  verrais  pour- 
suivi par  une  foule  de  malheurs  et  d'horreurs  inévi- 
tables ,  alors ,  à  mon  premier  commandement ,  tu 
me  donnerais  la  mort.  Accomplis  ta  promesse,  car  ce 
temps  est  arrive.  Ce  n'est  pas  moi  que  tu  frapperas, 
c'est  Cësar  que  tu  vas  priver  du  fruit  de  la  victoire. 
Rappelle  la  couleur  sur  tes  joues  ? 

ÉROS. 

Que  les  dieux  arrêtent  mon  bras  !  Qui ,  moi , 
j'exécuterais  ce  que  n'ont  pu  faire  tous  les  traits  des 
Parthes  ennemis ,  lances  vainement  contre  vous  ! 

ANTOINE. 

Cher  Eros ,  voudrais-tu  donc  des  fenêtres  de  la 
vaste  Rome,  voir  ton  maître  les   bras  lies  ainsi, 


i66  ANTOINE   ET    CLÉOPATRE, 

courbant  son  front  humilie  et  son  visage  dompté 
par  la  honte  ,  tandis  que  l'heureux  César ,  marchant 
devant  lui ,  raillerait  la  honte  de  son  captif? 

ÉROS. 

Non,  je  ne  voudrais  pas  le  voir. 

AKTOINE. 

Approche  donc  :  car  il  n'y  a  qu'une  blessure  qui 
puisse  me  guérir  de  mes  maux.  Allons,  tire  ton  épée 
fidèle ,  qui  dans  tes  mains  fut  tant  de  fois  utile  à  ta 
patrie. 

ÉROS. 

Ah  ,  seigneur  ,  pardonnez, 

ANTOINE. 

Le  jour  que  je  te  donnai  la  liberté,  ne  juras-tu 
pas  de  faire  ce  que  je  te  demande  ici ,  dès  que  je  te 
l'ordonnerais?  Obéis,  ou  je  regarderai  tous  tes  ser- 
vices passés  comme  des  accidens  involontaires;  tire 
ton  épée  et  approche. 

ÉROS. 

Détournez  donc  de  mes  yeux  ce  visage  si  noble  , 
fait  pour  être  adoré  de  l'univers. 

ANTOINE,  détournant  son  visage. 

Allons. 

ÉROS. 

Voilà  mon  épée  dans  ma  main. 

ANTOINE. 

Accomplis  d'un  seul  coup  l'acte  pour  lequel  tu 
l'as  tirée. 

ÉROS. 

Mon  cher  maître ,  mon  général ,  mon  souverain , 


ACTE  IV,  SCÈNE  XII.  167 

permettez,  qu'avant  de  frapper  ce  coup  sanglant,  je 
vous  dise  adieu. 

ANTOINE. 

Tu  l'as  dit,  ami.  Adieu. 

ÉROS. 

Adieu,  illustre  he'ros.  Frapperai-je? 

ANTOINE.  '• 

A  l'instant,  Éros. 

ÉROS. 

Eh  bien,  c'est  ici —  (Il  se  jette  sur  son  épée.) 
C'est  ainsi  que  j'échappe  à  la  douleur  d'immoler 
Antoine. 

(Il  expire.  ) 
ANTOINE. 

0  toi,  qui  es  trois  fois  plus  noble  que  moi  !  brave 
Éros ,  tu  m'enseignes  à  accomplir  moi-même  ce  que 
je  dois,  et  ce  que  tu  n'as  pu  faire.  Ma  reine,  et  le 
fidèle  Éros  ont ,  par  ce  courageux  exemple ,  gagné 
sur  moi  de  la  gloire  chez  les  générations  futures. 
Mais  je  serai  comme  un  nouvel  époux  pour  la  mort, 
et  je  vole  dans  ses  bras  comme  au  lit  de  mon 
amante.  Allons,  c'en  est  fait,  Éros,  c'est  de  toi  que 
ton  maître  a  reçu  l'exemple  de  mourir.  Voilà  ce  que 
tu  m'as  enseigné.  (  //  se  précipite  sur  son  épée.  ) 
Comment,  pas  mort  encore?  pas  encore?  Holà,  gar- 
des, accourez!  oh!  achevez-moi. 

(  Entrent  Derce'tas  et  la  garde.  ) 

PREMIER  GARDE. 

D'où  viennent  ces  cris  ?  . 

ANTOINE. 

Amis,  j'ai  mal  fait  mon  ouvrage....  Oh  !  achevez 
ce  que  j'ai  commencé. 


i68  ANTOINE   ET  CLÉOPATRE, 

SECOND  GARDE. 

L'astre  est  tombé. 

PREMIER  GARDE. 

Le  cercle  de  ses  destins  est  rempli. 

TOUS. 

Hélas  !  ô  malheur  ! 

-  *  ANTOINE. 

Que  celui  de  yous  qui  m'aime  achève  ma  mort. 

PREMIER  GARDE. 

Non  pas  moi. 

SECOND  GARDE. 

*Ni  moi. 

TROISIÈME  GARDE. 

Ni  aucun  de  nous. 

(  Ils  sortent.  ) 
DERCÉTAS. 

Ta  fortune  et  ta  mort  font  déserter  tes  amis.  Que 
je  montre  seulement  cette  épée  à  César,  et  avec  cette 
nouvelle  je  suis  sûr  d'être  bien  accueilli. 

(  Diomède  entre.) 
DIOMÈDE. 

Où  est  Antoine? 

DERCÉTAS. 

Là ,  Diomède,  là. 

DIOMÈDE. 

Est-il  en  vie?  — Veux-tu  répondre? 

(  Derce'tas  sort.  ) 
ANTOINE. 

Est-ce  toi,  Diomède?  Tire  ton  épée,  et  frappe; 
que  j'achève  de  mourir. 

DIOMÈDE. 

Illustre  souverain ,  ma  maîtresse  Cléopâtre  m'en- 
voie vers  toi. 


ACTE   IV,  SCÈNE  XII.  ^  169 

ANTOINE. 

Quand  t'a-t-elle  envoyé? 

DERCÉTAS. 

Dans  le  moment,  seigneur. 

ANTOINE. 

Oii  est-elle  ? 

DIOMÈDE. 

Elle  est  enfermée  dans  son  monument  :  elle  avait 
un  pressentiment  du  malheur  que  je  vois  arrivé. 
Lorsqu'elle  a  vu  que  vous  la  soupçonniez,  soupçon 
dont  on  ne  trouvera  jamais  la  preuve,  de  s'être  ar- 
rangée avec  César,  et  que  rien  ne  pouvait  apaiser 
vos  fureurs ,  elle  vous  a  fait  annoncer  qu'elle  était 
morte  ;  mais  ensuite  craignant  l'effet  de  cette  nou- 
velle ,  elle  m'envoie  vous  déclarer  la  vérité  ;  et  je 
viens ,  mais,  je  le  crains  bien ,  trop  tard. 

ANTOINE. 

Oui,  trop  tard,  bon  Diomède.  Appelle  mes  gar- 
des, je  te  prie. 

DIOMÈDE. 

Holà,  les  gardes  da  l'empereur!  Gardes,  avan- 
cez, votre  général  vous  appelle. 

(  Les  gardes  entrent.  ) 
ANTOINE. 

Portez-moi,  mes  amis,  aux  lieux  où  est  Cléo- 
pâtre  ;  c'est  le  dernier  service  que  je  vous  com- 
manderai. 

UN  GARDE. 

0  malheur  !  nos  cœurs  sont  désolés  que  vous  ne 
puissiez  pas  survivre  au  dernier  de  tous  vos  fidèles 
serviteurs. 


i^o  ANTOINE  ET   CLÉOPATRE, 

TOUS. 

0  jour  de  calamité  ! 

ANTOINE. 

Allons,  mes  chers  camarades,  que  le  sort  barbare 
ne  jouisse  pas  de  vos  larmes;  acceptez  d'un  front 
serein  les  coups  dont  il  nous  opprime.  C'est  se  ven- 
ger de  lui,  que  de  les  recevoir  avec  insouciance. 
Emportez-moi;  je  vous  ai  conduits  souvent  :  portez- 
moi  à  votre  tour,  mes  bons  amis,  et  recevez  tous 
mes  remercîmens. 

(  Ils  sortent,  emportant  Antoine.  ) 

SCÈNE  XIII. 

Alexandrie.  —  Un  mausolée. 

On  voit  sur  une  galerie  CLÉOPATRE,  CHARMIANE 
et  IRAS. 

CLÉOPATRE. 

0  Charmiane,  c'en  est  fait,  je  ne  sors  plus  d'ici  ! 

CHARMIANE. 

Consolez-vous,  madame. 

CLÉOPATRE. 

Non ,  je  ne  veux  point  me  consoler —  Je  suis  pré- 
parée à  tous  les  ëvënemens  les  plus  étranges  et  les 
plus  terribles ,  mais  je  dédaigne  les  consolations.  Ma 
douleur  doit  croître  sans  cesse  pour  égaler  la  gran- 
deur de  sa  cause.  (  A  Diomède ,  qui  revient.)  Com- 
ment! serait-il  mort  ? 


ACTE   IV,   SCÈNE  XIII.  171 

DIOMÈDE. 

Pas  encore,  madame,  mais  la  mort  est  sur  lui. 
Jetez  les  yeux  là-bas,  de  l'autre  côté  du  monu- 
ment, et  voyez;  il  est  porte'  par  ses  gardes. 

(  Antoine  paraît,  porté  par  ses  gardes.  ) 
CLÉOPATRE. 

0  soleil ,  de'vore  la  sphère  oii  tu  te  meus ,  et 
qu'une  nuit  éternelle  couvre  ce  globe  plein  de  vicis- 
situdes! —  0  Antoine!  Antoine!  Antoine!  — Aide- 
moi,  Charmiane;  viens  Iras.  Mes  amis,  secondez- 
nous;  ëlevons-le  jusqu'à  moi. 

ANTOINE, 

Calmez-vous  ;  ce  n'est  pas  sous  la  valeur  de  César 
qu'Antoine  succombe ,  Antoine  seul  a  triomphé  de 
lui-même. 

CLÉOPATRE. 

Sans  doute  nul  autre  qu'Antoine  ne  devait  triom- 
pher d'Antoine;  mais  ,  hélas!  c'est  là  mon  désespoir. 

ANTOINE. 

Je  meurs,  reine  d'Egypte,  je  meurs:  cependant 
j'implore  ici  de  la  mort  quelques  instans  encore; 
que  je  puisse  du  moins  déposer  sur  tes  lèvres  encore 
un  baiser,  de  tant  de  baisers  le  dernier. 

CLÉOPATRE. 

Je  n'ose,  cher  amant;  cher  Antoine,  pardonne; 

mais  je  n'ose  descendre,  je  crains  d'être  surprise 

Jamais  ce  César,  que  la  fortune  accable  de  ses  dons , 
ne  verra  son  orgueilleux  triomphe  décoré  de  ma 
personne....  Si  les  poignards  ont  une  pointe,  les 
poisons  de  la  force  ,  les  serpens  un  dard  ,  je  suis  en 


172  ANTOINE  ET    CLÉOPATRE, 

sûreté.  Jamais  ta  prude  Octavie,  avec  son  regard 
modeste  et  son  âme  froide ,  ne  jouira  du  triomphe 
de  me  contempler;  mais  viens,  viens,  cher  An- 
toine. Aidez-moi,  mes  femmes  ;  il  faut  que  nous  le 
montions  ici  :  bons  amis,  secondez-moi  ^^^\ 

ANTOINE. 

0  hâtez-vous,  ou  je  ne  serai  plus  en  vie! 

CLÉOPATRE. 

Ceci  est  un  jeu,  en  ve'rite'  ^^^\  Combien  pèse  mon 
seigneur ,  la  douleur  a  épuisé  nos  forces  ,  et  ajoute 
un  nouveau  poids  à  son  corps.  Ah  !  si  j'avais  la  puis- 
sance de  l'immortelle  Junon,  Mercure  l'enlèverait 
sur  ses  robustes  ailes,  et  irait  le  placer  à  côté  de  Ju- 
piter—  Mais,  viens,  viens.  Les  vœux  des  amans 
furent  toujours  insensés;  ohl  viens,  viens,  viens. 
(Ils  enlèvent  et  montent  Jntoine.)  Et  sois,  sois  le 

bienvenu  auprès  de  moi Meurs  sur  le  sein  oii  tu 

as  vécu;  que  mes  baisers  te  raniment.  Ah  !  si  mes 
lèvres  avaient  ce  pouvoir ,  je  les  userais  à  force  de 
baisers. 

TOUS. 

0  douloureux  spectacle  ! 

ANTOINE. 

Je  meurs  ,  chère  reine,  je  meurs...  Donnez-moi 
quelques  gouttes  de  vin  qui  me  rendent  la  force 
de  prononcer  encore  quelques  paroles. 

CLÉOPATRE. 

Non  ,  laisse-moi  parler  plutôt ,  laisse-moi  accu- 
ser si  hautement  la  fortune;  que  la  perfide  ouvrière, 


ACTE   IV,   SCÈNE  XIII.  173 

brise  son  rouet  ^^°'^  dans  le  dëpit  que  lui  causeront 
mes  outrages. 

ANTOINE. 

Un  mot ,  chère  reine  ;  assurez  auprès  de  César 
votre  honneur  et  votre  vie...  Ah  ! 

CLÉOPATRE. 

Ces  deux  choses  ne  vont  plus  ensemble. 

ANTOINE. 

Chère  Clëopâtre ,  daignez  m'écouter  :  de  tous  ceux 
qui  entourent  Cësar ,  ne  vous  fiez  qu'à  Proculëius. 

CLÉOPATRE. 

Je  me  fierai  à  ma  résolution  et  à  mes  mains  ,  et 
non  à  aucun  des  amis  de  Cësar. 

ANTOINE. 

N'allez  point  gëmir ,  ni  vous  lamenter  sur  le  dé- 
plorable changement  qui  m'arrive  au  terme  de  ma 
carrière  ;  charmez  plutôt  vos  pensées  par  le  souve- 
nir de  ma  fortune  passée ,  de  ces  temps  de  splendeur 
où  j'ai  vëcu  le  plus  noble ,  le  plus  grand  prince  de 
l'univers  ;  ma  mort  n'est  pas  honteuse,  je  ne  cède 
pas  lâchement  mon  casque  à  mon  compatriote  ;  je 
suis  un  Romain  vaincu  avec  honneur  par  un  Ro- 
main. Ah  !  mon  âme  s'envole.  Je  ne  puis  plus 

(  Antoine  expire.  ) 
CLÉOPATRE. 

0  le  plus  gënëreux  des  mortels  ,  veux-tu  donc 
mourir  ?  Tu  n'as  donc  plus  de  tendresse  pour  moi... 
Resterai-je  ,  moi,  dans  ce  monde  insipide,  qui, 
sans  toi ,  n'est  plus  qu'un  bourbier  fangeux.  —  0 
mes  femmes  ,  voyez  î  Le  roi  de  la  terre  s'anéantit... 


1^4  ANTOINE  ET  CLÉOPATRE, 

0  mon  héros...  Oui,  le  laurier  de  la  guerre  est 
flétri  pour  jamais  ;  la  colonne  des  guerriers  est 
renversée.  Désormais  les  enfans  et  les  filles  timides 
marcheront  de  pair  avec  les  hommes.  Les  prodiges 
sont  finis  ,  et  après  Antoine  j  il  ne  reste  plus  rien 
de  mémorable  sous  la  clarté  de  la  lune. 

(  Elle  s'évanouit.  ) 
CHARMIANE. 

Ah  !  calmez-vous  ,  madame. 

IRAS. 

Hélas  !  elle  est  morte  aussi  ,  notre  maîtresse. 

CHARMIANE. 

Madame. 

IRAS. 

Madame. 

CHARMIANE. 

Madame,  chère  maîtresse 

IRAS. 

Reine  d'Egypte  !  belle  souveraine... 

CHARMIANE. 

Cesse ,  cesse ,  Iras. . . 

CLÉOPATRE. 

Non  ,  je  ne  suis  plus  qu'une  femme  assujettie 
aux  mêmes  passions  que  la  laitière  et  la  fille  qui 
exécute  les  plus  obscurs  travaux.  Il  m'appartiendrait 
en  ce  moment  de  jeter  mon  sceptre  aux  dieux  bar- 
bares ,  et  de  leur  dire  que  cet  univers  fut  égal  ù 
leur  Olympe,  jusqu'au  jour  où  ils  m'ont  enlevé  mon 
précieux  trésor.  — Tout  n'est  plus  que  néant.  La 
patience  est  une  sotte  et  l'impatience  est  devenue 


ACTE  ÎV,  SCÈNE  XIII.  175 

un  chien  enragé...  Est-ce  donc  un  crime  de  se 
précipiter  soi-même  dans  la  secrète  demeure  de  la 
mort ,  avant  que  la  mort  ose  venir  à  nous  ?  He'bien, 
mes  femmes ,  que  dites-vous  ?  Chères  compagnes  , 
parlez-moi ,  répondez  ;  et  toi,  Charmiane?  Allons, 
mes  filles...  Ah  !  mes  amies  ,  voyez,  notre  flambeau 
est  éteint.  (  Aux  soldats  d Antoine.  } —  Bons  amis  , 
prenez  courage  ,  nous  l'ensevelirons;  ensuite  ,  l'acte 
du  courage  et  des  grandes  âmes  ,  accomplissons-le 
en  digne  Romaine,  et  que  la  mort  soit  fière  de  nous. 
Sortons  :  l'enveloppe  qui  renfermait  cette  âme  su- 
blime est  glacée.  0  mes  femmes,  mes  femmes,  sui- 
vez-moi ,  nous  n'avons  plus  d'amis,  cjue  notre  cou- 
rage et  lia  mort  la  plus  courte. 

(  Elles  emportent  le  corps  d'Antoine.  ) 


FIN  DU   QUATRIÈME  ACTE. 


176  ANTOINE  ET   CLÉOPATRE, 


i»'V^'VV%'%*'»'*%*"*'**^*****'*'***'**'**^'*'*^*'**'* '**^'*'**^'*^'^'*'**'*^'*^'* '*  **'^ 


ACTE    CINQUIEME. 


SCÈNE  PREMIÈRE. 

Le  théâtre  représente  le  camp  de  César. 

CÉSAR,  AGRIPPA,  DOLABELLA,  MÉCÈNES, 
GALLUS,   Suite. 

CÉSAR. 

Pars,  Dolabella;  va  trouver  Antoine  :  dis-lui  de 
se  rendre,  dis-lui,  que,  dépouille'  de  tout  comme 
il  est ,  c'est  se  jouer  de  nous  que  de  tant  différer. 

DOLABELLA. 

J'y  vais  ,  Cësar. 

(Il  sort,) 
(Dercétas  entre,  tenant  lépée  d'Antoine.) 
CÉSAR. 

Pourquoi  cette  e'pée  ,  et  qui  es-tu  pour  oser  pa- 
raître ainsi  devant  nous  ? 

DERCÉTAS. 

Derce'tas  est  mon  nom.  Je  servais  Marc  Antoine  , 
le  meilleur  des  maîtres  et  qui  méritait  les  meilleurs 
serviteurs.  Je  ne  l'ai  point  quitte  ,  tant  qu'il  a  pu 
respirer  et  parler;  et  je  ne  supportais  la  vie  que  pour 
la  perdre  pour  lui  contre  ses  ennemis.  S'il  te  plait 


ACTE  Y,  SCÈNE  I.  177 

de  me  prendre  à  ton  service  ;  ce  que  je  fus  pour  An- 
toine ,  je  le  serai  pour  César.  Si  tu  rejettes  mon  offre, 
je  t'abandonne  ma  \ie. 

CÉSAR. 

Que  m'apprends-tu  ! 

DERCÉTAS, 

Oui  ,  Ce'sar  ,  Antoine  est  mort. 

CÉSAR. 

Le  bruit  de  la  chute  d'un  si  grand  homme  aurait 
dû  retentir  davantage  dans  l'univers.  La  terre  aurait 
dû  lancer  les  lions  dans  les  rues  des  cités,  et  les  ha- 
bitans  des  cités  dans  les  antres  des  lions.  —  La  mort 
d'Antoine  n'est  pas  le  trépas  d'un  seul.  Il  y  avait 
dans  son  nom  la  moitié  de  l'univers. 

DERCÉTAS. 

Il  est  mort,  César,  mais  ce  n'est  point  par  la 
main  d'un  ministre  public  de  la  justice,  ni  par  un 
fer  emprunté.  Ce  même  bras  qui  imprimait  l'hon- 
neur à  toutes  ses  actions,  a  déchiré  le  cœur  qui 
lui  prêtait  ce  courage  invincible.  Voilà  son  épée,  je 
l'ai  dérobée  à  sa  blessure;  tu  la  vois  teinte  encore  de 
son  noble  sang. 

CÉSAR. 

Pleurez ,  mes  amis.  —  Que  les  dieux  me  retirent 
leur  faveur,  s'il  n'est  pas  vrai  que  cette  mort  doit 
être  pleurée  des  rois. 

AGRIPPA. 

Il  est  étrange  que  la  nature  nous  force  à  gémir 
sur  nos  exploits  les  plus  volontaires  ! 

ToM.  III,  12 


i;;8  ANTOINE  ET   CLÉOPATRE,    . 

MÉCÈNES. 

Ses  vertus  balançaient  ses  vices. 

AGRICOLA. 

Jamais  âme  plus  rare  n'a  revêtu  la  forme  hu- 
maine. Mais  vous,  dieux,  vous  voulez  nous  laisser 
toujours  quelques  faiblesses  qui  nous  décèlent  pour 
des  hommes.  Cësar  s'attendrit 

MÉCÈNES. 

Quand  un  si  grand  miroir  est  offert  à  ses  yeux,  il 
faut  bien  qu'il  se  voie. 

CÉSAR. 

0  Antoine  ,  je  t'ai  poursuivi  jusqu'à  ce  terme  !  — 
Mais  nous  sommes  nous-mêmes  les  auteurs  de  nos 
maux.  Il  fallait  ou  que  je  fusse  offert  moi-même  à 
tes  regards  dans  cet  état  d'abaissement ,  ou  que  je 
fusse  spectateur  du  tien.  Nous  ne  pouvions  habiter 
ensemble  dans  l'univers.  Mais  laisse-moi  verser 
des  larmes  de  sang  sur  la  fatalité  de  nos  destins  ; 
laisse-moi  gémir  sur  ce  que  toi,  mon  frère,  mon  col- 
lègue dans  toutes  mes  entreprises,  mon  associé  à  l'em- 
pire, mon  ami  et  mon  compagnon  au  premier  rang 
des  batailles  j  toi,  le  bras  droit  de  César,  le  coeur  oii 
le  mien  allumait  son  courage Que  nos  inconcilia- 
bles étoiles  aient  ainsi  divisé  nos  égales  fortunes , 
pour  nous  conduire  à  ce  triste  dénoûment  !  Ecou- 
tez-moi,  mes  dignes  amis —  Mais  non,  je  vous 
dirai  mes  pensées  dans  un  moment  plus  convenable. 

(  Entre  un  messager.  ) 
CESAR. 

Le  message  de  cet  homme  se  devine  dans  son  air; 
nous  entendrons  ce  qu'il  dira.  — D'où  viens-tu? 


ACTE  V,   SCÈNE  I.  179 

LE  MESSAGER. 

Je  ne  suis  encore  qu'un  pauvre  Égyptien  :  la 
reine,  ma  maîtresse,  confinée  dans  le  seul  asile  qui 
lui  reste,  dans  son  tombeau,  désire  être  instruite  de 
vos  intentions  pour  fixer  sa  résolution ,  et  se  déter- 
miner au  parti  que  la  nécessité  la  forcera  d'em- 
brasser. 

CÉSAR. 

Dis-lui  de  ne  point  s'alarmer.  Elle  apprendra  bien- 
tôt, par  un  de  nos  envoyés,  quel  traitement  hono- 
rable lui  réserve  ma  clémence.  César  ne  peut  vivre 
que  pour  être  généreux. 

LE  MESSAGER. 

Puissent  donc  les  dieux  prendre  soin  de  vos  jours! 

(Le  messager  sort.  ) 
CÉSAR. 

Approche,  Proculéius;  pars,  et  dis  à  la  reine 
qu'elle  ne  craigne  de  nous  aucune  humiliation  ; 
donne-lui  les  consolations  qu'exigera  la  nature  de 
ses  chagrins:  veillons  sur  elle.  —  Le  sentiment  de 
sa  grandeur  pourrait  l'armer  contre  ses  jours,  et 
frustrer  nos  espérances.  Cléopâtre,  conduite  vivante 
à  Rome,  éterniserait  notre  triomphe.  —  Va,  et  re- 
viens en  diligence  m'apprendre  ce  qu'elle  t'aura  dit, 
et  ce  que  tu  auras  pénétré  de  ses  sentimens. 

PROCULÉIUS. 

J'obéis,  César. 

CÉSAR. 

Gallus,  accompagne-le.  —  Où  estDolabella  pour 
seconder  Proculéius? 

(Gallus  sort.) 


i8o  ANTOINE    ET    CLÉOPATRE, 

AGRIPPA  et  MÉCÈNES. 

Dolabella  ! 

CESAR. 

Laissez-le;  je  me  rappelle  maintenant  de  quel 
emploi  je  l'ai  chargé....  Il  se  trouvera  au  moment 
marque'.  —  Suivez-moi  dans  ma  tente;  vous  allez 
voir  avec  quelle  répugnance  j'ai  été  engagé  dans 
cette  guerre ,  quelle  douceur  et  quelle  modération 
j'ai  toujours  mise  dans  mes  lettres.  Venez  vous  en 
convaincre  par  toutes  les  preuves  que  je  suis  en  état 
de  vous  montrer. 

SCÈNE   II. 

Alexandrie.  —  Intérieur  du  mausolée. 

Entrent  CLÉOPATRE,  CHARMIANE  et  IRAS. 

CLEO  PAT  RE. 

Mon  désespoir  commence  à  se  calmer.  C'est  une 
pauvre  chose,  que  d'être  César;  il  n'est  pas  la  for- 
tune, mais  seulement  son  esclave  et  un  agent  de 
son  caprice.  C'est  un  acte  magnanime,  que  celui 
qui  met  un  terme  à  tous  les  autres  ;  enchaîne  les  ac- 
cidens  ,  emprisonne  toutes  les  vicissitudes  ,  et  pro- 
duit un  sommeil  dans  lequel  on  ne  goûte  plus  cette 
boue  qui  nourrit  le  mendiant  et  César. 

(  Proculéius,  Gallus  et  des  soldats,  viennent  à  la  porte  du  mausolée.  ) 
PEOCULÉIUS. 

César  m'envoie  saluer  la  reine  d'Egypte ,  et  vous 
demander  de  sa  part  quelles  faveurs  vous  désirez 
de  lui. 


ACTE   V,  SCÈNE  IL  i8jt 

CLÉOPATRE. 

Quel  est  ton  nom? 

PROCULÉIUS. 

Mon  nom  est  Proculéius. 

CLEOPATRE  ,   de  l'intérieur  du  mausole'e, 

Antoine  m'a  parlé  de  toi ,  il  m'a  recommandé  de 
te  donner  ma  confiance;  mais  à  présent  je  ne  m'em- 
barrasse guère  qu'on  me  trompe,  moi  qui  ne  veux 
plus  faire  aucun  emploi  de  la  confiance.  Si  ton  maître 
est  jaloux  de  voir  une  reine  suppliante  à  ses  pieds , 
tu  lui  déclareras  qu'une  reine  ne  peut ,  sans  avilir 
sa  majesté,  demander  moins  qu'un  royaume.  S'il  lui 
plaît  de  me  remettre ,  pour  mon  fils ,  l'Egypte  con- 
quise, il  me  rendra  ce  qui  m'appartient,  et  je  flé- 
chirai le  genou  devant  lui  avec  reconnaissance. 

PROCULÉIUS. 

Madame ,  ouvrez  votre  âme  à  l'espérance  :  vous 
êtes  tombée  dans  les  mains  d'un  prince  magnanime  ; 
ne  craignez  rien.  Livrez  votre  sort  à  mon  maître 
avec  une  pleine  confiance,  son  cœur  est  une  source 
si  abondante  de  bienfaits,  qu'elle  se  répand  sur 
tous  ceux  qui  en  réclament.  Laissez-moi  lui  an- 
noncer votre  soumission,  et  vous  trouverez  un  con-' 
quérant  dont  la  générosité  plaidera  pour  vous  quand 
il  se  verra  implorer  à  genoux. 

CLÉOPATRE. 

Je  te  prie,  dis-lui  que  je  suis  la  vassale  de  sa  for- 
tune ,  et  que  je  lui  envoie  le  diadème  qu'il  a  con- 
quis. Je  prends  toutes  les  heures  une  leçon  d'obéis- 
sance, et  j^àurai  du  plaisir  à  voir  son  visage. 


j82  ANTOINE   ET  CLÉOPATRE, 

PROCULÉIUS. 

Belle  reine,  je  vais  lui  rendre  compte  de  ces  sen- 
timens.  Prenez  courage,  car  je  sais  que  votre  sort  a 
touché  celui  qui  l'a  causé.  —  Vous  voyez,  Gallus, 
combien  il  est  aisé  de  la  surprendre.  (Ici Proculéius  et 
deux  gardes  escaladent  le  monument  par  une  échelley 
entrent  par  une  fenêtre  ^  et  surprennent  Cle'opâtre;  quel- 
ques-uns des  gardes  forcent  les  portes.)  Gardez-la  jus- 
qu'à l'arrivée  de  César. 

IRAS. 

0  grande  reine  I 

CHARMIANE. 

0  Cléopâtre  !  vous  êtes  captive. 

CLÉOPATRE. 

Vite  ,  vite ,  ô  ma  main  ! 

(  Elle  ti^e  un  poignard.  ) 
PROCULÉIUS. 

Arrêtez,  grande  reine,  arrêtez,  n'exercez  pas  sur 
vous  cette  fureur;  je  ne  veux  que  vous  secourir 
contre  vous-même ,  et  non  pas  vous  trahir. 

CLÉOPATRE. 

Quoi  !  on  veut  me  priver  de  la  mort  même  qui 
empêche  les  chiens  de  languir  ! 

PROCULÉIUS. 

Ne  trompez  pas  la  générosité  de  mon  maître ,  en 
vous  détruisant  vous-même  ;  laissez  l'univers  être 
témoin  de  sa  grandeur  d'âme  :  votre  mort  lui  en- 
lèverait cette  gloire. 

CLEOPATRE. 

0  mort,  où  es-tu?  Viens  à  moi,  viens;  oh!  viens. 


ACTE  V,  SCÈNE  II.  ï83 

et  frappe  une  reine.  Cette  victime  vaut  bien  tous  les 
enfans  et  les  malheureux  que  tu  immoles  tous  les 
jours. 

PROCULÉIUS. 

Calmez-vous,  madame. 

GLÉOPATRE. 

Seigneur,  je  ne  prendrai  aucune  nourriture,  au- 
cune boisson  ;  et  s'il  faut  perdre  ici  le  temps  à  dé- 
clarer mes  résolutions,  je  proteste  que  je  ne  goûterai 
plus  de  sommeil.  Cësar  a  beau  faire,  je  saurai  de'- 
truire  cette  prison  mortelle.  Apprenez  qu'on  ne  me 
verra  jamais  traînant  des  fers  à  la  cour  de  votre 
maître,  ni  insultée  par   les  regards  sévères  de  la 

fade  Octavie Qui  !  moi  être  donnée  en  spectacle 

à  la  valetaille  de  Rome ,  et  essuyer  ses  sarcasmes  et 
ses  anathèmes  !  Plutôt  chercher  un  paisible  tom-*- 
beau  dans  quelque  fossé  de  l'Egypte!  plutôt  être 
gisante  et  nue  sur  la  fange  du  Nil  !  plutôt  de- 
venir la  proie  des  insectes  et  un  objet  d'horreur  ! 
plutôt  me  voir  enchaînée  et  pendue  au  sommet  de 
nos  pyramides  ! 

PROCULÉIUS. 

La  générosité  de  César  vous  prouvera  que  vous 
portez  trop  loin  ces  pensées  d'horreur. 

(  Entre  Dolabella.  ) 
DOLABELLA. 

Proculéius,  César  est  instruit  de  ce  que  tu  as 
fait ,  et  il  demande  ton  retour.  Je  prends  la  reine 
sous  ma  garde. 

PROCULÉIUS, 

Volontiers,  Dolabella,  j'en  suis  satisfait;  trai- 


i84  ANTOINE    ET    CLÉOPATRE, 

tez-la  avec  douceur.  — Madame,  si  vous  daignez 
vous  servir  de  moi ,  je  dirai  à  César  tout  ce  dont 
vous  me  chargerez. 

CLÉOPATRE. 

Dis-lui  que  je  veux  mourir. 

(  Proculéius  et  les  soldats  sortent.  ) 
DOLABELLA. 

Illustre  reine,  vous  avez  entendu  parler  de  moi, 

CLÉOPATRE. 

Je  ne  puis  vous  dire — 

DOLABELLA. 

Sûrement,  vous  me  connaissez. 

CLÉOPATRE. 

Peu  importe  que  j'aie  ouï  parler  de  vous  ou  non. 
—  Vous  souriez  avec  me'pris  quand  un  enfant  ou 
une  femme  vous  racontent  leurs  songes ,  n'est-il 
pas  vrai  ? 

DOLABELLA. 

Je  ne  vous  entends  pas ,  madame. 

CLÉOPATRE. 

J'ai  rêve'  qu'il  était  un  empereur  nommé  Antoine  : 
ô  que  le  ciel  m'accorde  encore  un  pareil  sommeil , 
où  je  puisse  revoir  encore ,  du  moins  en  songe  ,  un 
pareil  mortel  ! 

DOLABELLA. 

S'il  vous  plaisait.... 

CLÉOPATRE. 

Son  visage  était  comme  les  cieux;  il  y  avait  un 
soleil  et  une  lune ,  qui ,  dans  leur  cours ,  éclairaient 
le  petit  0  qu'on  appelle  la  terre. 


ACTE   V,   SCENE  II.  i85 

DOLABELLA. 

Parfaite  créature — 

CLÉOPATRE. 

Ses  jambes ,  d'un  seul  pas ,  franchissaient  l'Océan  ; 
son  bras  e'tendu  ombrageait  l'univers.  Sa  voix,  quand 
il  parlait  à  ses  amis  ,  avait  la  sublime  harmonie  des 
sphères  ;  mais  quand  il  voulait  menacer  et  ébranler 
le  globe ,  elle  avait  la  force  d'un  tonnerre  éclatant. 
Sa  générosité  ne  connaissait  point  d'hiver  ;  c'était 
un  automne  qui  devenait  plus  riche  par  les  fruits 
qu'il  laissait  cueillir.  Ses  plaisirs  étaient  comme 
le  dauphin  ,  dont  le  dos  se  montre  toujours  au- 
dessus  de  l'élément  dans  lequel  il  vit.  Sur  sa  livrée 
se  promenaient  des  couronnes  et  des  diadèmes ,  des 
royaumes  et  des  lies  tombaient  de  sa  poche  comme 
des  pièces  d'argent. 

DOLABELLA. 

Cléopâtre.  — 

CLÉOPATRE. 

Croyez-vous  qu'il  ait  existé,  ou  qu'il  puisse  exister 
jamais  un  mortel  semblable  à  l'homme  que  je  vous 
peins  ici,  tel  que  je  l'ai  vu  dans  un  songe? 

DOLABELLA. 

Non ,  aimable  reine. 

CLÉOPATRE. 

Vous  mentez ,  et  les  dieux  vous  entendent.  Mais 
s'il  y  en  a  jamais  eu ,  ou  s'il  peut  en  reparaître  un 
semblable  ,  c'est  un  prodige  qui  passe  la  puissance 
des  songes.  La  nature  manque  ordinairement  de 
pouvoir  pour  égaler  les  étranges  créations  de  l'ima- 


,86  ANTOINE   ET    CLÉOPATRE, 

gination  ;  et  cependant ,  lorsqu'elle  forma  un  An- 
toine ,  la  nature  remporta  le  prix ,  et  effaça  par  ce 
chef-d'oeuvre  tous  les  fantômes  que  l'imagination 
peut  tracer. 

DOLABELLA. 

Daignez  m'e'couter ,  madame ,  votre  perte  est , 
comme  vous ,  inestimable ,  et  vos  regrets  en  éga- 
lent la  grandeur.  Puissë-je  ne  jamais  arriver  au 
succès  où  j'aspire,  si  le  contre-coup  de  votre  douleur 
ne  me  fait  pas  e'prouver  un  chagrin  qui  pénètre  jus- 
qu'au fond  de  mon  coeur  ! 

CLÉOPATRE. 

Je  vous  rends  grâce ,  seigneur —  Savez-vous  ce 
que  César  prétend  faire  de  moi  ? 

DOLABELLA. 

Je  vous  dis  à  regret  ce  que  je  désire  pourtant  que 
vous  sachiez. 

CLÉOPATRE. 

Parlez,  seigneur,  je  vous  prie. 

DOLABELLA. 

Quoique  César  soit  généreux — 

CLÉOPATRE. 

Il  veut  me  traîner  en  triomphe? 

DOLABELLA. 

C'est  son  dessein,  madame;  je  le  sais. 

(  On  entend  crier  dans  Tiatérieur  du  the'âtre.  ) 

Faites  place.  —  César  ! 

(Entrent  Ce'sar,  Gallus  ,  Me'cènes ,  Procule'ius,  Seleucus  et  suite.  ) 
CESAR. 

Oii  est  la  reine  d'Egypte? 


ACTE  V,    SCÈNE   II.  187 

DOLABELLA. 

Voilà  l'empereur,  madame. 

(  Clëopâtre  se  prosterne  à  genoux.) 
CÉSAR. 

Levez-vous ,  vous  ne  devez  point  fléchir  les  ge- 
noux; levez-vous,  belle  reine. 

CLËOPATRE. 

Seigneur,  les  dieux  le  veulent  ainsi  ;  il  faut  que 
j'obéisse  à  mon  maître,  à  mon  souverain. 

CÉSAR. 

Ne  vous  remplissez  point  de  ces  fâcheuses  idées  : 
le  souvenir  de  tous  les  outrages  que  nous  avons 
reçus  de  vous ,  quoique  marqués  de  notre  sang ,  est 
effacé ,  ou  nous  n'y  voyons  que  des  événemens  dont 
le  hasard  seul  est  coupable. 

CLÉOPATRE. 

Seul  arbitre  du  monde,  je  ne  puis  jamais  dé- 
fendre assez  bien  ma  cause  pour  la  justifier;  j'aime 
mieux  faire  l'aveu  des  faiblesses  qui  ont  souvent 
avant  moi  déshonoré  mon  sexe. 

CÉSAR. 

Sachez,  Cléopâtre,  que  nous  sommes  plus  dis- 
posés à  les  excuser  qu'à  les  aggraver.  Si  vous  répon- 
dez à  nos  vues,  qui  sont  pour  vous  pleines  de  bonté, 
vous  trouverez  de  l'avantage  dans  ce  changement  ; 
mais  si  vous  cherchez  à  imprimer  sur  mon  nom  le 
reproche  de  cruauté  en  suivant  les  traces  d'Antoine, 
vous  vous  priverez  de  mes  bienfaits ,  vous  précipi- 
terez vous-même  vos  enfans  dans  une  ruine  dont  je 


ï88  ANTOINE  ET   CLÉOPATRE, 

suis  prêt  à  les  sauver,  si  vous  voulez  vous  reposer 

sur  moi.  Je  vais  prendre  congé  de  vous. 

CLÉOPATRE. 

L'univers  est  ouvert  devant  vos  pas  :  il  est  à  vous  ; 
et  nous  qui  sommes  vos  écussons  et  vos  trophées, 
nous  serons  attachées  au  lieu  oîi  il  vous  plaira...  Sei- 
gneur, voici — 

CÉSAR. 

C'est  de  Cléopâtre  même  que  je  veux  prendre  con- 
seil sur  tout  ce  qui  l'intéresse. 

CLÉOPATRE, 

Seigneur ,  voilà  l'état  '^'*^^  de  mes  richesses,  de  l'ar- 
genterie et  des  bij/)ux  que  je  possède.  Il  est  exact  ; 
et  jusqu'aux  moindres  effets,  rien  n'y  est  omis.  Où 
est  Séleucus? 

SÉLEUCUS. 

Me  voici,  madame. 

CLÉOPATRE. 

Voilà  mon  trésorier,  seigneur;  sommez-le,  au 
péril  de  sa  tête ,  de  déclarer  si  j'ai  rien  détourné  ; 
dis  la  vérité,  Séleucus. 

SÉLEUCUS. 

Madame,  j'aimerais  mieux  perdre  l'usage  de  la 
parole ,  que  d'affirmer,  au  péril  de  ma  tête ,  ce  qui 
n'est  pas. 

CLÉOPATRE. 

Qu'ai-je  donc  caché? 

SÉLEUCUS. 

Assez  pour  racheter  tous  les  trésors  que  vous  dé- 
clarez. 


ACTE  V  ,   SCÈNE   IL  189 

CÉSAR. 

Ne  rougissez  pas ,  Cléopâtre ,  j'approuve  votre 
prudence. 

CLÉOPÂTRE. 

0  vois ,  César ,  considère  comme  la  fortune  est 
suivie  !  Tous  mes  serviteurs  m'abandonnent  pour  se 
donner  à  toi  ;  et  si  nous  changions  de  sort ,  tous  les 
tiens  te  quitteraient  pour  se  donner  à  moi.  —  L'in- 
gratitude de  ce  Sëleucus  met  le  comble  à  ma  fu- 
reur. —  0  lâche  esclave,  plus  perfide  que  n'est  l'a- 
mour mercenaire  !  —  Quoi  !  tu  t'en  vas  ?. . .  Oh  !  tu  t'en 
iras,  je  te  le  garantis!  mais  avant,  eusses-tu  des 
ailes  pour  fuir  ma  vengeance,  elle  saura  t'atteindre, 
vil  esclave ,  scélérat  sans  âme ,  chien  ingrat ,  ô  le 
plus  lâche  des  hommes  ! 

CÉSAR. 

Aimable  reine,  souffrez  que  je  vous  prie — 

CLÉOPATRE. 

0  Cësar,  quel  sanglant  affront  pour  moi  ! . . .  Lors- 
que vous ,  dans  l'éclat  de  votre  grandeur,  vous  dai- 
gnez honorer  de  votre  visite  une  infortunée,  mon 
propre  serviteur  viendra  augmenter  le  poids  de  mes 
disgrâces  par  sa  lâche  trahison  !  Eh  quoi ,  généreux 
César,  quand  je  me  serais  réserve  quelques  frivoles 
parures  de  femme ,  quelques  bagatelles  sans  valeur, 
de  ces  riens,  de  ces  légers  cadeaux  dont  on  salue 
ses  amis  ;  et  encore  quand  j'aurais  mis  à  part  quel- 
que bijou  de  prix  pour  Livie ,  pour  Octavie ,  afin 
d'obtenir  leur  intercession ,  devrais-je  être  fouillée 
par  un  homme  que  j'ai  nourri?  0  dieux,  cette  noir- 


igo  ANTOINE    ET    CLÉOPATRE, 

ceur  me  précipite  encore  plus  bas  que  l'abîme  où 
j'e'tais  tombée.  De  grâce,  fuis  de  ma  présence 
Ç  à  Séleucus  )  f  ou  je  ferai  voir  que  ma  grandeur 
passée  vit  encore  sous  les  cendres  de  mon  infor- 
tune. Si  tu  étais  un  homme  tu  aurais  pitié  de  moi  ! 

CÉSAR. 

Ne  réplique  pas,  Séleucus. 

CLÉOPATRE. 

Que  l'on  sache  que  les  grands  de  la  terre  sont  ac- 
cusés des  fautes  des  autres;  et  que,  si  nous  venons 
à  tomber,  nous  répondons  des  crimes  dont  nous  ne 
sommes  pas  capables.  Que  les  rois  sont  à  plaindre  ! 

CÉSAR. 

Cléopâtre ,  rien  de  ce  que  vous  avez  mis  en  ré- 
serve, ni  de  ce  que  vous  avez  déclaré,  n'entrera 
dans  le  registre  de  mes  conquêtes.  Il  est  toujours  à 
vous ,  disposez-en  à  votre  gré ,  et  croyez  que  César 
ne  s'abaisse  point  à  marchander  avec  vous  les  vils 
effets  que  vendent  les  artisans.  Ainsi  rassurez-vous; 
cessez  de  vous  voir  captive  dans  vos  pensées.  Non, 
chère  reine,  notre  intention  est  de  régler  votre  sort 
sur  les  avis  que  vous  nous  donnerez  vous-même. 
Vivez ,  dormez  en  paix  ;  l'intérêt  et  la  pitié  que  vous 
m'inspirez  vous  donnent  un  ami  dans  César,  et 
c'est  dans  ces  sentimens  que  je  vous  quitte. 

CLÉOPATRE. 

0  mon  maître  et  mon  souverain  ! 

CÉSAR. 

Je  n'accepte  point  ce  titre,  madame.  — Adieu. 

'  Cf'sar  sort  avec  sa  suite.  ) 


ACTE  V,  SCÈNE   IL  igi 

CLÉOPATRE. 

Il  me  flatte ,  mes  amis ,  il  me  flatte  de  belles  pa- 
roles pour  me  faire  oublier  ce  que  je  dois  à  ma 
gloire.  Mais,  e'coute,  Charmiane — 

(  Elle  parle  bas  à  Charmiane.  ) 
IRAS. 

Terminez,  terminez,  madame:  les  jours  brillans 
sont  passes,  et  nous  entrons  dans  les  ténèbres. 

CLÉOPATRE. 

Va  au  plus  vite.  —  Je  te  l'ai  déjà  dit,  tout  est 
arrange'.  Va,  et  dëpêche-toi. 

CHARMIANE. 

J'y  vais,  madame. 

DOLABELLA. 

Où  est  la  reine  ? 

CHARMIANE. 


\  Delabella  revient.  ) 


Voyez,  c'est  elle. 


(  Charmiane  sort.  ) 


CLEOPATRE. 

C'est  vous,  Dolabella  ! 

DOLABELLA. 

Madame ,  j'accomplis  mon  serment  et  vos  ordres  ; 
mon  attachement  me  fait  un  devoir  religieux  de 
les  remplir,  et  je  viens  vous  annoncer  que  Ce'sar  a 
re'solu  de  partir,  de  prendre  sa  route  par  la  Syrie , 
et  que  dans  trois  jours  il  vous  envoie  devant  lui , 
vous  et  vos  enfans.  Profitez,  selon  votre  prudence, 
de  cet  avis.  J'ai  rempli  vos  de'sirs  et  ma  promesse. 


ijp  ANTOINE   ET   CLÉOPATRE, 

CLÉOPATRE. 

Dolabella,  je  ne  pourrai  jamais  m'acquitter  avec 
vous. 

DOLABELLA. 

Je  vous  suis  de'voué.  Adieu,  grande  reine;  il  faut 
que  je  me  rende  auprès  de  César. 

CLÉOPATRE. 

Adieu  ,  mille  actions  de  grâces.  [Dolabella  sort.  ) 
■ — Eh  bien ,  Iras ,  quels  sont  tes  sentimens?  Tu  seras 
donc  promenée  dans  les  rues  de  Rome  comme  une 
marionnette  d'Egypte,  ainsi  que  moi?  Les  artisans, 
avec  leurs  tabliers  crasseux ,  leurs  équerres  et  leurs 
marteaux ,  nous  soulèveront  dans  leurs  bras  pour 
nous  montrer  au-dessus  de  la  foule  :  nous  serons  au 
milieu  du  nuage  de  cent  haleines  épaisses,  et  for- 
cées d'en  respirer  la  vapeur  fétide. 

IRAS. 

Que  les  dieux  nous  en  préservent  ! 

CLÉOPATRE. 

Oui,  voilà  le  sort  qui  nous  attend,  Iras.  D'inso- 
lens  licteurs  nous  montreront  au  doigt  comme  des 
courtisanes  publiques  ;  de  misérables  rimeurs  nous 
chansonneront  dans  leurs  airs  discordans  ;  les  his- 
trions ,  en  improvisant ,  nous  traduiront  sur  le 
théâtre ,  et  étaleront  aux  yeux  du  peuple  nos  fêtes 
nocturnes  d'Alexandrie  :  Antoine  sera  produit  sur  la 
scène  ivrQ  et  chancelant ,  et  moi  je  verrai  quelque 
écolier  à  la  voix  glapissante ,  et  travesti  en  Cléopâtre, 
avilir  ma  grandeur  sous  le  rôle  d'une  prostituée. 

IRAS. 

0  grands  dieux  î . . .  ■ 


ACTE   V,  SCÈNE   IL  ig-? 

CLÉOPATRE, 

Oui,  voilà  notre  destinée. 

IRAS. 

Jamais  je  ne  verrai  ces  horreurs  ,  car  je  suis  bien 
sûre  que  mes  ongles  sont  plus  forts  que  mes  yeux. 

CLÉOPATRE. 

C'est  là,  c'est  là  le  moyen  de  changer  en  folie  tous 
les  apprêts  de  notre  ennemi  ,  et  de  triompher 
de  ses  absurdes  projets.  (  Charmiane  revient.  )  C'est 
toi ,  Charmiane  !  —  Allons ,  mes  femmes ,  parez- 
moi  en  reine  :  allez ,  rapportez  mes  plus  brillans 
atours  ;  je  vais  encore  sur  les  bords  du  Cydnus  , 
au-devant  d'Antoine.  Allons,  Iras,  obéis.  —  Oui, 
courageuse  Charmiane ,  nous  en  finirons  ;  et  quand 
tu  auras  rempli  cette  dernière  tâche,  je  te  donnerai 
la  liberté  de  te  reposer  jusqu'au  dernier  jour  de 
l'univers.  Apporte  ma  couronne  ;  n'oublie  rien. 
Mais,  pourquoi  ce  bruit? 

(  Iras  sort.  •—  On  entend  un  bruit  dans lintérieur.  ) 
UN  GARDE. 

Il  y  a  là  un  villageois  qui  veut  absolument  être 
introduit  devant  votre  majesté;  il  porte  des  figues. 

CLÉOPATRE. 

Qu'on  le  fasse  entrer.  (Ze  garde  sort.)  Quel  faible 
instrument  suffit  pour  exécuter  une  grande  action  ! 
Il  m'apporte  la  liberté.  Ma  résolution  est  prise,  et  je 
ne  sens  plus  rien  en  moi  de  la  faiblesse  de  mon 
sexe  :  Cléopâtre  toute  entière  est  changée  en  mar- 
bre inflexible;  maintenant  la  lune  inconstante  n'est 
plus  ma  planète. 

ToM.  TH.  i3 


194  ANTOINE  ET   CLÉOPATRE, 

(  Le  garde  revient  avec  un  paysan  portant  une  corbeille-  ) 
LE  GARDE. 

Voilà  l'homme  que  j'ai  amené'. 

CLÉOPATRE. 

Éloigne-toi,  et  laisse-nous  seuls.  {Le  garde  sort.) 
{Au  pajsan.)  Hé  bien,  as-tu  là  ce  joli  reptile  du  Nil 
qui  tue  sans  douleur? 

LE  PAYSAN. 

Oui,  vraiment,  je  l'ai  :  mais  je  ne  voudrais  pas 
être  la  cause  que  vous  eussiez  envie  de  le  toucher; 
car  sa  morsure  est  immortelle  :  ceux  qui  en  meurent 
n'en  reviennent  jamais  ,  ou  bien  rarement. 

CLÉOPATRE. 

Te  rappelles-tu  quelques  personnes  qui  en  soient 
mortes  ? 

LE  PAYSAN. 

Plusieurs;  des  hommes,  et  des  femmes  aussi;  pas 
plus  vieux  qu'hier,  j'ouïs  parler  d'une  femme,  une 
fort  honnête  femme  ,  mais  un  peu  sujette  à  mentir  ; 
^^^^  ce  qui  ne  convient  pas  à  une  femme,  à  moins  que 
ce  ne  soit  en  tout  honneur.  Comme  elle  est  morte  de 
sa  morsure  !  quelle  douleur  elle  a  ressentie  !  D'hon- 
neur ,  elle  rend  un  fort  bon  te'moignage  du  ver  : 
mais  qui  croira  la  moitié  de  ce  qu'elles  disent  ne 
sera  pas  sauvé  par  la  moitié  de  tout  ce  qu'elles  peu- 
vent faire.  Voici  ce  qui  est  le  plus  dangereux  , 
c'est  que  ce  reptile  est  un  étrange  reptile. 

CLÉOPATRE. 

Va-t'en ,  adieu. 


ACTE    V,  SCÈNE   II.  195 

LE  PAYSAN. 

Je  vous  souhaite  beaucoup  de  plaisir  avec  ce  ver. 

CLÉOPATRE. 

Adieu. 

LE  PAYSAN. 

N'oubliez  pas ,  voyez-vous ,  que  le  ver  fera  son 
devoir  de  ver. 

CLÉOPATRE. 

Oui,  oui,  adieu. 

LE  PAYSAN. 

Songez  bien,  madame,  qu'il  ne  faut  donner  le  ver 
à  garder  qu'à  personne  prudente;  car  il  n'y  a  ma  foi 
rien  de  bon  à  attendre  du  ver. 

CLÉOPATRE. 

Ne  t'inquiète  pas;  on  y  prendra  garde. 

LE  PAYSAN. 

Ne  lui  donnez  rien  ,  je  vous  en  prie  ;  car  il  ne  vaut 
pas  la  nourriture. 

CLÉOPATRE. 

Et  moi,  me  mangerait-il? 

LE  PAYSAN. 

Vous  ne  devez  pas  croire  que  je  sois  assez  simple 
pour  ne  pas  savoir  que  le  diable  lui-même  ne  vou- 
drait pas  manger  une  femme  :  je  sais  bien  aussi  que 
la  femme  est  un  mets  digne  des  dieux ,  quand  le 
diable  ne  l'assaisonne  pas.  Mais,  en  vérité,  ces 
paillards  de  diables  font  grand  tort  aux  dieux  dans 
les  femmes;  car  sur  dix  femmes  que  font  les  dieux  , 
les  diables  en  corrompent  cinq. 


196  ANTOINE   ET    CLÉOPATRE, 

CLÉOPATRE. 

Allons,  laisse-moi;  adieu. 

LE  PAYSAN. 

En  vérité,  je  vous  souhaite  beaucoup  de  plaisir 
avec  l'aspic. 

(  Le  paysan  sort.  ) 
(  Iras  rentre  avec  une  robe,  une  couronne,  etc. ,  etc.) 
CLÉOPATRE. 

Donne-moi  ma  robe  royale  ,  et  pose  ma  couronne 
sur  mon  front.  Je  sens  en  moi  des  désirs  impatiens 
d'immortalité  :  c'en  est  fait;  le  jus  de  la  grappe 
d'Egypte  n'humectera  plus  ces  lèvres.  Vite,  vite, 
bonne  Iras,  vite;  il  me  semble  que  j'entends  Antoine 
qui  m'appelle  :  je  le  vois  se  lever  pour  louer  mon 
acte  de  courage,  je  l'entends  se  moquer  de  la  for- 
tune de  César.  Les  dieux  commencent  par  donner 
le  bonheur  aux  hommes ,  pour  excuser  leur  cour- 
roux à  venir. — Mon  époux,  je  te  suis!  —  Que 
mon  courage  prouve  mes  droits  à  ce  titre  chéri.  Je 
suis  d'air  et  de  feu,  et  je  rends  à  la  terre  grossière 
mes  autres  élémens.  —  Bon,  avez-vous  fini?  — 
Venez  donc,  et  recueillez  la  dernière  chaleur  de 
mes  lèvres.  Adieu,  tendre  Chariuiane.  Iras,  adieu 
pour  jamais.  (Elle  les  embrasse j  Iras  tombe  et  meurt.) 
Mes  lèvres  ont-elles  donc  le  venin  de  l'aspic  ?  Quoi, 
tu  tombes?  Ah!  si  notre  séparation  de  la  vie  est 
aussi  douce  qu'elle  le  paraît  en  toi,  le  trait  de  la 
mort  n'est  donc  pas  plus  redoutable  que  la  pinçure 
d'un  amant,  qui  blesse  et  qu'on  désire  encore. 
Chère  Iras,  te  voilà  donc  gisante  et  paisible!  En 
disparaissant  aussi  rapidement  du  monde,  tu  sem- 


ACTE   V,  SCÈNE  II.  197 

blés  lui  dire  qu'il  ne  vaut  pas  le  temps  de  lui  faire 
nos  adieux. 

GHARMIANE, 

Dissous-toi,  épais  nuage,  et  change-toi  en  pluie; 
que  je  puisse  dire  que  les  dieux  eux-mêmes  pleurent. 

CLÉOPATRE. 

Cet  exemple  m'accuse  de  lâcheté. — Si  elle  rencon- 
tre avant  moi  mon  Antoine  à  la  belle  chevelure ,  il 
l'interrogera  sur  mon  sort,  et  lui  donnera  le  premier 
baiser,  baiser  que  je  ne  céderais  pas  pour  la  félicité 
des  cieux.  Viens  (^f  V aspic  quelle  applique  sur  son 
sein;)  toi  qui  donnes  la  mort,  que  ta  dent  aiguë 
tranche  d'un  seul  coup  le  noeud  de  ma  vie.  Allons, 
pauvre  animal  venimeux,  courrouce-toi  et  achève. 
0  que  ne  peux-tu  parler  pour  que  je  puisse  t'enten- 
dre  appeler  le  grand  César  un  âne  impolitique! 

CHARMIANE. 

0  astre  de  l'Orient  ! 

CLÉOPATRE. 

Cesse,  cesse  tes  plaintes.  Ne  vois-tu  pas  mon  pou- 
pon sur  mon  sein?  Vois,  comme  il  s'endort  en  suçant 
sa  nourrice. 

CHARMIANE. 

Oh  !  brise-toi ,  brise-toi ,  mon  coeur. 

CLÉOPATRE. 

0  toi,  suave  comme  un  baume,  doux  comme 
l'air,  tendre...  0  Antoine!  —  {Elle  applique  un 
autre  aspic  sur  son  bras.  )  Allons,  viens  toi  aussi.  — 
Pourquoi  rester  plus  long-temps?.. 

(  Elle  meurt.) 


iy8  ANTOINE  ET   CLÉOPATKE, 

CHARMIANE. 

Dans  ce  monde  odieux? —  Ainsi,  —  adieu 

donc.  —  O  mort  !  tu  peux  te  vanter  maintenant 
d'avoir  en  ta  possession  une  beauté'  qui  n'a  point  eu 
son  égale.  Beaux  yeux,  astres  de  lumière  {en  lui 
fermant  les  jeux  ) ,  fermez-vous ,  et  que  jamais  deux 
yeux  si  pleins  de  grâce  et  de  majesté  n'envisagent 
le  char  d'or  du  soleil  !  . . .  —  Votre  couronne  est 
dérangée  ;  je  veux  la  redresser,  et  après  jouer  aussi 
mon  rôle. 

(  Surviennent  des  gardes  qui  entrent  brusquement.  ) 
PREMIER  GARDE. 

Oii  est  la  reine  ? 

CHARMIANE. 

Parlez  bas ,  ne  l'éveillez  point. 

PREMIER  GARDE, 

César  a  envoyé 

CHARMIANE. 

Un  messager  trop  lent (Elle  s'applique  un 

aspic.)  Oh  !  viens,  allons  vite,  hâte-toi  j  je  com- 
mence à  te  sentir. 

PREMIER  GARDE. 

Approchons.  Oh  î  tout  ne  va  pas  au  gré  de  nos 
désirs  ;  César  est  trompé. 

SECOND  GARDE. 

J'aperçois  Dolabella  que  César  avait  envoyé  :  ap- 
pelez-le. 

PREMIER  GARDE. 

Qu'est-ce  que  tout  ceci ,  Charmiane  ?  Cela  est- il 
une  belle  oeuvre,  Charmiane? 


ACTE   V,    SCÈNE    II.  199 

CHARMIANE. 

Oui,  oui,  très-belle,  et  cligne  d'une  princesse 
issue  de  tant  de  rois  illustres....  Ah  î  soldats  !... 

(  Elle  expire.  ) 
DOLABELLA   entre. 

En  quel  e'tat  sont  les  choses  ici  ? 

SECOND  GARDE. 

Tout  est  mort. 

DOLABELLA. 

César ,  tes  conjectures  ont  rencontré  juste  :  tu 
viens  voir  de  tes  yeux  l'acte  funeste  que  tu  as  tant 
cherché  à  prévenir. 

(  On  entend  crier  derrière  le  tUéâtre.  ) 

Place  ;  faites  place  à  César. 

(  Entre  César  et  sa  suite.  ) 

DOLABELLA. 

Ah  !  seigneur ,  vos  pressentimens  n'étaient  que 
trop  vrais  ;  ce  que  vous  craigniez  est  arrivé. 

CÉSAR. 

C'est  finir  avec  courage  :  elle  a  pénétré  notre  des- 
sein ,  et  en  souveraine  elle  a  suivi  sa  volonté.  —  Le 
genre  de  leur  mort?  Je  ne  vois  sur  elles  aucune 
trace  de  sang. 

DOLABELLA. 

Qui  les  a  quittées  le  dernier  ? 

PREMIER  GARDE. 

Un  pauvre  villageois  ,  qui  leur  a  apporté  des 
figues.  Voilà  encore  sa  corbeille. 

CÉSAR. 

C'étaient  donc  des  figues  empoisonnées  ? 


200  ANTOINE  ET   CLÉOPATRE, 

PREMIER  GARDE. 

Ah  !  Cësar ,  Charmiane,  que  vous  voyez  là ,  vivait 
encore  il  n'y  a  qu'un  moment.  Elle  était  debout  et 
parlait.  Je  l'ai  trouvée  arrangeant  le  diadème  sur  le 
front  de  sa  maîtresse  morte,  et  aussitôt  je  l'ai  vue 
chanceler  et  tomber. 

CÉSAR. 

0  noble  faiblesse  ! Si  elles  avaient  avalé  du 

poison ,  on  le  reconnaîtrait  à  quelque  enflure  exté- 
rieure .  Mais  Cléopâtre  semble  s'être  endormie  comme 
si  elle  voulait  attirer  encore  un  autre  Antoine  dans 
les  filets  de  ses  grâces.  ' 

DOLABELLA. 

Là ,  sur  son  sein ,  paraît  une  piqûre  que  le  sang 
a  rougie ,  et  un  peu  d'enflure  à  la  peau  ;  la  même 
marque  paraît  sur  son  bras. 

PREMIER  GARDE. 

C'est  la  trace  d'un  aspic  ;  et  ces  feuilles  de  figuier 
ont  sur  elles  une  viscosité  toute  semblable  à  celle 
que  les  aspics  laissent  après  eux  dans  les  cavernes 
du  Nil. 

CÉSAR. 

Il  y  a  apparence  que  c'est  ainsi  qu'elle  est  morte , 
car  son  médecin  m'a  dit  qu'elle  l'a  questionné  long- 
temps sur  les  genres  de  mort  les  plus  faciles  et  les 
moins  douloureux.  {^Aux  gardes.  )  Enlevez-la  dans 
son  lit,  et  retirez  ses  femmes  de  ce  tombeau.  Elle 
sera  ensevelie  auprès  de  son  cher  Antoine ,  et  nulle 
tombe  sur  la  terre  n'aura  enfermé  un  couple  aussi 
fameux.  D'aussi  grandes  catastrophes  frappent  ceux 
qui  en  sont  les  auteurs  ;  et  la  pitié  qu'inspire  leur 


ACTE  V,   SCÈNE   IL  201 

histoire ,  rendra  leurs  noms  aussi  célèbres  que  celui 
du  vainqueur  qui  les  a  réduits  à  cette  de'plorable 
extrémité'.  —  Je  veux  que  notre  armée ,  dans  une 
pompe  solennelle ,  suive  leur  convoi  funèbre ,  et 
après  nous  marcherons  vers  Rome.  Dolabella,  ayez 
soin  que  le  plus  grand  ordre  préside  à  cette  solen- 
nité ('^^). 


riNDU  CINQUIÈME  ET  DERNIER  ACTE. 


NOTES 
SUR  ANTOINE  ET   CLÉOPATRE. 


<^'^  Gi'psj-  est  ici  employé,  dans  ses  deux  sens  à' Égyptienne  et 
de  Bohémienne. 

(^5  Allusion  au  triumvirat. 

C^)  Etre  un  cocu  triomphant  qui  se  fait  honneur  de  l'être , 
charge  his  horns  ivith  garlands  y  il  y  a  des  commentateurs  qui 
lisent  change  au  lieu  de  charge. 

C4)  Hérode  rendit  hommage  aux  Romains  pour  conserver  le 
royaume  de  Judée.  Steevens  pense  qu'il  y  a  ici  une  allusion  au 
personnage  de  ce  monarque  dans  les  Mjrstères  de  l'origine  du 
théâtre.  Hérode  y  était  toujours  représenté  comme  un  tyran 
sombre  et  cruel ,  et  son  nom  devint  une  expression  proverbiale 
pour  peindre  la  fureur  dans  ses  excès. 

C'est  ainsi  qu'Hamlet  dit  d'un  comédien  qu'il  outre  le  carac- 
tère d'Hérode ,  out-Herods  Herod. 

Dans  cette  tragédie  (d'Antoine  et  Cléopâtre) ,  Alexas  dit  à 
la  reine  qu'Hérode  de  Judée  lui-même  n'ose  pas  la  regarder 
quand  elle  est  de  mauvaise  hvimeur.  Charmiane  désire  donc  un 
fils  qui  soit  respecté  d'Hérode,  c'est-à-dire,  des  monarques  les 
plus  fiers  et  les  plus  cruels. 

^^5  Expression  proverbiale.  Warburton  croit  qu'il  y  a  ici  un 
rapport  mystérieux  entre  ce  mot  dejigues  prononcé  sans  inten- 
tion ,  et  la  corbeille  de  figues  ,  qui ,  au  cinquième  acte  ,  ren'- 
ferme  l'aspic  dont  la  morsure  abrège  les  jours  de  Cléopâtre. 

t^)  C'est-à-dire ,  je  n'aurai  point  d'enfans. 


2o4  NOTES 

C7)  Les  Égyptiens  adoraient  la  lune  sous  le  nom  d'Isis,  qu'ils 
représentaient  tenant  dans  sa  main  une  sphère  et  une  amphore 
pleine  de  blé. 

W  Une  vieille  superstition  populaire  disait  que  la  crinière 
d'un  cheval  tombant  dans  de  l'eau  corrompue  se  changeait  en 
animaux  vivans. 

(^9)  Allusion  aux  phioles  de  larmes  que  les  Romains  déposaient 
dans  les  mausolées. 

t'")  Suivant  une  antique  tradition  ,  les  Antonius  descendaient 
d'Hercule  par  son  fils  Antéon.  Plutarque  observe  qu'il  y  avait 
dans  le  maintien  d'Antoine  une  certaine  grandeur  qui  lui  don- 
nait quelque  ressemblance  avec  les  statues  et  les  médailles  d'Her- 
cule ,  dont  Antoine  affectait  de  contrefaire  de  son  mieux  le  port 
et  la  contenance. 

f"5  Le  mot  light  est  un  des  mots  sur  lesquels  Shakspeare  joue 
le  plus  volontiers.  Léger  est  ici  ^our  frwole. 

C12)  Plante  narcotique. 

^'■^^  JEn  vérité.  Indeed  et  in  deed  ,  en  effet ,  dans  le  fait,  en 
réalité!  Le  jeu  de  iBOt  est  plus  complet  en  anglais. 

("^^  Je  paraîtrais  en  négligé  devant  lui  sans  aucune  marque 
de  respect. 

(*^)  On  peut  voir  dans  Plutarque  quel  était  le  luxe  des  repas 
d'Antoine. 

t'^)  A  fearl  La  Peur  était  un  personnage  de  théâtre  dans  les 
anciens  spectacles  anglais ,  appelés  moralities  y  quelques  com- 
mentateurs ont  voulu  lii-e  afeard ,  effrayé.  Le  sens  est  le  même, 
mais  l'allusion  n'existe  plus. 

C'7)  La  fameuse  Nelly-Gwin  amusa  Charles  II  par  une  espiè- 
glerie semblable. 

^'*^  Shakspeare  donne  ce  nom  à  l'épée  d'Antoine  en  mémoire 


SUR   ANTOINE  ET  CLÉOPATRE.  iô5 

de  la  bataille  de  Philippes  ,  de  même  que  nos  anciens  chevaliers 
donnaient  quelquefois  à  la  leur  le  nom  de  quelqu'un  de  leurs 
exploits. 

C'9)  Some  of  iheir  plants  are  ill  rooted  already. 

^^°)  Coup  de  charité.,  alms-drink.  La  boisson  d'aumône, 
terme  usité  parmi  les  buveurs ,  pour  signifier  la  portion  du 
verre  que  boit  un  convive ,  pour  soulager  son  compagnon.  C'est 
ainsi  que  Lépide  se  charge  volontiers  de  ce  qui  réjDugne  à  ses 
collègues. 

C=^0  Le  phénix. 

C'"')  On  dit  qu'un  cheval  a  un  nuage  sur  sa  tête ,  lorsqu'il  a 
une  tache  noire  entre  les  deux  yeux.  Cet  accident  de  couleur 
lui  donne  un  air  soucieux ,  et  indique  un  mauvais  caractère. 

C^^)  Cette  scène  est  une  allusion  évidente  aux  questions  adres- 
sées par  Elizabeth  à  sir  James  Melvil ,  sur  la  malheureuse  Marie 
Stuart.  En  consultant  les  mémoires  de  Melvil ,  on  s'aperçoit  ai- 
sément qtie  ce  rapprochement  n'est  pas  imaginaire. 

CH)  «  La  galère  capitainesse  de  Cléopâtre  s'appelait  Antoniade, 
en  laquelle  il  advint  une  chose  de  sinistre  présage;  des  aron- 
delles  avaient  fait  leurs  nids  dessoubs  la  pouppe  :  il  y  en  vint 
d'autres  puis  après  qui  chassèrent  ces  premières  ,  et  démolirent 
leurs  nids.  »  Plutarque. 

^^^5  Taon ,  mouche  qui  fait  affoler  les  bœufs  en  été  par  la 
violence  de  sa  piqûre. 

^^^^  Benighted  surpris  par  la  nuit;  nous  avons  conservé  le 
mot  atardé,  qui  rend  assez  bien  le  mot  anglais.  On  trouve 
si  rarement  de  ces  mots  hardis  dans  les  phrases  de  Letourneur, 
que  celui-ci  nous  a  semblé  mériter  grâce  plutôt  que  tant 
d'expressions  emphatiques  bien  éloignées  de  celles  qu'emploie 
Shakspeare. 

C27)  C'est  ainsi  que  le  débauché  Antoine  traitait  le  sublime 
patriotisme  de  Brutus.  IVarhurlon. 


2o6  NOTES 

(28)  ]Sious  ignorons  pourquoi  Letourneur  n'a  daigné  nommer 
qu'en  note,  ce  pauvre  maître  d'école  devenu  un  personnage 
par  cette  ambassade.  Euphronius  est  un  nom  historique. 

C'^g)  Think  and  die.  Les  uns  veulent  qu'il  y  ait  drink  and  die, 
boire  et  mourir,  parce  qu'Enobarbus  est  ami  des  festins.  La 
plus  ancienne  version  porte  think  and  die.  Mais  ici  Enobarbus 
est  indigné ,  et  il  cherche  à  justifier  la  trahison  qu'il  médite. 
Naturellement  généreux  ,  ce  n'est  pas  avec  une  gaieté  hypocrite 
qu'il  se  prépare  à  déserter  son  général. 

C3°)  Nous  renvoyons  au  dictionnaire  des  jeux  pour  les  détails 
qu'on  souhaiterait  sur  la  Gribouillette  ;  Rabelais  la  met  au 
nombre  des  exercices  de  Gargantua. 

(3  0  II  n'est  guère  de  métajohores  orientales  qu'on  puisse  com- 
parer à  ces  expressions  de  Cléopâtre.  Il  y  a  ici  une  recherche 
qu'on  retrouve  plusieurs  fois  dans  les  discours  de  cette  reine 
courtisane.  Shakspeare  aurait-il  voulu  créer  un  style  égyp- 
tien ?  Ce  style-là  mériterait  souvent  l'épithëque  de  pyramidal 
que  madame  de  Staël  donnait  aux  vers  de  l'un  de  nos  poètes  les 
plus  distingués  (M.  Chénedollé). 

(^^)  TheworldUs  great  snare,  le  gi-and  piège  du  monde.  C'est 
la  guerre. 

(33)  "Priple  iurnd  whore.  Elle  s'était  d'abord  donnée  à  Jules 
César  dont  elle  avait  eu  Césarion  ;  puis  à  Antoine ,  et  celui-ci 
suppose  qu'elle  le  triche  déjà  avec  Octave. 

(^4)  Gipsy  est  encore  ici  employé  pour  Egyptienne  d'Egypte 
et  Egyptienne  moderne ,  cette  caste  vagabonde  si  bien  peinte  par 
l'auteur  de  Tom-Jones  ,  et  de  nos  jours,  par  sir  Walter-Scott 
dans   Gujr  Mannering. 

(35)  Past  and  loose  : 

On  plie  une  bourse  de  cuir  ou  une  ceinture  en  plusieurs  plis, 
et  on  la  pose  sur  une  table  :  un  des  plis  semble  présenter  le 
milieu  de  la  ceinture,  celui  qui  y  enfonce  un  poinçon  croit  le 


SUR  ANTOINE  ET  CLÉOPATRE.  207 

tenir  bien  ferme  au  milieu  de  la  ceinture,  tandis  que  celui  avec 
lequel  il  joue  ,  le  prend  par  les  deux  bouts  et  l'eiilève. 

En  Angleterre  on  connaît  encore  ce  jeu  parmi  le  peuple 
sous  le  nom  de  Piicking  at  the  bell  (Hawkens). 

t^^)  Let  me  lodge  Ljchas  on  the  horns  of  the  inoon  ,  ce  que 
Letourneur  traduit  par  Lancer  Ljchas  dans  le  sein  des  nuages 
ensanglantés  y  pour  se  rapprocher  de  l'expression  de  Sénëque, 
qui  dans  son  Hercule ,  peint  Lychas  lancé  dans  l'air ,  teignant 
les  nuages  de  son  sang  et  écrasé  contre  un  rocher. 

C'est  ce  Lychas  qui  avait  apporté  à  Hercule  la  chemise  de 
Déjanire  qui  l'avait  reçue  du  centaure  Nessus. 

(^^^)  Mausolée,  près  du  temple  d'Isis,  que  Cl éopâtre  avait  fait 
bâtir  pour  sa  sépulture  ,  selon  la  coutume  des  rois  d'Egypte. 

(■^^5  «  Toutefois  Cléopâtre  ne  voulut  pas  ouvrir  les  portes; 
mais  elle  se  vint  mettre  à  des  fenêtres  hautes ,  et  dévala  en 
bas  quelques  chaînes  et  coi"des ,  dedans  lesquelles  on  emjja- 
queta  Antoine,  et  elle,  avec  deux  de  ses  femmes  ,  le  tira  amont. 
Ceux  qui  furent  présens  à  ce  spectacle,  disent  qu'il  ne  fut  oncques 
chose  si  piteuse  à  voir.  » 

(39)  Par  cette  affectation  de  légèreté ,  CléojDatre  voudrait-elle 
inspirer  de  la  gaieté  à  Antoine,  et  encourager  ceux  qui  l'aident 
à  le  tirer  amont? 

^*^°)  False  Iiouse  wife  fortune  break  her  wheel. 

TVheel  veut  dire  rouet  aussi-bien  que  roue ,  et  le  rapport  qui 
existe  entre  house  wife  et  wheel  (rouet  ),  nous  a  décidé  à  adop- 
ter ce  sens,  quoi  qu'en  disent  les  mythologues.  Peut-être  Shaks- 
peare  a-t-il  confondu  la  Fortune  avec  la  Destinée ,  qui  file  la 
vie  des  hommes ,  quoique  ce  ne  soit  pas  non  plus  avec  un  rouet 
qu'on  représente  les  Parques. 

«(  C40  Elle  lui  tailla  un  bordereau  des  bagues  et  finances  qu'elle 
»  pouvait  avoir.  Mais  il  se  trouva  là  d'adventure  l'un  de  ses 
»  trésoriers  nommé  Séleucus  ,  qui  la  vint ,  devant  César ,  con- 
»  vaincre  ,  pour  faire  un  bon  valet ,  qu'elle  n'y  avait  pas  tout 


2o8  NOTES 

))  mis  et  qu'elle  en  recelait  sciemment  et  retenait  quelque  chose; 
»  dont  elle  fut  si  fort  pressée  d'impatience  etcholère,qu'elleralla 
«  prendre  aux  cheveux  et  luy  donna  plusieurs  coups  de  poing  sur 
»  le  visage.  César  s'en  prit  à  rire  ,  et  la  fist  cesser  :  Hélas  !  dit- 
»  elle,  adonc  ,  César,  n'est-ce  pas  une  grande  indignité,  que  tu 
1)  ayes  bien  daigné  prendre  la  peine  de  venir  vers  moi ,  et  m'ayes 
»  fait  l'honneur  de  parler  avec  moi  cheftive,  réduite  en  si  pi— 
»  teux  et  si  misérable  estât ,  et  puis  que  mes  serviteurs  me 
»  viennent  accuser,  si  j'ai  peut-être  mis  à  part  et  réservé  quelques 
»  bagues  et  joyaux  propres  auxfemines,  non  point,  hélas!  pour 
»  moy  malheureuse  en  parer,  mais  en  intention  d'en  faire  quel- 
»  ques  petits  présens  à  Octavia  et  à  Livia,  à  cette  fin  ,  que  par 
»  leur  intercession  et  moyen,  tu  me  fusses  plus  doux  et  plus 
»  gracieux.  » 

W=^)  Le  paysan  joue  ici  sur  le  verbe  fo  /z'e,  mentir  et  se  coucher. 
To  lie  in  the  -way  ofhonestj-. 

C'est  se  coucher  en  tout  honneur  (  avec  son  mari  ) ,  car 
mentir  en  tout  honneur  serait  plus  difficile  à  expliquer. 

(43)  Plusieurs  poètes  ont  travaillé  le  sujet  d'Antoine  et  Cléopâtre 
pour  le  théâtre.  Parmi  les  pièces  anglaises,  après  celle  deShaks- 
peare,  la  plus  remarquable  est  la  tragédie  de  Dryden  :  AU  for 
Love^  or  the  Ti^orldwelllost.  Elle  a  plus  de  régularité,  plus  d'é- 
galitédansla  diction  On  y  trouve  d'excellentes  scènes  détachées,  et 
des  morceaux  de  la  plus  belle  poésie  :  mais  il  s'en  faut  bien  qu'on  y 
rencontre  le  feu  de  l'action,  le  caractère  distinctif  des  personnages 
et  de  leur  expression  ,  ou  ces  sublimes  beautés  qui  caractérisent 
le  vrai  génie  dramatique.  Dryden  avoue  lui-même  qu'il  a  imité 
le  divin  Shakspeare  dans  son  style  ;  en  conséquence  il  s'est  écarté 
comme  lui  de  sa  méthode  ordinaire  d'écrire  en  vers  rimes.  On 
rencontre  aussi  dans  plus  d'un  endroit  ces  imitations ,  et  le  lec- 
teur qui  connaît  un  peu    Shakspeare  aperçoit  tout  de  suite  les 
passages  imités  de  plusieurs  de  ses  tragédies.  Dryden  se  flatte ,  par 
cette  imitation ,  de  s'être  surpassé  dans  cette  pièce ,  que  les  cri- 
tiques anglais  reconnaissent  pour  être ,  en  général ,  la  meilleure 
qu'il  ait  faite. 

L'action  commence  après  la  bataille  d'Actium,  qui  fut  si  fn- 


SUR  ANTOINE  ET  CLÉOPATRE.  209 

neste  à  Antoine.  Cléopâtre  cherche  à  le  distraire  par  les  ressour- 
ces du  luxe,  et  par  les  divertissemens  qu'elle  a  ordonnés  pour 
célébrer  le  jour  de  sa  naissance.  Une  des  plus  belles  scènes  du 
premier  acte,  à  laquelle  Dryden  lui-même  donne  la  préférence 
sur  toutes  celles  qu'il  ait  jamais  faites,  c'est  la  scène  entre  An- 
toine découragé  et  presque  désespéré ,  et  son  ami ,  le  vertueux  et 
brave  Ventidius ,  qui  lui  reproche  ses  débauches  et  sa  passion 
pour  le  plaisir.  D'abord  il  s'attire  l'indignation  d'Antoine ,  qui 
cependant  revient  insensiblement  au  sentiment  de  reconnais- 
sance qu'il  doit  aux  vertueuses  intentions  de  son  ami ,  et  qui 
prend  la  résolution  de  redevenir  un  homme  et  un  héx'os ,  en  ha- 
sardant une  nouvelle  tentative  contre  Octave. 

Cléopâtre,  au  commencement  du  second  acte,  est  extrême- 
ment inquiète  et  mécontente  de  ce  qu'Antoine  veut  l'aban- 
donner. Elle  ménage  encore  un  rendez-vous  avec  lui,  pour  le 
faire  chanceler  dans  son  projet.  En  vain  Ventidius  cherche-t-il 
à  empêcher  cette  dangereuse  entrevue.  Antoine  se  fait  d'abord 
violence,  et  lui  reproche  tout  ce  qu'elle  lui  a  fait  négliger  et 
perdre.  Elle  se  justifie ,  et  lui  montre  les  offres  séduisantes  que 
César  lui  a  fait  proposer,  et  qu'elle  a  rejetées  pour  lui.  Ce  fai- 
ble Romain  se  laisse  enfin  tellement  séduire ,  qu'il  renonce  à  tous 
ses  projets  héroïques,  et  reste  auprès  d'elle. 

Antoine  se  livre  de  nouveau  à  la  débauche  et  aux  plaisirs  que 
Cléopâtre  lui  prépare.  Ventidius  fait  de  nouveaux  efForls  pour 
l'en  arracher;  et  son  ami  Dolabella,  qui  revient  de  Rome,  lui 
apprend  les  conditions  avantageuses  d'un  accommodement  avec 
César.  Ventidius  croit  les  devoir  à  sa  médiation  et  â  son  amitié; 
mais  Dolabella  lui  apprend  qu'il  n'y  a  pas  contribué  ,  et  dit  qu'il 
veut  lui  amener  ses  avocats  :  c'est  Octavie  son  épouse  ,  avec  ses 
deux  enfans.  Antoine  leur  montre  d'abord  beaucoup  de  froideur 
et  d'indifférence  :  mais  leur  générosité  le  subjugue,  et  réveille 
en  lui  sa  première  tendresse.  Cléopâtre ,  inquiète  de  l'arrivée 
d'Octavie,  lui  témoigne  ,  dans  une  scène  très-courte  qui  finit  le 
troisième  acte,  son  dépit  avec  beaucoup  de  hauteur. 

Antoine  se  sent  trop  faible  pour  faire  ses  adieux  à  sa  maî- 
tresse; il  en  charge  son  ami  Dolabella.  Celui-ci  est  lui-même 
épris  des  charmes  de  Cléopâtre,  Sa  commission  lui  fournit  l'oc- 
ToM.  III.  14 


2IO  NOTES 

casion  de  lui  déclarer  son  amour.  Cléopâtre ,  d'après  le  conseil 
d'Alexas  ,  profite  de  cet  aveu  pour  exciter  la  jalousie  d'An- 
toine et  ranimer  sa  passion.  Ventidius  et  Octavie  ont  épié  la 
conversation  de  Cléopâtre  avec  Dolabella  ;  ils  la  racontent  à  An- 
toine, qui,  indigné  contre  eux,  leur  eu  fait  les  plus  amers  re- 
proches. Ils  se  justifient  tous  deux  ,  et  Cléopâtre  en  rejette  toute 
la  faute  sur  Alexas,  qui  lui  avait  conseillé  de  piquer  sa  jalousie 
pour  le  retenir.  Ils  se  séparent. 

Dans  l'intervalle  du  quatrième  au  cinquième  acte  se  donne  la 
bataille  navale  qui  achève  la  perte  d'Antoine ,  et  pendant  la- 
quelle toute  la  fl.otte  d'Egypte  eut  la  perfidie  de  se  jeter  du  côté 
de  César.  Cette  perte  confond  Antoine  ,  excite  sa  rage ,  et  le 
plonge  dans  le  découragement.  Cléopâtre ,  pour  se  soustraire  à 
sa  colère  ,  se  retire  dans  son  tombeau ,  et  lui  fait  jjarvenir ,  par 
Alexas ,  la  nouvelle  de  sa  feinte  mort.  Cette  perte  met  le  com- 
ble au  désespoir  d'Antoine  ;  il  prie  Ventidius  de  lui  ôter  la  vie  ; 
mais  celui-ci  s'étant  poignardé  lui-même ,  Antoine  se  précipite 
sur  son  épée.  Cléopâtre  accourt ,  le  trouve  mourant ,  et  elle  se 
donne  aussi  la  m.ort ,  comme  dans  Shakspeare. 

Il  ne  faut  que  comparer  ce  plan  abrégé  de  la  tragédie  de 
Dryden  avec  celui  de  Shakspeare,  pour  voir  que  le  premier  a 
beaucoup  plus  de  situations,  et  que  l'enchaînement  en  est  mieux 
combiné.  Quiconque  lira  cette  pièce  de  Dryden ,  y  verra  partout 
les  soins  et  le  travail  du  poëte ,  qui ,  avant  de  commencer  son 
ouvrage,  s'est  bien  pénétré  de  son  sujet  et  des  plus  petites  cir- 
constances qui  y  avoient  trait,  par  la  lecture  de  Plutarque  , 
d'Appien  et  de  Dion-Cassius ,  sources  où  il  a  puisé.  Il  est  vrai 
qu'on  ne  trouvera  pas  tous  ces  traits  dans  Shakspeare ,  quoiqu'on 
y  en  rencontre  plusieurs  :  miais  Shakspeare  s'emparera  telle- 
ment du  lecteur ,  il  entraînera  et  occupera  si  fort  son  cœur , 
qu'il  lui  fera  oublier  ou  négliger  toutes  les  froides  réflexions  de 
la  critique. 

U Antoine  et  Cléopâtre  de  Sir  Cari  Sedley  est  bien  au- 
dessous  de  la  tragédie  de  Dryden  :  elle  ne  fut  imprimée 
qu'en  i6'77  ;  je  n'en  connais  que  l'historique  :  mais  j'ai  lu  une 
autre  tragédie  du  même  auteur,  intitulée  :  Beautjy  the  Conque- 
ror,  or  the  death  of  Marc-Anthonj ,  a  iragedjr  in  imitation  of 


SUR  ANTOINE  ET  CLÉOPATRE.  an 

the  roman  'ivaj-  ofwriting  :  elle  est  imprimée  avec  une  collec- 
tion in-4°.  de  quelques  œuvres  de  Sedley ,  mise  au  jour  par  le 
capitaine  Ayloffe,  à  Londres,  i'jo2.  Elle  est  en  vers  rimes,  et 
dans  un  style  très-inégal,  souvent  très-enflé,  quelquefois  noble, 
et  très-souvent  faible.  Les  efforts  de  César  pour  engager  Cléo- 
pâtre  à  quitter  Antoine  en  font  le  principal  sujet  :  cette  prin- 
cesse va  même  jvisqu'à  le  trahir.  En  général  le  poëte  s'est  écarté 
en  différentes  occasions  de  la  vérité  de  l'histoire;  mais  ses  pro- 
pres épisodes  n'ont  pas  une  grande  valeur.  Il  amène,  par  exem- 
ple ,  sur  la  scène  un  grand  scélérat ,  Achillas ,  à  qui  il  fait  our- 
dir des  trames  secrètes  pour  s'emparer  du  trône  d'Egypte  ,  qu'il 
espère  partager  avec  sa  maîtresse  Iras.  L'imitation  du  style  ro- 
main ,  qu'annonce  le  titre  de  la  pièce ,  ne  se  trouve  que  dans  les 
chœurs  des  quatre  premiers  actes  j  encore  manquent-ils  du  vrai 
stj-le  lyrique. 


LES  MEPRISES, 

COMÉDIE. 


NOTICE 

SUR  LES  MÉPRISES. 


Il  est  peu  de  comédies  qui  aient  été  aussi 
souvent  et  aussi  diversement  reproduites  sur  la 
scène  que  les  Méneclimes  de  Plaute  ;  c'est  la 
seule  dette  que  Shakspeare  ait  contractée  envers 
les  auteurs  dramatiques  de  Tantiquité.  Mais  il 
a  su  enrichir  Tidëe  du  poète  latin  par  l'appa- 
rence nouvelle  qu'il  lui  donne  et  les  incidens 
qu'il  a  multipliés.  Les  Méprises  sont  un  vrai 
modèle  d'intrigue.  Tout  le  comique  des  situa- 
tions résulte,  il  est  vrai,  d'une  invraisemblance 
exagérée  encore  par  Shakspeare  \  car  les  deux 
frères  jumeaux  ont  deux  esclaves  jumeaux 
comme  eux,  et  qui  portent  le  même  nom.  Mais, 
ainsi  que  l'observe  très-bien  M.  Schlegel,  il  n'y 
a  pas  de  degrés  dans  l'incroyable  ;  si  l'on  ac- 
corde une  des  ressemblances ,  on  aura  tort  de 
faire  des  difficultés  pour  l'autre  ;  et  si  les  spec- 
tateurs s'amusent  des  méprises ,  elles  ne  pour- 
ront jamais  se  croiser  et  se  combiner  trop  di- 


^ 


2,6  NOTICE 

versement.  La  variété  des  événeniens  et  des 
rencontres  imprévues  des  quatre  frères  \  le 
danger  que  court  celui  qui  se  voit  arrêté  pour 
dettes ,  et  qui  est  ensuite  enfermé  comme  fou , 
tandis  que  l'autre ,  voyant  sa  vie  attaquée ,  est 
obligé  de  se  réfugier  dans  une  abbaye 5  deux 
scènes  d'amour  et  de  jalousie ,  sauvent  la  pièce 
de  l'ennui  que  pourrait  amener  l'éclaircisse- 
ment trop  long-temps  différé.  Malgré  toutes  les 
intrigues  qui  s'entre-croisent ,  tout  est  lié  dans 
la  fiction ,  tout  s'y  développe  de  la  manière  la 
plus  heureuse ,  et  le  dénoûment  a  quelque 
chose  de  solennel  par  la  reconnaissance  qui  a 
lieu  devant  un  tribunal  auquel  préside  le  prince. 

Shakspeare  a  eu  l'art  de  motiver  son  exposi- 
tion ^  dans  les  Ménechmes  de  Plante  ,  elle  est 
faite  au  moyen  d'un  prologue;  mais  ici  elle 
consiste  dans  le  grave  récit  des  douleurs  d'un 
père  à  qui  la  constance  de  ses  regrets  va  coû- 
ter la  vie. 

Peut-être  devons-nous  être  fâchés  que  Shaks- 
peare n'ait  pas  conservé  le  personnage  du  Pa- 
rasite de  Plante  ;  mais  Shakspeare  ne  connais- 
sait tout  au  plus  Plante  que  par  une  traduction 
anglaise,  et  son  génie  indépendant  et  capricieux 


SUR  LES   MÉPRISES.  217 

pouvait-il  s'astreindre  à  imiter  servilement  un 
modèle?  Comme  Regnard  de  nos  jours,  il  a  su 
introduire  dans  le  cadre  de  l'auteur  latin  la 
peinture  de  son  siècle ,  en  conservant  des  noms 
classiques  à  ses  personnages.  Il  serait  plutôt  à 
regretter  que ,  moins  entraîne  par  le  vice  de  son 
sujet ,  il  eût  évité  l'écueil  des  trivialités  et  quel- 
ques plaisanteries  grossières,  qui  cependant  sont 
toujours  empreintes  de  ce  cachet  d'originalité 
dont  Shakspeare  marque  ses  défauts  comme  ses 
beautés. 

I/aventure  de  Dromio  avec  la  Maritorne 
d'Antipholus  de  Syracuse  rappelle  naturelle- 
ment les  scènes  si  comiques  de  Cléanthis  et  de 
Sosie  dans  Amphitryon. 

Le  reproche  de  liberté  adressé  par  quelques 
critiques  à  Molière ,  qui  cependant  écrivait  pour 
une  cour  jalouse  des  convenances  jusqu'à  la 
pruderie,  prouve  combien  il  était  difficile  de 
conserver  le  décorum  dans  un  sujet  aussi  épi- 
neux^ et  Shakspeare,  favori  de  la  cour,  était 
encore  plus  le  poète  du  peuple. 

Si  cette  comédie ,  moins  intéressante  par  la 
peinture  des  caractères  que  par  la  variété  des 
surprises  oii  conduit  la  ressemblance  des  ju- 


2i8  NOTICE 

meaux ,  est  inférieure  aux  autres  comédies  de 
Shakspeare,  il  faut  autant  l'attribuer  au  vice 
du  sujet  qu'à  la  jeunesse  de  l'auteur  ;  car  ce  fut 
une  de  ses  premières  pièces.  Plusieurs  critiques 
ont  même  prétendu  qu  elle  n'avait  étéque  retou- 
chée par  lui.  Mais  il  suffirait,  pour  y  reconnaî- 
tre Shakspeare,  de  quelques  traits  de  morale  qui 
attestent  sa  profonde  connaissance  du  cœur  hu- 
main. Avec  quelle  adresse  l'ahbesse  qu'Adriana 
va  consulter  arrache  à  sa  jalousie  l'aveu  de  ses 
torts  !  quels  sages  avis  pour  toutes  les  femmes  ! 

Selon  Malone,  cette  comédie  aurait  été  écrite 
en  iSgS*,  et  selon  Chalmers,  en  iSgi.  —  La 
traduction  anglaise  des  Ménechmes  de  Plante, 
par W.  Warner,  ne  fut  imprimée  qu'en  iSgS^ 
mais  dans  Hall  et  Hollingshed  il  est  fait  men- 
tion d'une  jolie  comédie  de  Plante  qu'on  dit 
avoir  été  jouée  dès  l'an  i520,  et  quelques-uns 
prétendent  que  c'étaient  les  Ménechmes. 

En  Allemagne ,  ce  sujet  a  été  traité  aussi  dès 
l'origine  du  théâtre  ;  mais  c'est  surtout  en  Italie 
que  ce  canevas  a  été  souvent  employé. 

Nous  citerons  parmi  les  imitations  françaises 
celles  de  Rotrou  et  de  Regnard. 

Donner  l'analyse  de  la  pièce  de  Rotrou,  c'est 


SUR  LES  MÉPRISES.  219 

donner  en  même  temps  l'extrait  de  celle  de 
Plaute  5  sa  comédie  est  plutôt  une  traduction 
quune  imitation. 

Ménechme  Sosicle  arrive  à  Epidamne , 
lieu  de  la  résidence  de  son  frère ,  sans  savoir 
qu  il  y  est  établi.  Il  est  émerveillé  de  s'y  voir 
connu  et  nommé  par  tout  le  monde ,  accablé 
des  reproches  d'une  femme  qui  veut  être  la 
sienne ,  et  des  caresses  d'une  autre  qui  se  con- 
tente d'un  titre  plus  doux. 

Rotrou  a  un  peu  adouci  le  personnage  de  la 
courtisane  Erotie ,  dont  il  fait  une  jeune  veuve 
qui  met  de  la  pruderie  dans  ses  épanchemens , 
et  qui  permet  que  Ménechme  lui  fasse  la  cour , 
pourvu ,  lui  dit-elle, 

Qu'elle  demeure  aux  termes  de  l'honneur; 
Que  mon  honnêteté  ne  soit  point  offensée , 
Et  qu'un  but  vertueux  borne  votre  pensée. 

Elle  n'ignore  pas  cependant  que  Ménechme  est 
marié.  Shakspeare  a  été  plus  fidèle  aux  vraisem- 
blances en  conservant  à  ce  personnage  le  carac- 
tère de  courtisane  que  lui  donne  le  poète  latin. 
Regnard  a  imaginé  une  autre  fable.  Ses  Mé- 
nechmes  ne  sont  point  mariés  ;  tous  deux  veu- 
lent l'être  ,  et  sont  rivaux.  L'un  est  un  provin- 


220  NOTICE 

cial  grossier  et  brutal,  qui  vient  à  Paris 
recueillir  la  succession  d'un  oncle.  11  a  été  insti- 
tué légataire  universel ,  parce  que  le  défunt  igno- 
rait la  destinée  du  second  de  ses  neveux ,  qui 
avait  quitté  dès  l'enfance  la  maison  paternelle. 

Cependant  le  chevalier  Ménechme  est  à  Pa- 
ris ,  aux  prises  avec  la  mauvaise  fortune  ;  une 
vieille  douairière  se  sent  toute  portée  à  changer 
son  sort  en  Tépousant,  et  le  chevalier  ne  fait 
pas  le  difficile,  lorsque  son  amour  pour  Isabelle, 
la  propre  nièce  d'Araminte ,  lui  ouvre  les 
yeux  sur  l'âge  de  sa  tante.  C'est  cette  même 
Isabelle  que  son  frère  doit  épouser ,  et  que  Dé- 
mophon  son  père  a  promise  à  Ménechme  en  con- 
sidération de  la  succession  qu'il  vient  recueillir. 
Le  hasard  instruit  le  chevalier  de  cette  aventure, 
et  il  ne  songe  plus  qu'à  souffler  à  son  frère  sa  maî- 
tresse et  son  héritage.  Peut-être  n'est-ce  pas  là 
une  intention  très-morale ,  et  le  chevalier  nous 
semble  friser  un  peu  les  chevaliers  des  Brelans, 
quoiqu'il  se  donne,  lors  de  la  reconnaissance,  un 
air  de  générosité  en  partageant  la  fortune  de 
l'oncle  avec  Ménechme ,  et  en  lui  cédant  une  de 
ses  deux  maîtresses. 

On  a  aussi  reproché  à  Regnard  d'être  trivial 


SUR  LES  MÉPRISES.  221 

et  bas  ;  reproche  peu  fondé.  Son  comique  nous 
semble  au  niveau  de  son  sujet  ;  en  voulant 
s'élever,  il  risquait ,  comme  ses  devanciers ,  de 
devenir  froid  et  de  cesser  d'être  plaisant.  La 
comédie  des  Ménechmes  est  une  de  celles  qui 
servent  de  fondement  à  sa  réputation. 

Nous  ne  citerons  pas  la  comédie  des  Deux  Ar- 
lequins de  Le  Noble ,  ni  les  Deux  Jumeaux  de 
Bergame.  Les  personnages  de  nos  Arlequins 
nous  semblent  fort  heureusement  choisis  pour 
donner  un  air  de  vérité  à  ces  sortes  de  pièces ,  à 
cause  du  masque  qui  fait  indispensablement 
partie  de  leur  costume ,  et  de  ce  costume  lui- 
même,  qui  prête  à  Tillusion  plus  que  tout  autre. 

A.  P. 


LES  MÉPRISES. 


PERSONNAGES. 

SOLTNUS ,  duc  d'Éphèse. 
JEGÏ'ON  ,  marchand  de  Syracuse. 

AINTIPHOLUS  d'Éphèse  ,      )   deux  frères  jumeaux,  fils  d'jEgéon  et 
ANTîPHOLUS  de  Syracuse  ,  J  d'Emilie  ,  mais  inconnus  l'un  à  l'autre. 
DROMIO  d'Ephèse,      1    deux  frères  jumeaux,  et  esclaves  des 
EROMIO  de  Syracuse,/       deux  Antipholus. 
BALTASAR ,  marchand. 
AÎ^GELO,  orfèvre. 

UN  AUTRE  COMMERÇANT ,  ami  d'Antipholus  de  Syracuse. 
PINCH  ,  maître  d'école  et  magicien. 

EMILIE  ,  femme  d'jEgéou  ,  abbesse  d'une  communauté  d'E- 
phèse. 
ADRIANA,  femme  d'Antipholus  d'Ephèse. 
LUCIANA ,  sœur  d'Adriana. 
UNE  COURTISANE. 
UN  GEOLIER. 
Officiers  de  justice  et  autres. 


La  scène  est  à  Èphese. 


LES  MEPRISES. 


W\%%%\WW\«'%^%'%««/\%%%%fc%%%%«%'%%%fV%)l/%<\i«/\^«\%%%\'VVt>%/%'\/%%%«%%;V%%%%\»%l^ 


ACTE  PREMIER. 


SCÈNE  PREMIÈRE. 

Appartement  dans  le  palais  du  duc. 

Le  due  d'ÉPHÈSE,  iEGÉON,  un  GEOLIER;  des 

officiers  et  autres  gens  de  la  suite  du  duc. 

jEGÉON. 

Poursuivez,  Solinus;  accomplissez  ma  perte ,  et 
par  votre  arrêt  de  mort  terminez  mes  maux ,  termi- 
nez tout  pour  moi. 

LE    DUC. 

Marchand  de  Syracuse ,  cesse  de  plaider  ta  cause  ; 
je  ne  suis  pas  assez  partial  pour  enfreindre  nos  lois. 
La  haine  et  la  discorde ,  récemment  excitées  par 
l'outrage  harbare  que  votre  duc  a  fait  à  ces  mar- 
chands, nos  honnêtes  compatriotes,  qui,  faute 
d'or  pour  racheter  leurs  vies,  ont  scellé  de  leur 
sang  ses  décrets  rigoureux ,  défendent  toute  pitié  à 
nos  regards  menaçans;  car  depuis  les  querelles  in- 
testines et  mortelles  élevées  entre  tes  séditieux  com- 
patriotes et  nouS;  il  a  été  arrêté  dans  des  conseils 
ToM.  III.  i5 


35.6  LES  MÉPRISES, 

solennels ,  par  nous  et  le  peuple  de  Syracuse ,  de  ne 
permettre  aucune  espèce  de  ne'goce.  Bien  plus  en- 
core; si  un  homme,  ne'  dans  Ephèse,  est  rencontre' 
dans  les  marches  et  les  foires  de  Syracuse  ;  et  si  un 
homme ,  né  dans  Syracuse ,  aborde  à  la  baie  d'É- 
phèse ,  il  meurt ,  et  ses  marchandises  sont  confis- 
quées à  la  disposition  du  duc,  à  moins  qu'il  ne  trouve 
une  somme  de  mille  marcs  pour  acquitter  la  peine 
et  lui  servir  d^e  rançon.  Tes  denrées,  estimées  au 
plus  haut  prix  ,  ne  montent  pas  à  cent  marcs  ;  ainsi 
la  loi  te  condamne  à  mourir. 

jEGÉON. 

Eh  bien ,  ce  qui  me  console ,  c'est  que  ,  par  l'exé- 
cution de  votre  sentence,  mes  maux  finiront  avec  le 
soleil  couchant. 

LE   DUC, 

Allons,  Syracusain,  parle;  déclare-nous  en  peu 
de  mots  la  cause  qui  t'a  fait  quitter  ta  ville  natale , 
et  quel  sujet  t'a  amené  dans  Éphèse. 

iEGÉON. 

On  ne  pouvait  m'imposer  une  tâche  plus  cruelle 
que  de  m'enj oindre  de  raconter  des  maux  indici- 
bles. Cependant,  afin  que  le  monde  sache  que  ma 
mort  doit  être  attribuée  à  la  nature  et  non  à  un 
crime  honteux  ^'^ ,  je  dirai  tout  ce  que  la  douleur  me 
permettra  de  dire.  —  Je  suis  né  dans  Syracuse,  et 
j'épousai  une  femme  qui  n'était  heureuse  que  pour 
moi ,  et  que  j'aurais  rendue  toujours  heureuse  aussi 
sans  les  destins  ennemis.  Je  vivais  content  avec  elle; 
notre  fortune  s'augmentait  tous  les  jours  par  les 
voyages  que  je  faisais  souvent  à  Epidamnum,  jus- 


ACTE    I,    SCÈNE    I.  227 

tju'à  la  mort  de  mon  facteur.  Sa  perte,  ayant  laisse'  le 
soin  de  mes  biens  à  l'abandon ,  me  força  de  m'ar- 
racher  aux  tendres  embrassemens  de  mon  e'pouse. 
A  peine  six  mois  d'absence  s'étaient  écoules,  que 
cette  épouse  chérie,  prête  à  succomber  sous  le  doux 
fardeau  que  la  nature  condamne  les  femmes  à  por- 
ter, fit  ses  préparatifs  pour  me  suivre ,  et  arriva  en 
sûreté  aux  lieux  où  j'étais.  Bientôt  après  son  arrivée 
elle  devint  l'heureuse  mère  de  deux  beaux  enfans  ; 
et ,  ce  qu'il  y  a  d'étrange ,  tous  deux  si  ressemblans 
l'un  à  l'autre,  qu'on  ne  pouvait  les  distinguer  que  par 
leurs  noms.  A  la  même  heure  et  dans  la  même  hô- 
tellerie, une  pauvre  femme  fut  délivrée  d'un  sem- 
blable fardeau,  et  mit  au  monde  deux  jumeaux 
mâles  qui  se  ressemblaient  parfaitement.  J'achetai 
ces  deux  enfans  de  leurs  parens,  qui  étaient  dans 
l'extrême  indigence,  et  je  les  élevai  pour  servir  mes 
deux  fils.  Ma  femme,  c|ui  n'était  pas  peu  fière  de 
m'avoir  donné  ces  deux  fils ,  me  pressait  chaque 
jour  de  retourner  dans  notre  patrie  :  à  la  fin  je  me 
rendis  à  ses  instances,  mais  à  regret,  et,  hélas! 
trop  tôt.  Nous  nous  embarquâmes. — ^^Nous  étions 
déjà  éloignés  d'une  lieue  d'Épidamnum  avant  que 
la  mer,  esclave  soumise  aux  vents,  nous  eût  me- 
nacés d'aucun  accident  tragique  ;  mais  l'espérance 
nous  quitta  bientôt.  Le  peu  de  clarté  que  nous  prê- 
tait le  ciel  obscurci ,  ne  servit  cju'à  montrer  à  nos 
âmes  effrayées  le  gage  douteux  d'une  mort  immé- 
diate :  pour  moi  je  l'aurais  embrassée  sur-le-champ 
avec  joie,  si  les  continuelles  lamentations  de  mon 
épouse,  qui  pleurait  d'avance  le  malheur  inévitable 
qu'elle  voyait  s'approcher,  et  les  plaintes  touchantes 


228  LES  MÉPRISES, 

des  deux  petits  enfaiis  qui  pleuraient  par  imita- 
tion, dans  l'ignorance  de  ce  qu'il  fallait  craindre, 
ne  m'eussent  force  de  chercher  à  reculer  l'instant 
fatal  pour  eux  et  pour  moi  :  et  voici  quelle  était 
notre  ressource.  —  Il  n'en  restait  point  d'autre.  — 
Les  matelots  cherchèrent  leur  salut  dans  notre  cha- 
loupe ,  et  nous  abandonnèrent ,  à  nous ,  le  vaisseau 
qui  allait  s'abimer.  Ma  femme,  plus  attentive  à 
veiller  sur  son  dernier  ne,  l'avait  attaché  au  petit  mât 
de  réserve  dont  se  munissent  les  mariniers  pour  les 
tempêtes;  avec  lui  était  lié  un  des  jumeaux  esclaves; 
et  moi  j'avais  eu  le  même  soin  des  deux  autres  en- 
fans.  Cela  fait,  ma  femme  et  moi,  les  yeux  inces- 
samment fixés  sur  les  objets  chers  à  nos  cœurs,  nous 
nous  tenions  à  chacune  des  extrémités  du  mât;  et 
flottant  aussitôt  au  gré  des  vagues ,  nous  fûmes 
portés  par  elles  vers  Corinthe,  à  ce  que  nous  ju- 
geâmes. A  la  fin,  le  soleil,  se  remontrant  à  la  terre, 
dissipa  les  funestes  vapeurs  qui  avaient  causé  nos 
maux  ;  sous  l'intkience  bienfaisante  de  sa  lumière 
désirée ,  les  mers  se  calmèrent  par  degrés ,  et  nous 
découvrîmes  au  loin  deux  vaisseaux  qui  cinglaient 
sur   nous,   l'un   de  Corinthe,    l'autre   d'Épidaure. 

Mais  avant  qu'ils  nous  eussent  atteints Oh  !   ne 

me  forcez  pas  de  vous  dire  le  reste  ;  devinez  ce  qui 
suivit  par  ce  que  vous  venez  d'entendre. 

LE   DUC. 

Poursuis,  vieillard  :  n'interromps  point  ton  récit  : 
nous  pouvons  du  moins  te  plaindre  si  nous  ne  pou- 
vons te  pardonner. 


iEGEON. 


Oh  !  si  les  dieux  nous  avaient  témoigné  cette  pitié 


ACTE  I,   SCÈNE   I.  act) 

je  ne  les  aurais  pas  appelés  à  si  juste  titre  des  dieux 
sans  pitië  pour  nous  !  Avant  que  les  deux  vaisseaux 
se  fussent  avancés  à  dix  lieues  de  nous,  nous  don- 
nâmes sur  un  vaste  rocher;  pousse'  avec  violence 
sur  cet  écueil,  notre  navire  secourable  fut  ouvert 
et  partagé  par  le  milieu;   de  sorte  que,  dans  cet 
injuste  divorce,  la  fortune  nous  laissa,  à  ma  femme 
et  à  moi,  un  objet  de  consolation  et  un  de  douleur. 
La  moitié  qui  la  portait,  la  pauvre  infortunée,  et 
qui  paraissait  chargée  du  poids  le  plus  léger.,  mais 
non  pas  de  la  plus  légère  douleur ,  fut  poussée  avec 
plus  de  vitesse  devant  les  vents  :  et  ils  furent  pris 
tous  trois  à  notre  vue  par  des  pécheurs  de  Corinthe  , 
autant  que  nous  en  pûmes  juger  :  à  la  fin,  un  autre 
navire  s'était  emparé  de  nous  ;  les  gens  de  l'équipage, 
venant  à  connaître  ceux  que  le  sort  les  destinait  à 
sauver,  accueillirent  avec  bienveillance  leurs  hôtes 
naufragés  :  et  ils  seraient  parvenus  à  enlever  aux 
pêcheurs  leur  proie,  si  leur  vaisseau  n'avait  pas  été 
mauvais  voilier;  ils  furent  donc  obligés  de  diriger 
leur  route  vers  leur  patrie.  —  Vous  avez  entendu 
quelle   aventure  m'a  séparé  de  mon  bonheur;    et 
toutes  mes  infortunes  n'ont  prolongé  ma  vie  que 
pour  me  faire  répéter  les  tristes  récits  de  mes  dou- 
leurs. 

LE    DUC. 

Au  nom  des  infortunés  sur  lesquels  tu  t'affliges , 
accorde-moi  la  faveur  de  me  dire  en  détail  ce  qui 
vous  est  arrivé  à  eux  et  à  toi,  jusqu'à  ce  jour. 

^GÉON. 

Mon  plus  jeune  fds ,  et  l'aîné  dans  ma  tendresse, 
parvenu  à  l'âge  de  dix-huit  ans ,  s'est  montré  em- 


23o  LES  MÉPRISES, 

pressé  de  faire  la  recherche  de  son  frère  :  et  il  m'a 
prié ,  avec  importunité  ,  de  permettre  que  son 
jeune  esclave  (car  les  deux  enfans  avaient  partagé  le 
même  sort  :  et  celui-ci,  séparé  de  son  frère,  en  avait 
conservé  le  nom)  pût  l'accompagner  dans  cette 
recherche.  Pour  tenter  de  retrouver  un  des  objets 
de  ma  tendresse,  je  hasardai  de  perdre  l'autre.  J'ai 
parcouru  pendant  cinq  étés  les  extrémités  les  plus 
reculées  de  la  Grèce ,  errant  jusque  près  des  côtes 
de  l'Asie;  et  revenant  vers  ma  patrie ,  je  suis  abordé 
à  Éphèse ,  sans  espoir  de  les  trouver ,  mais  ne  pou-^ 
vaut  laisser  sans  la  parcourir  ni  cette  ville ,  ni  toute 
autre,  oii  habitent  des  hommes.  C'est  ici  enfin  que 
doit  se  terminer  l'histoire  de  ma  vie  :  et  je  m'esti- 
merais heureux  de  ma  mort,  si  toutes  mes  fatigues 
avaient  pu  m'apprendre  du  moins  que  mes  enfans 
vivent. 

LE  DUC. 

Infortuné  jEa^éon ,  que  les  destins  ont  marqué 
pour  éprouver  le  comble  du  malheur,  crois-moi, 
si  je  le  pouvais  sans  violer  nos  lois ,  sans  offenser  ma 
couronne,  mon  serment  et  ma  dignité,  que  les 
princes  ne  peuvent,  quand  ils  le  voudraient,  com- 
promettre ni  annuler,  mon  âme  attendrie  plaide- 
rait ta  cause.  Mais ,  quoique  tu  sois  dévoué  à  la 
mort,  et  que  ta  sentence  prononcée  ne  puisse  se 
révoquer  qu'à  la  honte  de  notre  honneur,  cependant 
je  te  favoriserai  de  toute  l'étendue  de  mon  pouvoir. 
Ainsi,  marchand  ,  je  t'accorderai  ce  jour  pour 
chercher  ton  salut  dans  un  secours  bienfaisant  : 
emploie  tous  les  amis  que  tu  peux  avoir  dans 
Éphèse  ;  implore ,  prie ,  emprunte ,  pour  former  la 


ACTE  I,  SCÈNE  II.  23i 

somme,  et  vis;  sinon  ta  mort  est  inévitable.- — 
Geôlier  ,  prends-le  sous  ta  garde. 

(  Le  duc  sort  avec  sa  suite.  ) 
LE    GEOLIER. 

Oui ,  seigneur. 

jEGÉON. 

iEgëon  se  retire  sans  espoir  et  sans  secours  ;  et  sa 
mort  ne  sera  différée  que  jusqu'au  lendemain. 

(  Ils  sortent.  ) 

SCÈNE  IL 

Place  publique. 

ANTIPHOLUS  et  DROMIO  de  Syracuse,  un  MAPii- 
CHAND. 

LE    MARCHAND. 

Ayez  donc  soin  de  répandre  que  vous  êtes  d'Épi- 
daure ,  si  vous  ne  voulez  pas  voir  tous  vos  biens 
confisqués.  Ce  jour  même,  un  marchand  de  Syracuse 
vient  d'être  arrêté ,  pour  avoir  abordé  en  ces  lieux , 
et,  n'étant  pas  en  état  de  racheter  sa  vie,  il  doit 
périr,  d'après  les  statuts  de  la  ville,  avant  que  le 
soleil  fatigué  de  sa  course  se  couche  à  l'occident. 
—  Voilà  votre  argent ,  que  j'avais  en  dépôt. 

ANTIPHOLUS,  àDromio. 

Va  le  porter  au  Centaure ,  oii  nous  sommes  logés , 
Dromio,  et  tu  attendras  là  que  j'aille  t'y  rejoindre. 
Dans  une  heure  il  sera  temps  de  diner  :  je  vais  dans 
cet  intervalle  jeter  un  coup  d'oeil  sur  les  coutumes 


232  LES  MÉPRISES, 

de  cette  ville,  parcourir  les  marchands,  conside'rer 
les  édifices  :  après  quoi  je  retournerai  prendre 
quelque  repos  dans  mon  hôtellerie  :  car  je  suis  las 
et  excédé  de  ce  long  voyage.  Va-t'en. 

DROMIO, 

Plus  d'un  homme  vous  prendrait  volontiers  au 
mot,  et  s'en  irait  en  effet,  en  ayant  un  si'  bon  moyen 
de  partir. 

(  Dromio  sort.  ) 
ANTIPHOLUS,  au  marchand. 

C'est  un  valet  de  confiance ,  monsieur ,  qui  sou- 
vent, lorsque  je  suis  accablé  par  l'inquiétude  et  la 
mélancolie,  égaie  mon  humeur  par  ses  propos  plai- 
sans.  —  Allons,  voulez-vous  que  nous  nous  prome- 
nions ensemble  dans  la  ville,  et  venir  ensuite  à  mon 
auberge  dîner  avec  moi? 

LE    MARCHAND. 

Je  suis  invité,  monsieur,  chez  certains  négocians  , 
dont  j'espère  d'assez  grands  bénéfices.  Je  vous  prie 
de  m'excuser. — Mais  bientôt,  si  vous  voulez,  sur 
les  cinq  heures,  je  vous  rejoindrai  à  la  place  du 
marché ,  et  de  ce  moment  je  vous  tiendrai  fidèle 
compagnie  jusqu'à  l'heure  du  coucher  :  mes  affaires 
pour  cet  instant  me  forcent  de  me  séparer  de  vous. 

ANTIPHOLUS. 

Adieu  donc ,  jusqu'à  tantôt.  —  Moi ,  je  vais  aller 
me  perdre,  et  errer  çà  et  là  dans  tous  les  quartiers  , 
pour  voir  la  ville. 

LE  MARCHAND. 

Monsieur,  je  vous  souhaite  beaucoup  de  satis- 
faction. 

(  Le  marchand  sort.  ) 


ACTE  I,   SCÈNE   ÏI.  233 

ANTIPHOLUS  seul. 

En  me  souhaitant  la  satisfaction ,  il  me  souhaite 
ce  que  je  ne  puis  obtenir.  Je  suis  dans  le  monde 
comme  une  goutte  d'eau  qui  cherche  dans  l'Océan 
une  autre  goutte  ;  et  qui  venant  à  tomber  dans  le 
vaste  abîme  pour  y  rejoindre  sa  compagne,  se  perd 
elle-même  errante  et  inaperçue.  C'est  ainsi  que 
moi,  infortuné ,  pour  trouver  une  mère  et  un  frère, 
je  me  perds  moi-même  en  les  cherchant. 

(  Entre  Dromio  d'Ephèse .  ) 

ANTIPHOLUS,  apercevant  Dromio. 

Voici  l'almanach  de  mes  dates.  —  Comment? 
par  quel  hasard  es-tu  de  retour  si  tôt? 

DROMIO  d'Éphèse. 

De  retour  si  tôt ,  dites-vous?  au  contraire,  je  ne 
viens  que  trop  tard.  Le  chapon  brûle,  le  cochon  de 
lait  tombe  de  la  broche  :  l'horloge  a  déjà  sonné  douze 
heures  :  et  ma  maîtresse  m'en  a  fait  sonner  une  sur 
la  joue,  tant  elle  est  enflammée  de  colère,  parce  que 
le  dîner  refroidit.  Le  dîner  refroidit  parce  que  vous 
n'arrivez  point  au  logis  ;  vous  n'arrivez  point  au 
logis ,  parce  que  vous  n'avez  point  d'appétit  ;  vous 
n'avez  point  d'appétit,  parce  que  vous  avez  bien 
déjeuné  :  mais  nous  autres,  qui  savons  jeûner  et 
prier,  nous  faisons  pénitence  aujourd'hui  de  \otre 
faute. 

ANTIPHOLUS. 

Contenez  vos  poumons ,  monsieur ,  et  répondez 
à  ceci  :  oii  avez-vous  laissé  l'argent  que  je  vous  ai 
remis  ? 


234  LES  MÉPRISES, 

DROMIO. 

Oh!  —  Quoi?  les  six  sous  que  j'ai  eus  mercredi 
dernier ,  pour  payer  au  sellier  la  croupière  de  ma 
maîtresse?  —  Eh!  monsieur,  c'est  le  sellier  qui  l'a 
eu  cet  argent  ;  je  ne  l'ai  pas  gardé. 

ANTIPHOLUS. 

Je  ne  suis  pas  en  ce  moment  d'humeur  de  plai- 
santer :  dis-moi,  et  sans  tergiverser,  où  est  l'argent? 
Nous  sommes  e'trangers  ici  ;  comment  oses-tu  te 
fier  à  d'autres  qu'à  toi ,  pour  garder  une  si  grosse 
somme  ? 

DROMIO. 

Je  vous  en  prie,  monsieur ,  remettez  votre  plaisan- 
terie au  temps  où  vous  serez  assis  à  table  pour 
dîner  :  j'accours  en  poste  vous  chercher  de  la  part 
de  ma  maîtresse  :  si  je  retourne  sans  vous,  je  serai 
un  vrai  poteau  de  boutique  ^'^  :  car  elle  m'écrira 
votre  faute  sur  le  visage.  — Il  me  semble  que  votre 
estomac  devrait,  comme  le  mien,  vous  tenir  lieu 
d'horloge,  et  vous  rappeler  au  logis,  sans  autre 
messager. 

ANTIPHOLUS. 

Allons,  allons,  Dromio,  tes  plaisanteries  sont 
hors  de  raison.  Garde-les  pour  une  heure  plus  gaie 
que  celle-ci  :  encore  une  fois,  où  est  l'or  que  j'ai 
confié  à  ta  garde  ? 

DROMIO. 

A  moi,  monsieur?  hé  mais  !  vous  ne  m'avez  point 
donné  d'or. 

ANTIPHOLUS. 

Mais,  monsieur  le  coquin,   aurez-vous  bientôt 


ACTE  I,   SCÈNE   II.  235 

cessé  vos  folies ,  et  me  direz-vous  ce  que  vous  avez 
fait  de  ce  dont  je  vous  ai  chargé? 

DROMIO. 

Tout  ce  dont  je  suis  chargé,  monsieur,  se  borne 
à  vous  ramener  du  marché  chez  vous,  au  Phénix, 
pour  dîner  :  ma  maîtresse  et  sa  sœur  vous  attendent. 

ANTIPHOLUS. 

Par  mou  baptême,  veux-tu  me  répondre  et  me 
dire  en  quel  lieu  de  sûreté  tu  as  déposé  mon  argent, 
ou  je  vais  briser  ta  tête  folle,  qui  s'obstine  au 
badinage ,  tandis  que  je  ne  suis  pas  d'humeur  de 
l'entendre,*  où  as-tu  mis  les  mille  marcs  y  que  tu  as 
reçus  de  moi  ? 

DROMIO. 

J'ai  reçu  de  vous  quelques  marques  ^^^  sur  ma 
tête ,  quelques  autres  de  ma  maîtresse  sur  mes 
épaules;  mais  jamais  mille  marcs  de  vous  deux.  — 
Et  si  je  les  rendais  en  ce  moment  à  votre  seigneurie, 
peut-être  que  vous  ne  les  porteriez  pas  patiemment. 

ANTIPHOLUS. 

Les  marcs  de  ta  maîtresse!  et  quelle  maîtresse 
as-tu ,  esclave? 

DROMIO. 

La  femme  de  votre  seigneurie ,  ma  maîtresse ,  qui 
est  au  Phénix;  celle  qui  jeûne  jusqu'à  ce  que  vous 
veniez  dîner;  celle  qui  vous  prie  de  partir  sur-le- 
champ  pour  venir  dîner. 

ANTIPHOLUS. 

Comment  !  tu  veux  ainsi  me  railler  en  face,  après 


236  LES  MÉPRISES, 

c[ue  je  te  l'ai  expresse'ment  défendu  ?. . .  Tiens ,  reçois 

ceci,  monsieur  le  coquin. 

DRÔMIO. 

Hé  !  que  prétendez-vous  donc,  monsieur?  Au  nom 
de  Dieu,  contenez  vos  mains  ;  ou,  si  vous  ne  le  vou- 
lez pas,  moi;  je  vais  avoir  recours  à  mes  jambes. 

(  Dromio  s'enfuit.  ) 
ANTIPHOLUS. 

Sur  ma  vie,  par  quelque  tour,  quelque  fourbe- 
rie, ce  coquin  se  sera  laissé  escamoter  tout  mon 
argent.  On  dit  que  cette  ville  est  remplie '^^^  de  fri- 
pons ,  d'escamoteurs  déliés ,  qui  abusent  les  yeux  ; 
de  sorciers  travaillant  dans  l'ombre,  qui  changent 
l'esprit  ;  de  sorcières  assassines  de  l'âme ,  qui  déna- 
turent le  corps  ;  de  trompeurs  déguisés ,  de  char- 
latans babillards ,  et  de  mille  autres  crimes  auto- 
risés. Si  cela  est  ainsi ,  je  n'en  partirai  que  plus  tôt. 
Je  vais  aller  à  mon  auberge  du  Centaure  ,  pour 
chercher  cet  esclave  :  je  crains  bien  que  mon  argent 
ne  soit  pas  en  sûreté. 

(  Il  sort.  ) 


FIN   DU    PREMIER  ACTE. 


ACTE  II,  SCÈNE   I.  287 


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ACTE  DEUXIEME. 


SCÈNE  PREMIÈRE. 

Place  publique. 

ADRIANA  et  LUCIANA  entrent. 

ADRIANA. 

Ni  mon  mari,  ni  l'esclave  que  j'avais  chargé  de 
ramener  promptement  son  maître ,  ne  reviennent. 
Sûrement,  Luciana ,  il  est  deux  heures. 

LUCIANA. 

Peut-être  que  quelque  commerçant  l'aura  invité , 
et  il  sera  allé  du  marché  diner  quelque  part  ailleurs. 
Chère  soeur,  dînons,  et  ne  vous  mettez  jamais  dans 
ces  impatiences.  Les  hommes  sont  maîtres  de  leur 
liberté.  Il  n'y  a  que  le  temps  qui  soit  leur  maître; 
et,  quand  ils  voient  le  temps,  ils  s'en  vont  ou  ils 
viennent.  Ainsi,  prenez  patience,  ma  chère  soeur. 

ADRIANA. 

Hé  !  pourquoi  leur  liberté  serait-elle  plus  étendue 
que  la  nôtre? 

LUCIANA. 

Parce  que  leurs  affaires  sont  toujours  hors  du 
logis. 


238  LES  MÉPRISES, 

ADRIANA. 

Et  voyez ,  lorsque  je  veux  en  faire  autant  que  lui , 
il  le  prend  mal. 

LUCIANA. 

Oh  !  sachez  qu'il  est  la  bride  de  votre  volonté'. 

ADRIANA. 

Il  n'y  a  que  des  ânes  qui  se  laissent  brider  ainsi. 

LUCIANA. 

Une  liberté  re'calcitrante  est  fouettée  par  le  mal- 
heur. —  Il  n'est  rien  sous  l'oeil  des  cieux,  sur  la 
terre,  dans  la  mer  et  dans  le  firmament,  qui  n'ait 
ses  bornes  et  son  frein.  —  Les  animaux,  les  pois- 
sons, et  les  oiseaux  ailés  sont  soumis  à  leurs  mâles 
et  sujets  à  leur  autorité  ;  les  hommes ,  plus  près  de 
la  divinité ,  et  rois  de  tout  ce  qui  respire ,  souve- 
rains du  vaste  monde  et  de  l'humide  empire  des 
mers,  doués  d'intelligence  et  d'une  âme  immortelle, 
d'un  rang  bien  au-dessus  des  poissons  et  des  oiseaux, 
sont  les  maîtres  de  leurs  femmes  et  leurs  seigneurs  : 
ainsi ,  soumettez  donc  votre  volonté  à  leur  conve- 
nance. 

ADRIANA. 

C'est  cette  servitude  qui  vous  empêche  de  vous 
marier  ? 

LUCIANA. 

Non  pas  cela,  mais  les  embarras  du  lit  conjugal. 

ADRIANA. 

Mais,  si  vous  étiez  mariée,  il  vous  faudrait  sup- 
porter la  dépendance. 


ACTE  II,  SCÈNE  I.  289 

LUCIANA. 

Avant  que  j'apprenne  à  aimer  je  veux  m'exercer 
à  oLëir. 

ADRIANA. 

Et  si  votre  mari  allait  faire  quelque  incartade 
ailleurs? 

LUCIANA. 

Jusqu'à  ce  qu'il  fût  revenu  à  moi  je  prendrais 
patience. 

ADRIANA. 

Tant  que  la  patience  n'est  pas  émue,  ce  n'est  pas 
merveille  si  elle  reste  calme.  Il  est  aisé  d'être  doux 
quand  rien  ne  contrarie.  Une  âme  est-elle  malheu- 
reuse ,  écrasée  sous  l'adversité ,  nous  lui  conseillons 
d'être  tranquille,  quand  nous  l'entendons  gémir. 
Mais  si  nous  étions  chargés  du  même  fardeau  de 
douleur,  nous  nous  plaindrions  nous-mêmes  tout 
autant,  ou  plus  encore.  Vous,  qui  n'avez  point  de 
mari  qui  vous  chagrine,  vous  prétendez  me  con- 
soler en  me  recommandant  une  patience  qui  ne 
donne  aucun  secours  ;  mais  si  vous  vivez  assez  pour 
subir  ma  destinée ,  cette  idiote  patience  sera  bientôt 
abandonnée  par  vous. 

LUCIANA. 

Allons ,  je  veux  me  marier  un  jour,  ne  fût-ce  que 
pour  en  essayer.  —  Mais  voilà  votre  esclave  qui  re- 
vient; votre  mari  n'est  pas  loin. 

(  Entre  Dromio  d'Ephèse.  )  '  . 

ADRIANA. 

Eh  bien!  ton  maître  tardif  est-il  à  la  main  ^^)? 


24o  LES  MÉPRISES, 

DROMIO. 

Non,  il  est  à  deux  mains  avec  moi.  C'est  ce  que 
peuvent  attester  mes  deux  oreilles. 

ADRIâNA. 

Dis-nous,  lui  as-tu  parlé;  sais-tu  son  intention? 

DROMIO. 

Oui,  oui;  il  a  explique'  son  intention  sur  mon 
oreille.  Maudite  soit  la  main;  j'ai  eu  peine  à  la  com- 
prendre ! 

ADRIANA. 

A-t-il  donc  parlé  d'une  manière  si  équivoque, 
que  tu  n'aies  pu  sentir  sa  pensée  ? 

DROMIO. 

Oh  !  il  a  parlé  si  clair,  que  je  n'ai  senti  que  trop 
bien  ses  coups;  et  malgré  cela  si  confusément,  que 
je  les  ai  à  peine  compris  ^^K 

ADRIANA. 

Mais,  dis-moi,  je  te  prie,  est-il  en  chemin  pour 
revenir  au  logis?  Il  parait  vraiment  qu'il  est  fort 
soigneux  de  plaire  à  sa  femme  ! 

DROMIO. 

Tenez,  ma  maîtresse,  mon  maître  est  sûrement 
de  l'ordre  du  croissant. 

ADRIANA. 

Coquin!  de  l'ordre  du.  croissant! 

DROMIO. 

Je  ne  veux  pas  dire  qu'il  est  cocu;  mais,  certes,  il 
est  tout-à-fait  lunatique  ^"'^ .  —  Quand  je  l'ai  pressé 
de  venir  dîner,  il  rn'a  redemandé  mille  marcs  d'or. 


ACTE  II,  SCÈNE  ï.  241 

il  est  temps  de  dîner,  lui  ai-je  dit:  Mon  or!  a-t-il 
repondu.  —Vos  viandes  brûlent.  — Mon  or!  a-t-il 
dit.  —  Allez-vous  venir?  —  Mon  or!  ou  sont  les  mille 
marcs  que  je  t'ai  donnés ,  scélérat  ?  —  Le  cochon  de 

lait,  lui  dis-je,  est  tout  brûlé Mon  or!  dit-il. — 

Ma  maîtresse,  monsieur...  —  Quelle  aille  se  pendre^ 
ta  maîtresse!  je  ne  connais  point  ta  maîtresse!  au 
diable  ta  maîtresse  ! 

LUCIANA. 

Qui  a  dit  cela  ? 

DROMIO. 

C'est  mon  maître  qui  l'a  dit.  Je  ne  connais,  dit-il , 
ni  maison,  ni  femme,  ni  maîtresse.  —  En  sorte  que, 
grâces  à  lui ,  je  vous  rapporte  sur  mes  épaules  le 
message  dont  ma  langue  devait  naturellement  être 
chargée;  car,  pour  conclure,  il  m'a  battu  sur  la  place. 

ADRIANA. 

Allons,  retourne  sur-le-champ  vers  lui,  misé- 
rable ,  et  ramène-le  au  logis. 

DROMIO. 

Oui,  retourne  vers  lui,  pour  te  faire  renvoyer 
encore  au  logis  avec  des  coups  !  Au  nom  de  Dieu 
envoyez-y  quelqu'autre  messager. 

ADRIANA. 

Veux-tu  retourner,  coquin?  ou  je  vais  te  fendre 
la  tête  en  quatre. 

DROMIO, 

Et  lui  bénira  cette  croix  ^^^  avec  d'autres  coups  ; 
entre  vous  deux  j'aurai  une  tête  bien  sainte. 

ADRIANA. 

Pars ,  dis-je ,  esclave  babillard  j  ramène  ton  maî- 
tre à  la  maison. 

ToM.  IIL  i6 


242  LES  MÉPRISES, 

DROMIO. 

Suis-je  aussi  rond  avec  vous  que  vous  l'êtes  avec 
raoi^  pour  que  vous  me  repoussiez  comme  une  balle  de 
paume?  Vous  me  repoussez  vers  lui  et  lui  me  re- 
poussera de  nouveau  vers  vous.  Si  je  continue  long- 
temps ce  service,  vous  ferez  bien  de  me  couvrir  en 
cuir  (9). 

(  Il  sort.  ) 
LUCIANA. 

Fi  !  comme  la  colère  altère  vos  traits  ! 

ADRIA.NA. 

Il  faut  donc  qu'il  gratifie  de  sa  compagnie  ses  fa- 
vorites, tandis  que  moi  je  languis  au  logis  après  un 
sourire.  Le  temps  importun  a-t-il  flétri  la  beauté 
séduisante  de  mon  pauvre  visage  ?  C'est  lui  qui  a 
causé  ce  ravage.  Ma  conversation  est-elle  ennuyeuse , 
mon  esprit  est-il  devenu  aride?  Si  je  n'ai  plus  une 
conversation  vive  et  piquante ,  c'est  sa  dureté  qui 
l'a  émoussée ,  sa  dureté  qui  est  pire  que  celle  du 
marbre.  Est-ce  la  brillante  parure  de  mes  rivales 
qui  attire  ses  affections  ?  Ce  n'est  pas  pia  faute  :  il  est 
le  maître  qui  dispose  de  ma  dot.  Quels  ravages  ai-je 
soufferts  dans  ma  personne  dont  il  ne  soit  pas  l'au- 
teur et  la  cause?  Oui ,  c'est  lui  seul  qui  a  changé  et 
altéré  mes  traits.  —  Un  seul  rayon  de  ses  yeux  rians 
ranimerait  bientôt  ma  beauté  et  en  réparerait  les 
ruines.  Mais,  cerf  indomptable ,  il  franchit  les  pa- 
lissades et  va  chercher  pâture  loin  de  ses  foyers. 
Pauvre  infortunée ,  je  ne  suis  plus  pour  lui  qu'une 
vieille  surannée. 


ACTE  II,  SCÈNE  II.  243 

LUCIANA, 

Jalousie  qui  se  de'cliire  elle-même  !  Fi  donC;,  chas- 
sez-la de  votre  cœur. 

ADRIAWA. 

Des  folles  insensibles  peuvent  seules  souffrir  en 
silence  de  pareils  torts.  Je  sais  que  ses  yeux  portent 
ailleurs  leur  hommage;  autrement,  quelle  cause 
l'empêcherait  d'être  ici  ?  Ma  soeur ,  il  m'a  promis 
une  chaine.  —  Plût  à  Dieu  que  ce  fût  la  seule  chose 
qu'il  me  refusât  !  il  ne  déserterait  pas  alors  sa  cou- 
che légitime.  Je  vois  que  le  bijou  le  mieux  émaillé 
perd  à  la  fin  son  lustre  ;  que  si  l'or  re'siste  long- 
temps au  frottement ,  à  la  fin  il  s'use  sous  le  tou- 
cher ; .  de  même  ,  il  n'est  point  d'homme  ,  ayant 
un  nom ,  que  la  fausseté'  et  la  corruption  ne  désho- 
norent à  la  longue.  Ma  beauté  n'a  plus  de  charme  à 
ses  yeux,  j'userai  dans  les  larmes  ce  qui  m'en  reste, 
et  je  mourrai  dans  les  pleurs. 

LUCIANA. 

Dieux  !  que  d'amantes  insensées  se  dévouent  à  la 
jalousie  furieuse  ! 

SCÈNE  IL 

Place  publique. 

Entre  ANTIPHOLUS  de  Syracuse. 

ANTIPHOLUS. 

L'or  que  j'ai  remis  à  Dromio,  est  déposé  en  sûreté 
dans  l'hôtellerie  du  Centaure,  et  mon  esclave  soi- 
gneux est  allé  errer  dans  la  ville  à  la  quête  de  son 


244  ^^^  MÉPRISES, 

maître...  D'après  mon  calcul,  et  le  rapport  de  l'hôtej, 
je  n'ai  pu  parler  à  Dromio  depuis  que  je  l'ai  envoyé 
du  marché...  Mais,  le  voilà  c^mYient.  (Entre  Dromio 
de  Syracuse.  )  Hé  bien  ,  monsieur ,  qu'en  dites-vous 
maintenant?  Avez-vous  perdu  votre  belle  humeur? 
Si  vous  aimez  les  coups,  vous  n'avez  qu'à  recommen- 
cer votre  badinage  avec  moi.  Vous  ne  connaissiez  pas 
le  Centaure?  vous  n'aviez  pas  reçu  d'argent?  votre 
maîtresse  vous  avait  envoyé  me  chercher  pour 
dîner?  mon  logement  était  au  Phénix? — Aviez- 
vous  donc  perdu  la  raison  pour  me  faire  des  ré- 
ponses si  extravagantes  ? 

DROMIO. 

Quelles  réponses,  monsieur,  s'il  vous  plaît?  Quand 
est-ce  que  je  vous  ai  parlé  sur  ce  ton  ? 

ANTIPHOLUS. 

Eh  !  il  n'y  a  qu'un  moment ,  à  cette  place  même  j 
il  n'y  a  pas  une  demi-heure. 

DROMIO. 

Je  ne  vous  ai  pas  revu  depuis  que  vous  m'avez 
envoyé  de  cette  place  au  Centaure,  avec  la  somme 
que  vous  m'aviez  confiée. 

ANTIPHOLUS. 

Comment,  coquin,  tu  m'as  nié  avoir  reçu  ce 
dépôt,  et  tu  m'as  parlé  de  je  ne  sais  quelle  maî- 
tresse ,  de  je  ne  sais  quel  dîner,  et  autres  propos  ex- 
travagans  qui  me  déplaisaient  fort ,  comme  tu  l'as 
senti,  j'espère. 

DROMIO. 

Je  suis  fort  aise  de  vous  voir  dans  cette  veine  de 


ACTE  II,  SCÈNE  II.  245 

bonne  humeur  :  mais  où  tend  cette  plaisanterie  ?  Je 
vous  en  prie,  mon  maître,  expliquez-vous. 

ANTIPHOLUS. 

Quoi!  veux-tu  me  railler  encore,  et  me  braver 
en  face?  penses-tu  que  je  plaisante  ?  Tiens,  reçois 
ce  coup  ,  et  cet  autre  encore  ! 

(  Il  le  frappe.  ) 
DROMIO. 

Arrêtez  ,  monsieur,  au  nom  de  Dieu  !  votre  badi- 
nage  devient  un  jeu  se'rieux.  Quelle  est  votre  rai- 
son pour  me  frapper  ainsi  ? 

ANTIPHOLUS. 

Parce  que  je  te  prends  quelquefois  pour  mon  bouf- 
fon ,  et  que  je  cause  familièrement  avec  toi,  ton  in- 
solence se  moquera  de  mon  affection ,  et  interrom- 
pra sans  façon  mes  heures  sérieuses  !  Quand  le  soleil 
brille  ,  que  les  moucherons  folâtrent;  mais  dès  qu'il 
cache  ses  rayons,  qu'ils  se  glissent  dans  les  cre- 
vasses des  murs.  Quand  tu  voudras  plaisanter  avec 
moi ,  étudie  mon  visage  ,  et  conforme  ta  conduite  à 
ma  physionomie,  ou  bien  je  te  ferai  entrer  à  force 
de  coups  cette  méthode  dans  la  tête. 

DROMIO. 

Dans  mon  fort  ^^°^ ,  dites-vous  ?  Si  vous  cessez 
votre  batterie  ,  je  préfère  que  ce  soit  une  tête;  mais 
si  vous  faites  durer  long-temps  ces  coups ,  il  faudra 
me  procurer  un  fort  pour  ma  tête ,  et  la  mettre  à 
l'abri ,  sans  quoi  il  me  faudra  chercher  mon  esprit 
dans  mes  épaules.  —  Mais  ,  de  grâce  ,  monsieur, 
pourquoi  me  battez-vous  ? 


246  LES  MÉPRISES, 

ANTIPHOLUS. 

Ne  le  sais-tu  pas  ? 

DROMIO. 

Je  ne  sais  rien  ,  monsieur,  si  ce  n'est  que  je  suis 
battu . 

ANTIPHOLUS. 

Te  dirai-je  pour  quelle  raison  ? 

DROMIO. 

Oui  y  monsieur,  et  pourquoi?  Car  on  dit  que  toute 
chose  a  son  pourquoi. 

ANTIPHOLUS. 

D'abord ,  pour  avoir  osé  me  railler  ;  et  pourquoi 
encore?  —  Pour  venir  me  railler  une  seconde  fois. 

DROMIO. 

A-t-on  jamais  battu  un  homme  si  mal  à  propos , 
quand  dans  le  pourquoi  il  n'y  a  ni  rime  ni  raison? 
—  Allons,  monsieur,  je  vous  rends  grâces. 

ANTIPHOLUS. 

Tu  me  remercies,  mon  ami;  et  pourquoi? 

DROMIO. 

Eh  mais ,  monsieur,  pour  quelque  chose  que  vous 
m'avez  donné  pour  rien. 

ANTIPHOLUS. 

Je  t'en  ferai  bientôt  ma  réparation ,  en  te  donnant 
rien  pour  quelque  chose.  — Mais,  dis-moi,  est-ce 
l'heure  de  dîner  ? 

DROMIO. 

Non,  monsieur;  je  crois  que  le  diner  manque  de 
ce  que  j'ai — 


ACTE   II,  SCÈNE  II.  247 

ANTIPHOLUS. 

Voyons ,  qu'est-ce  ?. . . 

DROMIO. 

D'être  arrosé  ("). 

ANTIPHOLUS. 

Eh  bien,  il  sera  sec. 

DROMIO. 

Si  cela  est,  je  vous  prie  de  n'y  pas  goûter. 

ANTIPHOLUS. 

Et  la  raison  ? 

DROMIO. 

De  peur  qu'il  ne  vous  mette  en  colère,  et  ne  me 
vaille  une  autre  volée  toute  sèche  *^''^. 

ANTIPHOLUS. 

Allons ,  apprends  à  plaisanter  à  propos  ;  il  est  un 
temps  pour  toute  chose. 

DROMIO. 

J'aurais  nié  cela,  avant  que  vous  fussiez  devenu  si 
colère. 

ANTIPHOLUS, 

D'après  quelle  règle  ? 

DROMIO. 

Diable ,  monsieur  î  d'après  une  règle  aussi  claire 
que  la  tête  du  vieux  père  le  Temps  chauve  lui-même. 

ANTIPHOLUS. 

Voyons-la. 

DROMIO. 

Il  n'y  a  point  de  temps  pour  recouvrer  ses  che- 
veux, quand  l'homme  devient  naturellement  chauve. 


248  LES  MÉPRISES, 

ANTIPH017US. 

Ne  peut-il  pas  les  recouvrer  par  amende  et  recou- 
vrement ? 

DROMIO. 

Oui,  en  payant  une  amende  pour  porter  perruque, 
et  en  recouvrant  les  cheveux  qu'a  perdus  un  autre 
homme. 

ANTIÏ>H0LUS. 

Pourquoi  le  temps  est-il  si  pauvre  en  cheveux, 
lui  qui  est  si  riche  en  matières  excrëmentitielles  ? 

DROMIO. 

Parce  que  c'est  un  don  qu'il  prodigue  aux  ani- 
maux ;  et  ce  qu'il  ôte  aux  hommes  en  cheveux  il  le 
leur  rend  en  esprit. 

ANTIPHOLUS. 

Comm  ent  !  mais  il  y  a  plus  d'un  homme  qui  a  plus 
de  cheveux  que  d'esprit  ! 

DROMIO. 

Aucun  de  ces  hommes-là  qui  n'ait  l'esprit  de 
perdre  les  cheveux. 

ANTIPHOLUS. 

Quoi  donc!  tu  as  dit  tout  à  l'heure  que  les  hom- 
mes dont  les  cheveux  sont  abondans  sont  de  bonnes 
gens  sans  esprit. 

DROMIO. 

Plus  un  homme  est  simple,  plus  tôt  ses  cheveux 
sont  tombes.  Toutefois  il  les  perd  avec  une  sorte  de 
gaieté. 

ANTIPHOLUS. 

Pour  quelle  raison  ? 


ACTE    II,  SCÈNE   II.  249 

DROMIO. 

Pour  deux  raisons ,  et  deux  bonnes. 

ANTIPHOLUS, 

Non ,  ne  dis  pas  bonnes ,  je  t'en  prie. 

DROMIO, 

Alors ,  pour  deux  raisons  sûres. 

ANTIPHOLUS. 

Non  ,  ne  te  sers  pas  du  mot  sûres  dans  une  chose 
fausse. 

DROMIO. 

Allons,  pour  certaines  raisons. 

ANTIPHOLUS. 

Nomme-les. 

DROMIO. 

L'une  pour  épargner  l'argent  que  lui  coûterait  sa 
frisure;  l'autre,  aj&n  qu'à  dîner  ses  cheveux  ne 
tombent  pas  dans  sa  soupe. 

ANTIPHOLUS. 

Tu  cherches  à  prouver,  n'est-ce  pas,  qu'il  n'y  a 
de  temps  pour  aucune  chose  ? 

DROMIO. 

Mal-peste!  Et  ne  l'ai-je  pas  fait,  monsieur?  et 
surtout  n'ai-je  pas  prouve'  qu'il  n'y  a  pas  de  temps 
pour  recouvrer  les  cheveux  qu'on  a  perdus  par  les 
lois  de  la  nature  ? 

ANTIPHOLUS. 

Mais  tu  n'as  pas  donné  une  raison  solide ,  pour 
prouver  qu'il  n'y  a  aucun  temps  pour  les  recouvrer. 

DROMIO. 

Je  vais  y  reme'dier .  Le  temps  lui-même  est  chauve; 


25o  LES  MÉPRISES, 

ainsi  donc,  jusqu'à  la   fin   du  monde,  il  aura  un 

cortège  d'hommes  chauves. 

ANTIPHOLUS. 

Je  savais  que  tu  donnerais  une  conclusion  chauve. 
Mais ,  doucement ,  qui  nous  fait  signe  là-bas  ? 

(  Entrent  Adriana,  Luciana.  ) 

ADRIANA. 

Oui ,  oui ,  Antipholus  ;  prends  un  air  effaré  et 
mécontent  :  tu  réserves  tes  doux  regards  pour  quel- 
qu'autre  maîtresse  :  je  ne  suis  plus  ton  Adriana, 
ton  épouse.  Il  fut  un  temps,  oii  de  toi-même, 
tu  faisais  serment  qu'il  n'était  point  de  musique 
agréable  à  ton  oreille ,  que  le  son  de  ma  voix  ; 
point  d'objet  charmant  à  tes  yeux,  que  mes  tendres 
regards  ;  point  de  toucher  flatteur  pour  ta  main , 
que  lorsqu'elle  touchait  la  mienne;  point  de  mets 
délicieux  qui  te  plût,  que  ceux  que  je  te  servais  à 
table.  Comment arrive-t-il  aujourd'hui ,  mon  époux, 
oh  !  comment  arrive-t-il  que  tu  sois  si  étrange- 
ment aliéné  de  toi-même  ?  Oui ,  je  dis ,  aliéné  de 
toi-même,  l'étant  de  moi;  qui  étant  incorporée 
avec  toi ,  inséparable  de  toi ,  suis  plus  que  toute 
autre,  portion  de  toi-même.  Ah!  ne  te  sépare  pas 
violemment  de  moi  :  car  sois  sûr,  mon  bien-aimé , 
qu'il  te  serait  aussi  aisé  de  laisser  tomber  une  goutte 
d'eau  dans  l'Océan  ,  et  de  la  repuiser  pure  et  sans 
mélange,  sans  addition  ni  diminution  quelconque, 
qu'il  te  l'est  de  te  séparer  de  moi ,  sans  ra'entraîner 
aussi.  Oh  !  combien  ton  cœur  serait  blessé  au  vif,  si 
tu  entendais  seulement  dire,  que  je  suis  infidèle, 
et  que  ce  corps,  qui  t'est  consacré,  est  souillé  par 


ACTE   II,   SCÈNE  II.  aSi 

une  grossière  volupté  !  Ne  me  cracherais-tu  pas  au 
visage,  ne  m'accablerais-tu  pas  de  ton  dédain,  ne 
jetterais-tu  pas  le  nom  de  mari  à  ma  face  ;  ne  dé- 
chirerais-tu pas  mon  front  de  courtisane;  n'arra- 
cherais-tu pas  l'anneau  nuptial  à  ma  main  perfide , 
et  ne  le.  briserais-tu  pas ,  avec  le  serment  du  di- 
vorce? Je  sais  que  tu  le  peux  :  hé  bien,  fais-le 
donc  dès  ce  moment —  Je  suis  couverte  d'une  tache 
adultère  :  mon  sang  est  souillé  du  crime  de  l'im- 
pudicité  :  car  si  nous  ne  formons  qu'un  seul  et 
même  être,  et  que  tu  sois  infidèle ,  je  reçois  le  poi- 
son mêlé  dans  tes  veines ,  et  je  suis  prostituée  par  ta 
contagion.  — Sois  fidèle  à  ta  couche  légitime,  alors 
je  vis  lavée  de  ma  souillure,  et  toi  de  ton  déshon- 
neur. 

ANTIPHOLUS. 

Est  -  ce  à  moi  que  ce  discours  s'adresse ,  belle 
dame?  Je  ne  vous  connais  pas.  Il  n'y  a  pas  deux 
heures  que  je  suis  dans  Éphèse  ,  aussi  étranger 
à  votre  ville  qu'à  vos  réponses  ;  et  j'ai  beau  em- 
ployer tout  mon  esprit  pour  étudier  chacune  de  vos 
paroles,  je  ne  puis  comprendre  un  seul  mot  de  ce 
que  vous  me  dites. 

LUCIANA. 

Fi ,  mon  frère  ;  comme  le  monde  est  changé  pour 
vous  !  Quand  donc  avez-vous  jamais  traité  ainsi  ma 
sœur?  Elle  vous  a  envoyé  chercher  par  Dromio 
pour  dîner. 

ANTIPHOLUS. 

Par  Dromio  ? 

DROMIO. 

Par  moi? 


252  LES  MÉPRISES, 

ADRIANA. 

Par  toi.  Et  voici  la  réponse  que  tu  m'as  rapportée  , 
qu'il  t'avait  souffleté',  et  renie',  ente  battant,  ma 
maison  pour  la  sienne,  et  moi  pour  sa  femme. 

ANTIPHOLUS,  àDromio. 

Avez-vous  parle'  à  cette  dame  ?  Quel  est  donc  le 
nœud  et  le  but  de  cette  intrigue  ? 

DROMIO. 

Moi,  monsieur!  je  ne  l'ai  jamais  vue  qu'en  ce 
moment. 

ANTIPHOLUS. 

Coquin,  tu  mens  :  car  tu  m'as  rendu  sur  la  place 
les  propres  paroles  qu'elle  vient  de  répéter. 

DROMIO. 

Jamais  je  ne  lui  ai  parlé  de  ma  vie. 

ANTIPHOLUS. 

Comment  se  fait -il  donc  qu'elle  nous  appelle 
ainsi  par  nos  noms  ;  à  moins  que  ce  ne  soit  par 
inspiration  ? 

ADRIANA. 

Qu'il  sied  mal  à  votre  gravité  de  feindre  si 
grossièrement ,  de  concert  avec  votre  esclave ,  et  de 
l'exciter  à  me  contrarier  dans  mon  chagrin  ?  Je 
veux  bien  que  vous  ayez  le  droit  de  me  négliger  -, 
mais  n'aggravez  pas  cet  outrage  par  le  mépris.  — 
Allons ,  je  vais  m'attacher  à  ton  bras  :  tu  es  l'or- 
meau, mon  cher  époux,  et  moi  je  suis  la  vigne  ^'^^ , 
dont  la  faiblesse  mariée  à  ta  force  partage  ta  vi- 
gueur :  si  quelque  objet  parvient  à  te  détacher  de 
moi,  ce  ne  peut  être  qu'une  vile  plante,  un  lierre 


ACTE   II,  SCÈNE  II.  253 

qui  usurpe  ma  place,  ou  une  mousse  inutile,  qui, 
faute  d'être  e'iaguëe,  pe'nètre  dans  ta  sève,  l'infecte 
et  vit  aux  dépens  de  ton  honneur. 

ANTIPHOLUS. 

C'est  à  moi  qu'elle  parle  !  je  suis  ému  de  ses 
plaintes  !  Quoi  !  aurais-je  donc  été  marié  en  songe  ? 
ou  suis-je  endormi  en  ce  moment,  et  m'imaginé- 
je  entendre  tout  ceci?  Quelle  erreur  trompe  nos 
oreilles  et  nos  yeux?  —  Jusqu'à  ce  que  je  sois 
éclairci  de  cette  incertitude,  je  veux  entretenir 
l'erreur  qui  m'est  offerte. 

LUGIANA. 

Dromio,  va  dire  aux  domestiques  de  servir  le 
dîner. 

DROMIO. 

0  mon  chapelet  !  Je  me  signe  comme  un  pécheur. 
C'est  ici  le  pays  des  fées.  0  malice  des  malices  !  Nous 
parlons  à  des  fantômes,  à  des  hiboux,  à  des  esprits 
fantasques.  Si  nous  ne  leur  obéissons  pas  ,  voici  ce 
qui  en  arrivera  :  ils  nous  suceront  l'haleine  et 
nous  pinceront  jusqu'à  nous  rendre  bleus  et  noirs. 

LUGIANA. 

Que  murmures-tu  là  avec  toi-même,  au  lieu  de 
répondre ,  Dromio ,  frelon,  limaçon,  fainéant  et  sot 
que  tu  es? 

DROMIO. 

Je  suis  métamorphosé ,  mon  maître.  Ne  le  suis-je 
pas? 

ANTIPHOLUS, 

Je  crois  que  tu  l'es,  dans  ton  âme,  et  je  le  suis 
aussi. 


a54  I^ES  MÉPRISES, 

DROMIO. 

Ma  foi ,  mon  maître ,  âme  et  corps  tout  est  trans- 
formé. 

ANTIPHOLUS. 

Tu  conserves  ta  forme  première. 

DROMIO. 

Non  ;  je  suis  changé  en  singe. 

LUCIANA. 

Si  tu  es  changé  en  quelque  chose ,  c'est  en  âne. 

DROMIO. 

Cela  est  vrai  :  elle  me  mène  par  le  licou,  et  j'as- 
pire à  paître  le  gazon. — Oui  vraiment  je  suis  un 
âne  ;  autrement  pourrait-il  se  faire  que  je  ne  la  con- 
nusse pas  aussi  bien  qu'elle  me  connaît? 

ADRIAKA. 

Allons,  allons ,  je  ne  veux  plus  être  si  folle  que 
de  me  mettre  le  doigt  dans  l'oeil  et  de  pleurer  ,  tan- 
dis que  le  valet  et  le  maître  se  moquent  de  mes 
maux  en  riant.  —  Allons,  monsieur,  venez  dîner  : 
Dromio,  songe  à  garder  la  porte.  — Mon  mari,  je 
dînerai  aujourd'hui  tête  à  tète  avec  vous  ,  et  je  vous 
forcerai  à  faire  la  confession  de  tous  vos  tours.  — 
Toi ,  drôle ,  si  quelqu'un  vient  demander  ton  maî- 
tre ,  dis  qu'il  dîne  dehors ,  et  ne  laisse  entrer  âme 
qui  vive.  —  Allons,  venez,  ma  sœur. — Dromio, 
fais  ton  devoir  en  bon  portier. 

ANTIPHOLUS, 

Suis-je  sur  la  terre,  ou  dans  le  ciel,  ou  dans  l'en- 
fer? Suis-je  endormi  ou  éveillé  ?  Fou  ou  dans  mon 


ACTE    II,    SCÈNE    II.  255 

bon  sens?  Connu  d'elles ,  et  déguisé  pour  mol-même? 
—  Allons ,  je  dirai  comme  elles ,  je  le  soutiendrai 
avec  persévérance ,  et  me  laisserai  aller  à  l'aventure 
dans  ce  brouillard. 

DROMIO. 

Mon  maître,  ferai-je  le  portier  à  la  porte? 

ANTIPHOLUS. 

Oui ,  ne  laisse  entrer  personne ,  si  tu  ne  veux  que 
je  te  brise  les  os. 

LUCIANA. 

Allons,  venez,  Antipholus.  Hâtons-nous  :  nous 
dinons  trop  tard. 

(  Ils  sortent.  ) 


FIN  DU   DEUXIÈME  ACTE. 


256  LES  MÉPRISES 


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ACTE    TROISIÈME. 

SCÈNE  PREMIÈRE. 

On  voit  la  rue  qui  passe  devant  la  maison  d'Antipholus  d'Éphèse. 

ANTIPHOLUS  d'Éphèse  ,  DROMIO  d'Éphèse , 
ANGELO  et  BALTASAR. 

ANTIPHOLUS  d'Éplièse. 

IloNNÊTE  seigneur  Angelo,  il  faut  que  vous  nous 
excusiez  tous  :  ma  femme  est  de  mauvaise  humeur, 
quand  je  ne  me  rends  pas  aux  heures.  Dites  que  je 
mie  suis  amusé  dans  votre  boutique  à  voir  travailler 
sa  chaîne ,  et  que  demain  vous  viendrez  l'apporter 
à  la  maison.  —  Mais  voici  un  maraud  qui  a  voulu 
me  soutenir  en  face  qu'il  m'a  joint  dans  le  marché, 
et  que  je  l'ai  battu ,  et  que  je  l'ai  chargé  de  mille 
marcs  en  or,  et  que  j'ai  renié  ma  maison  et  ma 
femme.  —  Ivrogne  que  tu  es,  que  voulais-tu  dire 
par-là  ? 

DROMIO  d'Éphèse. 

Vous  direz  ce  que  voudrez,  monsieur;  mais  je 
sais  ce  que  je  sais.  Si  ma  peau  était  un  parchemin 
et  vos  coups  de  l'encre ,  votre  propre  écriture  attes- 
terait ce  que  je  pense. 


ACTE  m,  SCÈNE   I.  aSy 

ANTIPHOLUS  dÉptèse. 

Moi ,  je  pense  que  tu  es  un  âne. 

DROMIO. 

Peste  !  il  y  paraît  aux  mauvais  traitemens  que 
j'essuie  et  aux  coups  que  je  porte.  Si  j'étais  un  âne, 
à  un  coup  de  pied  j'aurais  répondu  par  une  ruade, 
et  à  ce  compte  vous  vous  tiendriez  à  l'abri  de  mes 
talons,  et  vous  prendriez  garde  à  l'âne. 

ANTIPHOLUS. 

Vous  êtes  triste  ,  seigneur  Baltasar.  Priez  Dieu 
que  notre  bonne  chère  réponde  à  ma  bonne  volonté 
et  au  bon  accueil  que  vous  recevrez  ici. 

BALTASAR. 

Je  fais  peu  de  cas  de  bonne  chère,  monsieur,  et 
beaucoup  de  votre  gracieux  accueil. 

ANTIPHOLUS. 

Oh  !  seigneur  Baltasar ,  viande  ou  poisson ,  une 
table  pleine  de  bon  accueil  vaut  à  peine  un  bon 
plat. 

BALTASAR. 

La  bonne  chère  est  commune ,  monsieur  ;  on  la 
trouve  chez  tous  les  rustres. 

ANTIPHOLUS. 

Et  un  bon  accueil  l'est  encore  plus  j  car ,  enfin , 
ce  ne  sont  là  que  des  mots. 

BALTASAR. 

Petite  chère  et  bon  accueil  font  un  joyeux  festin. 

ANTIPHOLUS. 

Oui ,  pour  un  hôte  avare  et  un  convive  encore 
ToM.  III,  ï7 


258  '        •   LES   MEPRISES, 

plus  ladre.  Mais,  quoique  mes  provisions  soient 
minces,  daignez  les  accepter  de  bonne  grâce  :  vous 
pouvez  trouver  meilleure  chère,  mais  non  pas  un 
diner  offert  de  meilleur  coeur.  — Mais  ,  doucement; 
ma  porte  est  ferme'e.  (^A  Dromio.)  Va  dire  qu'on 
nous  ouvre. 

DROMIO  appelant. 

Holà  ,  Madelaine  ,  Brigite  ,  Marianne  ,  Cécile  , 
Gillette,  Jenny. 

DR  O  M 10  de  Syracuse,  en  dedans. 

Momon'^''*^,  cheval  de  moulin,  chapon,  faquin, 
idiot,  fou ,  ou  sors  de  la  porte,  ou  assieds-toi  sur  le 
seuil.  Veux-tu  e'voquer  des  catins,  que  tu  appelles 
tant  de  fdles  à  la  fois ,  quand  une  suliit  et  est  encore 
trop  ?  Allons,  sors  de  la  porte. 

DROMIO  d'Éphèse. 

Quel  bélitre  a-t-on  fait  notre  portier  ?  —  Mon 
maître  attend  dans  la  rue. 

DROMIO  de  Syracuse. 

Qu'il  retourne  là  d'où  il  vient ,  de  peur  qu'il  ne 
se  refroidisse  les  pieds. 

ANTIPHOLUS  dÉphèse. 

Qui  donc  te  parle  en  dedans  de  la  maison? — Holà> 
ouvrez  la  porte. 

DROMIO  de  Syracuse. 

Fort  bien  ,  monsieur  ;  je  vous  dirai  quand  je 
pourrai  vous  ouvrir ,  et  vous ,  vous  me  direz  pour- 
quoi je  dois  le  faire. 

ANTIPHOLUS  dÉphèse. 

Pourquoi  ?  pour  me  faire  diner  ;  je  n'ai  pas  dîné 
aujourd'hui. 


ACTE  III,  SCÈNE  I.  259 

D ROM  10  de  Syracuse, 

Et  vous  ne  dînerez  pas  du  tout  ici  aujourd'hui  : 
revenez  quand  vous  pourrez. 

ANTIPHOLUS. 

Qui  es-tu  donc  pour  me  fermer  la  porte  de  ma 
maison  ? 

DROMIO  de  Syracuse. 

Je  suis  portier  pour  le  moment,  monsieur,  et  mon 
nom  est  Dromio. 

DROMIO  dÉphèse. 

Ah  !  fripon ,  tu  m'as  volé  à  la  fois  mon  nom  et 
mon  emploi.  L'un  ne  m'a  jamais  procuré  de  crédit  : 
et  l'autre  m'a  attiré  beaucoup  de  reproches.  Si  tu 
avais  été  Dromio  aujourd'hui ,  et  que  tu  eusses  été  à 
ma  place,  tu  aurais  volontiers  changé  ta  face  pour 
un  nom,  ou  ton  nom  pour  celui  d'un  âne. 

LUGE,  de  l'inte'rieur  de  la  maison. 

Quel  est  donc  ce  vacarme  que  j'entends  là  ?  Dro- 
mio, qui  sont  ces  gens  qui  sont  à  la  porte  ? 

D  ROM  10  d'Éphèse. 

Fais  donc  entrer  mon  maître ,  Luce. 

LUGE. 

Non,  certes  :  il  vient  trop  tard  ;  tu  peux  le  dire  à 
ton  maitre. 

DROMIO  d'Éphèse. 

0  seigneur!  il  faut  que  je  rie.  —  A  vous  le  pro- 
verbe. —  Dois-je  placer  mon  bâton  <^'^^? 

LUGE. 

En  voici  un  autre  ;  c'est-à-dire ,  —  quand  ?  pou- 
vez-vous  le  dire  ? 


26o  LES  MÉPRISES, 

DROMIO  de  Syracuse. 

Si  ton  nom  est  Luce,  Luce,  tu  lui  as  bien  re'pondu. 

ANTIPHOLUS  d'Éphèse. 

Entendez-vous,  mignonne  :  vous  nous  laisserez 
entrer ,  j'espère  ? 

LUCE. 

Je  croyais  vous  avoir  demande... 

DROMIO  de  Syracuse, 

Et  vous  m'avez  dit  non. 

DROMIO  d'Éphèse. 

Allons,  c'est  bien  ,  bien  frappe';  coup  pour  coup. 

ANTIPHOLUS  dÉphèse. 

Allons ,  drôlesse ,  laisse-moi  entrer. 

LUCE. 

Pourriez-vous  dire  au  nom  de  qui  ? 

DROMIO  d'Éphèse. 

Mon  maître ,  frappez,  frappez  fort. 

LUCE. 

Qu'il  frappe,  jusqu'à  ce  que  sa  main  s'en  sente. 

ANTIPHOLUS  d'Éphèse. 

Vous  pleurerez  de  ce  tour,  mignonne,  si  je  jette 
la  porte  à  bas. 

LUCE. 

Où  en  veut-on  venir  avec  tout  ce  bruit ,  lorsqu'il 
y  a  des  menotes  dans  la  ville? 

ADRIAN  A,  de  FinteVieur  de  la  maison. 

Qui  donc  fait  tout  ce  vacarme  à  la  porte? 


ACTE  III,  SCÈNE   I.  261 

D ROM  10  de  Syracuse. 

Sur  ma  parole,  la  tranquillité  de  votre  ville  est 
trouble'e  par  quelques  jeunes  libertins. 

ANTIPHOLUS  d'ÉpUèse. 

Etes-vous  là ,  ma  femme  ?  Vous  auriez  pu  venir 
un  peu  plutôt. 

ADRIANA. 

Votre  femme,  monsieur  le  coquin  ? — Allons;  par- 
tez, sortez  de  la  porte. 

DROMIO  d'Éphèse. 

Si  vous  étiez  venu  malade ,  monsieur ,  ce  coquin- 
la.  ne  s'en  irait  pas  bien  portant. 

AN  GEL  G ,  à  Antipholus  d'Ephèse. 

Il  n'y  a  ici  ni  bonne  chère,  monsieur,  ni  bon 
accueil  :  nous  souhaiterions  volontiers  l'un  ou  l'autre. 

BALTASAR. 

En  voulant  choisir  entre  les  deux,  nous  n'aurons 
ni  l'un  ni  l'autre. 

DROMIO  d'Éphèse,  à  Antipholus. 

Ces  messieurs  sont  à  la  porte ,  mon  maître  ;  dites- 
leur  donc  d'entrer. 

ANTIPHOLUS. 

Il  y  a  quelque  chose  dans  le  vent  qui  nous  empê- 
chera d'entrer. 

DROMIO  d'Éphèse. 

C'est  ce  que  vous  diriez,  monsieur ,  si  vos  habits 
étaient  légers.  Votre  cuisine  est  chaude  là  dedans; 
et  vous  restez  ici  exposé  au  froid.  Il  y  aurait  de  quoi 
rendre  un  homme  furieux  comme  un  cerf  en  rut , 
d'être  ainsi  vendu  et  acheté. 


202  LES  MÉPRISES, 

ANTIPHOLUS. 

Va  me  chercher  quelque  chose  pour  briser  la 
port  . 

DROMIO  de  Syracuse. 

Brisez  quelque  chose  ici ,  et  moi  je  vous  briserai 
votre  tête  de  fripon. 

D ROM  10  d'Éphèse, 

Un  homme  peut  briser  une  parole  avec  vous , 
monsieur,  une  parole  n'est  que  du  vent,  et  il  peut 
vous  la  briser  en  face  ;  ce  n'est  pas  la  briser  par 
derrière. 

DROMIO  de  Syracuse. 

Il  paraît  que  tu  as  besoin  de  briser;  allons,  va- 
t'en  d'ici,  rustre. 

DROMIO  d'Éphèse. 

Va^t'en  d'ici ,  encore  !  c'est  trop  !  Je  t'en  prie , 
laissç-moi  entrer... 

DROMIO  de  Syracuse. 

Oui,  quand  les  oiseaux  n'auront  plus  de  plumes, 
et  les  poissons  plus  de  nageoires. 

ANTIPHOLUS  d'Éphèse. 

Allons,  je  veux  entrer  de  force  :  va  m'emprunter 
un  levier. 

DROMIO  d'Éphèse. 

Un  levier  sans  plumes  ^^^\  monsieur,  est-ce  là  ce 
que  vous  voulez  dire;  pour  un  poisson  sans  na- 
geoires voilà  un  oiseau  sans  plumes;  si  un  oiseau 
peut  nous  faire  entrer,  maraud,  nous  plumerons  un 
corbeau  ensemble. 

ANTIPHOLUS. 

Va  vite  me  chercher  un  levier  de  fer. 


ACTE   III,   SCENE   1.  263 

BALTASâR. 

Prenez  patience ,  monsieur  :  oli!  n'en  venez  pas  à 
cette  extrémité.  Vous  faites  ici  la  guerre  à  votre 
réputation  ,  et  vous  allez  exposer  à  l'atteinte  des 
soupçons,  l'honneur  pur  de  votre  épouse.  Encore  un 
mot  :  —  Votre  longue  expérience  de  sa  sagesse  ,  de 
sa  chaste  vertu ,  de  plusieurs  années  de  modestie, 
plaident  en  sa  faveur,  et  vous  commandent  de  sup- 
poser plutôt  ici  quelque  raison  qui  vous  est  incon- 
nue ;  n'en  doutez  pas ,  monsieur  :  si  les  portes  se 
trouvent  aujourd'hui  fermées  pour  vous,  elle  aura 
quelque  excuse  légitime  à  vous  donner  :  cédez  à 
mes  conseils  :  quittez  ce  lieu  avec  patience ,  et  allons 
tous  dîner  ensemble  à  l'Hôtellerie  du  Tigre;  sur 
le  soir  ,  revenez  seul  savoir  la  raison  de  cette 
conduite  étrange.  Si  vous  voulez  entrer  chez  vous 
de  force  au  beau  milieu  du  jour,  le  vulgaire  n'épar- 
gnera pas  son  commentaire  là-dessus.  Les  supposi- 
tions du  public  seront  une  tache  pour  votre  réputa- 
tion jusqu'ici  sans  atteinte,  et  survivront  encore  sur 
votre  tombeau  cjuand  vous  ne  serez  plus.  Car  la 
médisance  vit  héréditairement  et  s'établit  pour 
toujours  dans  le  lieu  dont  elle  a  une  fois  pris  pos- 
session. 

ANTIPHOLUS  dÉpbèse. 

Vous  m'avez  persuadé.  Je  vais  me  retirer  tran- 
quillement, et  en  dépit  de  la  joie  elle-même,  je 
prétends  être  gai.  —  Je  connais  une  femme  d'un 
propos  divertissant;  jolie  et  spirituelle,  un  peu 
sauvage,  et  cependant  aimable  et  douce  aussi.  — • 
Nous  dînerons  là  :  ma  femme  m'a  souvent  fait  la 
guerre,  mais,  je  le  proteste,  sans  sujet,  pour  cette 


26,4  LES  MÉPRISES, 

créature;  nous  irons  dîner  chez  elle.  —  Retournez 
chez  vous ,  et  rapportez  la  chaîne.  —  Elle  est  finie 
à  pre'sent ,  j'en  suis  sûr.  Apportez-la ,  je  vous  prie, 
au  Porc-Épic,  car  c'est  là  oii  nous  allons.  Je  veux 
faire  présent  de  cette  chaîne  à  ma  belle  hôtesse, 
uniquement  pour  piquer  un  peu  ma  femme  :  mon 
cher  ami,  faites  diligence  :  puisque  ma  porte  me 
refuse  Tentrée  et  la  liberté  de  m'égayer  chez  moi, 
j'irai  frapper  ailleurs,  et  nous  verrons  si  l'on  me 
rebutera  de  même. 

ANGELO. 

J'irai  vous  trouver  à  ce  rendez-vous  dans  quel- 
ques heures  d'ici. 

ANTIPHOLUS. 

Faites-le  :  cette  plaisanterie  me  coûtera  quelques 
frais. 

(Ils  sortent.  ) 

SCÈNE  IL 

La  maison  d'Antipliolus  d'Éplièse. 

LUCIANA  paraît  avec  ANTIPHOLUS  de  Syracuse. 

LUCIANA. 

Eh  !  serait-il  possible  que  vous  eussiez  tout-à-fait 
mis  en  oubli  les  devoirs  d'un  mari?  Quoi,  Antipho- 
lus,  la  haine  viendra,  dès  le  printemps  de  votre 
amour  ,  le  détruire  jusque  dans  la  racine  ?  L'amour, 
en  commençant  de  bâtir,  menacera  déjà  ruine?  Si 
vous  avez  épouse'  ma  soeur  pour  sa  fortune,  du 
moins,  en  considération  de  sa  fortune,  traitez-la 
avec  plus  d'égards  et  de  douceur.  Si  vous  aimez  ail- 


ACTE   III,   SCÈNE  II.  =65 

leurs ,  aimez  en  secret  ;  masquez  votre  amour  per- 
fide de  quelque  aveugle  bandeau ,  et  que  ma  sœur 
ne  lise  pas  votre  infidélité  dans  vos  yeux.  Que  votre 
langue  ne  soit  pas  elle-même  le  he'raut  de  votre 
honte  ;  un  tendre  regard ,  de  douces  paroles  ,  con- 
viennent à  la  déloyauté  ;  parez  le  vice  de  la  livrée 
de  la  vertu;  prenez  le  maintien  de  l'innocence ,  quoi- 
que votre  coeur  soit  coupable  ;  apprenez  au  crime  à 
conserver  les  apparences  de  la  sainteté  ;  soyez  per- 
fide en  silence  :  qu'avez-vous  besoin  de  révéler  votre 
faute  ?  Quel  voleur  est  assez  insensé  pour  se  vanter 
de  ses  larcins  ?  C'est  une  double  injure  de  négliger 
votre  lit  et  de  vous  trahir,  comme  l'écolier  qui  laisse 
lire  dans  ses  regards  qu'il  a  fait  l'école  buissonnière. 
Il  est  pour  le  vice  une  sorte  de  renommée  bâtarde 
qu'il  peut  se  ménager.  Une  action  criminelle  est 
aggravée  par  de  mauvaises  paroles.  Hélas  î  pauvres 
femmes  !  Daignez  au  moins  nous  faire  croire  ,  à  nous 
qui  ne  sommes  que  crédulité  ,  que  vous  nous  aimez. 
Si  les  autres  ont  le  bras,  montrez  du  moins  la  man- 
che ^''),  nous  sommes  asservies  à  tous  vos  mouve- 
mens,  et  vous  nous  faites  mouvoir  comme  vous 
voulez.  Allons,  mon  aimable  frère ,  rentrez  dans  la 
maison;  consolez  ma  soeur,  rendez  la  joie  à  son 
cœur,  appelez-la  votre  épouse.  C'est  un  mensonge 
vertueux,  que  de  manquer  un  peu  de  sincérité, 
quand  la  douce  voix  de  la  llatterie  dompte  la  dis- 
corde. 

ANTIPHOLUS  de  Syracuse. 

Ma  chère  dame  (  car  je  ne  sais  pas  de  quel  autre 
nom  vous  appeler  ;  et  j'ignore  par  quel  prodige  vous 
avez  pu  deviner   le  mien),    vos    lumières  et  vos 


266  LES  MÉPRISES, 

grâces  n'offrent  rien  moins  en  yous  ,  qu'une  mer- 
veille du  monde  j  vous  êtes  une  créature  divine  : 
enseignez-moi,  et  ce  que  je  dois  penser,  et  ce  que  je 
dois  dire.  Manifestez  à  mon  intelligence  grossière, 
terrestre ,  étouffée  sous  les  erreurs ,  faible ,  légère  et 
superficielle ,  le  sens  de  l'énigme  cachée  dans  vos 
paroles  obscures  :  pourquoi  vous  plaisez-vous  à 
tourmenter  la  simplicité  pure  de  mon  âme ,  et  à  la 
voir  errante  dans  des  espaces  inconnus?  Etes-vous 
un  dieu?  Voulez-vous  me  recréer  de  nouveau? 
Transformez-moi  donc  ,  et  je  céderai  à  votre  puis- 
sance. Mais  si  je  suis  sûr  de  me  connaître  pour  ce 
que  je  suis  en  effet ,  alors  il  est  certain  que  votre 
sœur  éplorée  n'est  point  mon  épouse,  et  je  ne  dois 
aucun  hommage  à  sa  couche.  Je  me  sens  de  plus  en 
plus  entraîné  invinciblement  vers  vous.  Ah!  ne 
m'attirez  pas ,  belle  et  douce  syrène  ,  par  vos  chants 
séducteurs ,  pour  me  noyer  dans  le  déluge  de  larmes 
que  répand  votre  sœur  :  parlez,  enchanteresse, 
parlez  pour  vous-même;  et  je  vous  adorerai  avec 
délire  :  déployez  sur  l'onde  argentée  l'or  de  votre 
chevelure,  et  vous  serez  le  lit  où  je  me  coucherai. 
Dans  cette  supposition  brillante  ,  je  croirai  que  la 
mort  est  un  bien  pour  celui  qui  a  de  tels  moyens  de 
mourir ,  que  l'amour ,  cet  être  léger ,  se  noie  et 
s'enfonce  sous  l'eau. 

LUCIANA. 

Quoi ,  êtes-vous  fou  de  me  tenir  ce  discours  ? 

ATvTIPHOLUS. 

Non,  je  ne  suis  point  fou  ,  mais  je  suis  confondu , 
je  ne  sais  comment. 


ACTE   III,    SCÈNE   IL  267 

LUCIANA. 

Cette  illusion  vient  de  vos  yeux. 

ANTIPHOLUS. 

C'est  pour  regarder  de  trop  près  vos  rayons,  bril- 
lant soleil. 

LUCIANA. 

Portez  vos  regards  sur  l'objet  oii  ils  doivent  être 
fixés,  et  votre  vue  s'ëclaircira. 

ANTIPHOLUS. 

Autant  fermer  les  yeux ,  ma  bien-aimëe ,  que  de 
les  tenir  ouverts  sur  la  nuit. 

LUCIANA. 

Quoi!  vous  m'appelez  votre  bien-aime'e? -Donnez 
ce  nom  à  ma  sœur. 

ANTIPHOLUS. 

A  la  soeur  de  votre  soeur. 

LUCIANA. 

Vous  voulez  dire  ma  soeur. 

ANTIPHOLUS. 

Non  :  c'est  vous-même ,  vous  la  plus  chère  moitié 
de  moi-même  :  l'oeil  pur  de  mon  oeil ,  le  cœur  de 
mon  cœur;  vous,  mon  aliment,  ma  fortune,  et 
l'objet  unique  de  mon  tendre  espoir;  vous,  mon 
ciel  sur  la  terre,  et  tout  le  bien  que  j'implore  du  ciel. 

LUCIANA. 

Tout  ce  que  vous  dites  là,  ma  sœur  l'est  pour 
vous,  ou  du  moins  le  devrait  être. 

ANTIPHOLUS. 

Prenez  vous-même  le  nom  de  sœur,   ma  bien- 


268  LES  MÉPRISES, 

aimée,  car  c'est  à  vous  que  mes  vœux  s'adressent  : 
c'est  vous  que  je  veux  aimer,  c'est  avec  vous  que 
je  veux  passer  ma  vie.  Vous  n'avez  point  encore 
d'ëpoux;  et  moi,  je  n'ai  point  encore  d'épouse  : 
daignez  m'accorder  votre  main. 

LUCIANA. 

Oh!  doucement,  monsieur  :  arrêtez,  je  vous 
prie  :  je  vais  aller  chercher  ma  sœur,  pour  lui  de- 
mander son  agrément. 

(  Luciana  sort.  )  ' 

(Entre  Dromio  de  Syracuse.  ) 

ANTIPHOLUS  de  Syracuse. 

Hé  bien,  Dromio?  Où  cours-tu  si  vite? 

DROMIO. 

Me  connaissez-vous ,  monsieur?  Suis-je  en  effet 
Dromio?  Suis-je  votre  valet,  suis-je  Lien  moi? 

ANTIPHOLUS. 

Tu  es  Dromio,  mon  valet;  c'est  bien  toi-même. 

DROMIO. 

Je  suis  un  âne,  je  suis  le  valet  d'une  femme,  et 
avec  tout  cela,  moi. 

ANTIPHOLUS. 

Comment,  le  valet  d'une  femme?  Et  comment, 
toi  ? 

DROMIO. 

Ma  foi ,  monsieur,  outre  que  je  suis  moi ,  j'appar- 
tiens encore  à  une  femme  ;  à  une  femme  qui  me 
revendique,  qui  me  pourchasse,  et  qui  veut  m'a- 
voir. 

ANTIPHOLUS. 

Quels  droits  fait-elle  valoir  sur  toi? 


ACTE  IIÏ,  SCÈNE    II.  269 

DROMIO. 

Eh!  monsieur,  le  droit  que  vous  réclameriez  sur 
votre  cheval  ;  elle  prétend  me  posséder  comme 
une  bête  de  somme  :  non  pas  que ,  si  j'étais  une 
bête ,  elle  voulût  m'avoir  :  mais  c'est  elle ,  qui  étant 
une  créature  fort  bestiale ,  prétend  avoir  des  droits 
sur  moi. 

ANTIPHOLUS. 

Quelle  est  cette  femme? 

DROMIO. 

Un  corps  fort  respectable  :  oui ,  une  femme  dont 
un  homme  ne  peut  parler  sans  dire  :  sauf  votre  res- 
pect. Je  n'ai  qu'un  assez  maigre  bonheur,  en  fait  de 
compagne,  et  cependant  c'est  une  pièce  de  mariage 
merveilleusement  grasse. 

ANTIPHOLUS. 

Que  veux-tu  dire,  par  une  pièce  de  mariage 
merveilleusement  grasse? 

DROMIO. 

Héî  oui,  monsieur  :  c'est  la  fille  de  cuisine, 
elle  est  toute  grasse  :  et  je  ne  sais  trop  à  quelle  sauce 
la  mettre,  à  moins  que  d'en  faire  une  lampe,  et 
de  me  sauver  d'elle  à  sa  propre  clarté.  Je  garantis 
que  ses  habits ,  et  le  suif  dont  ils  sont  pleins  chauf- 
feraient un  hiver  de  Pologne  :  si  elle  vit  jusqu'au  ju- 
gement dernier,  elle  brûlera  une  semaine  de  plus 
que  le  monde. 

ANTIPHOLUS. 

Quelle  est  la  couleur  de  son  teint? 


2.0  LES  MÉPRISES, 

DROMIO. 

Basanée  comme  le  cuir  de  mon  soulier  :  mais  il 
n'y  a  rien  d'aussi  lavé,  d'aussi  net  que  son  visage. 
Pourquoi  cela?  Parce  qu'elle  transpire  tant  de 
sueur,  qu'un  homme  en  aurait  par-dessus  les  sou- 
liers. 

ANTIPHOLUS. 

C'est  un  défaut  que  l'eau  peut  corriger. 

DROMIO. 

Non,  monsieur  :  cela  est  dans  sa  nature  :  le  dé- 
luge de  Noé  n'en  viendrait  pas  à  bout. 

ANTIPHOLUS. 

Quel  est  son  nom? 

DROMIO. 

Nell ,  monsieur;  mais  son  nom  est  trois  quarts  '^'^), 
c'est-à-dire,  une  aune  et  trois  quarts  ne  sufilraient 
pas  pour  la  mesurer  d'une  hanche  à  l'autre. 

ANTIPHOLUS. 

Elle  porte  donc  quelque  largeur  ? 

DROMIO. 

Elle  n'est  pas  plus  longue  de  la  tête  aux  pieds, 
que  d'u.ne  hanche  à  l'autre.  Elle  est  sphérique 
comme  un  globe  :  je  j)ourrais  étudier  la  géographie 
sur  elle. 

ANTIPHOLUS. 

Dans  quelle  partie  de  son  corps  est  située  l'Ir- 
lande ? 

DROMIO. 

Monsieur,  elle  est  dans  les  fesses  :  je  l'ai  reconnue 
à  la  puanteur. 


ACTE   III,  SCÈNE   IL  271 

ANTIPHOLUS. 

Où  est  l'Ecosse? 

DROMIO. 

Je  l'ai  reconnue  à  l'aridité  :  elle  est  dans  la 
paume  de  la  main. 

ANTIPHOLUS. 

Et  la  France? 

DROMIO. 

Sur  son  front,  armée  et  retournée,  et  faisant  la 
guerre  à  ses  cheveux  '^^^\ 

ANTIPHOLUS. 

Et  l'Angleterre  ? 

DROMIO. 

J'ai  cherché  des  monts  de  craie  :  mais  je  n'ai  pu 
y  reconnaître  aucune  blancheur  :  je  conjecture, 
qu'elle  pourrait  être  sur  son  menton,  d'après  le 
llux  salé  qui  coulait  entre  elle  et  la  France. 

ANTIPHOLUS. 

Et  l'Espagne  ? 

DROMIO. 

Ma  foi,  je  ne  l'ai  pas  vue  :  mais  je  l'ai  sentie,  à 
la  chaleur  de  l'haleine. 

ANTIPHOLUS. 

Où  sont  l'Amérique,  les  Indes? 

DROMIO. 

Oh,  monsieur,  sur  son  nez;  qui  est  tout  enrichi 
de  rubis,  d'escarboucles,  de  saphirs,  tournant  leur 
riche  aspect  vers  la  chaude  haleine  de  l'Espagne , 
qui  envoyait  des  flottes  entières  pour  se  charger  à 
son  nez. 

ANTIPHOLUS. 

Où  étaient  la  Flandre,  les  Pays-Bas? 


272  LES  MÉPRISES, 

DROMIO. 

Oh,  monsieur;  je  ir'ai  pas  été  regarder  si  bas.  — 
Bref,  pour  conclusion ,  cette  souillon  ou  sorcière  a 
réclamé  ses  droits  sur  moi ,  m'a  appelé  Dromio ,  a 
juré  que  j'étais  fiancé  avec  elle ,  m'a  dit  les  signes 
secrets  que  je  porte  sur  mon  corps,  par  exemple, 
la  marque  que  j'ai  sur  l'épaule,  le  seing  que  j'ai 
au  cou ,  le  gros  porreau  que  j'ai  au  bras  gauche  ; 
enfin,  tout,  si  bien  que ,  confondu  d'étonnement,  je 
me  suis  enfui  d'elle  comme  d'une  sorcière.  Et  je 
crois  que,  si  mon  sein  n'avait  pas  été  rempli  de 
foi,  et  mon  cœur  d'acier,  elle  m'aurait  métamor- 
phosé en  roquet ,  et  m'aurait  fait  tourner  le  tour- 
nebroche. 

ANTIPHOLUS. 

Va ,  pars  sur-le-champ  ;  cours  sur  le  grand  che- 
min :  et  si  le  vent  soufile  de  quelque  côté  propre  à 
nous  éloigner  du  rivage ,  je  ne  veux  pas  rester  cette 
nuit  dans  cette  ville.  Si  tu  trouves  quelque  barque 
qui  mette  à  la  voile  ,  reviens  au  marché  ,  où  je  me 
promènerai  jusqu'à  ce  que  tu  m'y  rejoignes.  Si  tout 
le  monde  nous  connaît ,  et  que  nous  ne  connaissions 
personne ,  il  est  temps ,  à  mon  avis,  de  plier  bagage 
et  de  partir. 

DROMIO. 

Avec  la  même  ardeu^r  qu'un  homme  fuirait  un 
ours  pour  sauver  sa  vie  ,  je  fuis  ,  moi ,  cette  créa- 
ture qui  prétend  devenir  ma  femme. 

ANTIPHOLUS. 

En  vérité ,  il  n'y  a  cjue  des  sorcières  cjui  habitent 
ce  pays,   et  en   conséquence  il  est  temps  que  je 


ACTE  III,  SCÈNE   IL  273 

déloge  d'ici.  Celle  qui  m'appelle  son  mari ,  mon 
cœur  l'abhorre  pour  épouse  ;  mais  ,  pour  sa  char- 
mante sœur ,  les  grâces  ravissantes  et  souveraines 
dont  elle  est  embellie ,  ses  propos  enchanteurs  ,  cet 
air  divin  ,  m'ont'  rendu  prescjue  parjure  à  moi- 
même.  Mais  ,  pour  ne  pas  me  rendre  coupable  d'un 
outrage  contre  moi-même,  je  boucherai  mes  oreilles 
aux  chants  de  la  sirène. 

(  Entre  Angelo.  ) 

ANGELO. 

Monsieur  Antipholus  ? 

ANTIPHOLUS, 

Oui,  c'est  là  mon  nom. 

ANGELO. 

Je  le  sais  fort  bien  ,  monsieur.  Tenez ,  voilà  la 
chaîne.  Je  croyais  vous  trouver  rendu  au  Porc-Épic  : 
la  chaîne  n'était  pas  encore  finie  ;  c'est  ce  qui  m'a 
retardé  si  long-temps. 

ANTIPHOLUS. 

Que  voulez-vous  que  je  fasse  de  cette  chaîne  ? 

ANGELO. 

Ce  qu'il  vous  plaira ,  monsieur  ;  je  l'ai  faite  pour 
vous. 

ANTIPHOLUS. 

Faite  pour  moi ,  monsieur  !  Je  ne  vous  l'ai  pas 
commandée. 

ANGELO. 

Pas  une  fois ,  pas  deux  fois ,  mais  vingt  :  allez , 

rentrez  au  logis,  et  faites  la  cour  à  votre  femme 

avec  ce  cadeau  ;  et  bientôt ,  à  l'heure  du  souper , 

j'irai  vous  revoir  et  recevoir  l'argent  de  ma  chaîne. 

Toji.  III.  18 


274  LES  MÉPRISES, 

ANTIPHOLUS. 

Je  vous  prie,  monsieur,  de  recevoir  l'argent  à 
l'instant ,  si  vous  ne  voulez  risquer  de  ne  jamais 
recevoir  ni  la  chaîne  ni  l'argent. 

ANGELO. 

Vous  êtes  jovial,  monsieur  :  adieu,  à  tantôt. 

(Il  sort.) 
ANTIPHOLUS, 

Il  m'est  impossible  de  dire  ce  que  je  dois  penser 
de  tout  ceci  ;  mais  ce  que  je  sais  du  moins  fort  bien , 
c'est  qu'il  n'est  point  d'homme  assez  sot  ou  assez 
dédaigneux  pour  refuser  une  si  belle  chaîne  qu'on 
lui  offre.  Je  vois  qu'ici  un  homme  n'a  pas  besoin 
de  se  tourmenter  pour  vivre  ,  puisqu'on  vient  dans 
les  rues  vous  faire  de  si  riches  prësens.  Je  vais 
aller  à  la  place  du  Marché ,  et  attendre  là  Dromio  ; 
si  quelque  vaisseau  met  à  la  voile,  je  pars  aussitôt. 


FIN  DU  TROISIÈME  ACTE. 


ACTE  IV,  SCÈNE  1.  275 


«i^^i  v\i\\^%'V«%%'%f%%«rv\'V%%%i%^/%'%\«%^'\i%'%/vi%vVv«f«'vtf%/%^'i%v%%^'%%«v\^^ 


ACTE  QUATRIEME. 


SCÈNE  PREMIÈRE. 

La  scène  se  passe  dans  la  rue. 

UN  MARCHAND,  ANGELO,  UN  OFFICIER  DE 
JUSTICE. 

LE  MARCHAND,  à  Angelo. 

V  OU  S  savez  que  la  somme  est  due  depuis  la  Pente- 
côte ,  et  que  depuis  ce  temps  je  ne  vous  ai  pas  impor- 
tune; je  ne  le  ferais  pas  même  encore  ,  si  je  n'allais 
pas  partir  pour  la  Perse,  et  que  je  n'eusse  pas  besoin 
de  gilders  ^""^  pour  mon  voyage  :  ainsi  voyez  à  me 
satisfaire  sur-le-champ,  ou  je  vous  fais  arrêter  par 
cet  officier. 

ANGELO. 

Justement  la  même  somme  dont  je  vous  suis  re- 
devable m'est  due  par  Antipholus  ;  et  dans  l'instant 
même  où  je  vous  ai  rencontre ,  je  lui  ai  livre'  une 
chaîne.  A  cinq  heures  ,  j'en  recevrai  le  prix  :  faites- 
moi  le  plaisir  de  venir  avec  moi ,  en  vous  promenant, 
jusqu'à  sa  maison,  j'acquitterai  mon  obligation,  et 
vous  remercierai. 


2^6  LES  MÉPRISES, 

(Entrent  Antipholus  d"Ephèse  et  Dromio  d'Éplièse.  ) 
L'OFFICIER  les  apercevant,  à  Angelo. 

Vous  pouvez  vous  en  épargner  la  peine  :  voyez ,  le 
voilà  qui  vient. 

ANTIPHOLUS  d'Éplièse. 

Pendant  que  je  vais  chez  l'orfèvre,  va,  toi,  acheter 
un  bout  fie  corde  ;  je  veux  en  faire  présent  à  ma 
femme  et  à  ses  confëdére's ,  pour  m'avoir  fermé  la 
porte  aujourd'hui.  —  Mais  quoi  !  j'aperçois  l'orfèvre. 
—  Va-t-en  ;  achète-moi  une  corde  ,  et  rapporte-la 
moi  à  la  maison. 

DROMIO  d'Éplièse. 

Ah  !  je  vais  acheter  vingt  mille  livres  de  revenu 
par  an  !  je  vais  acheter  une  corde  ! 

(  Il  sort.  ) 
ANTIPHOLUS  d'Éplièse. 

Un  homme  vraiment  est  bien  assisté ,  qui  compte 
sur  votre  parole  !  J'avais  promis  votre  visite  et  la 
chaîne,  mais  je  n'ai  vu  ni  chaîne  ni  orfèvre.  Appa- 
remment que  vous  avez  craint  que  mon  amour  ne 
durât  trop  long-temps,  si  vous  l'enchaîniez  de  votre 
chaîne  j  et  voilà  pourquoi  vous  n'êtes  pas  venu. 

ANGELO. 

Avec  la  permission  de  votre  humeur  joviale,  voici 
la  note  du  poids  de  votre  chaîne ,  exacte  jusqu'au 
dernier  carat,  le  titre  de  l'or  et  le  prix  de  la  façon  : 
le  tout  monte  à  trois  ducats  de  plus  que  je  ne  dois  à 
cet  honnête  homme.  —  Je  vous  prie,  faites-moi  le 
plaisir  de  m'acquitter  avec  lui  sur-le-champ  ;  car  il 
est  prêt  à  s'embarquer,  et  n'attend  que  le  paiement 
de  mon  billet  pour  partir. 


ACTE   IV,   SCÈNE   I.  277 

ANTIPHOLUS  dÉplièse. 

Je  n'ai  pas  sur  moi  la  somme  nécessaire;  cVailleurs 
j'ai  quelques  affaires  en  ville.  Monsieur,  conduisez 
et  recevez,  je  vous  prie,  cet  étranger  dans  ma  mai- 
son, prenez  avec  vous  la  chaîne,  et  dites  à  ma 
femme  de  solder  la  somme  en  la  recevant;  peut- 
être  y  serai-je  aussitôt  que  vous. 

ANGELO. 

Ainsi   vous  lui   porterez  la  chaîne  vous-même? 

AINTIPHOLUS  d'Éphèse. 

Non,  prenez -la  avec  vous,  de  peur  que  je  n'ar- 
rive pas  assez  tôt. 

ANGELO. 

Allons,  monsieur,  je  le  veux  bien;  l'avez-vous  sur 
vous  ? 

ANTIPHOLUS  d'Éplièse. 

Si  je  ne  l'ai  pas,  moi,  monsieur,  j'espère  que 
vous ,  vous  l'avez  ;  sans  cela  vous  pourriez  vous  en 
retourner  sans  votre  argent. 

ANGELO. 

Allons,  monsieur,  je  vous  prie,  donnez- moi  la 
chaîne.  Le  vent  et  la  marëe  appellent  cet  honnête 
homme,  et  j'ai  à  me  reprocher  de  l'avoir  déjà  re- 
tardé ici  trop  long-temps. 

ANTIPHOLUS  d'Épbèse. 

Mon  cher  monsieur,  vous  usez  de  ce  prétexte  poui* 
excuser  votre  manque  de  parole  au  Porc-Épic;  ce 
serait  à  moi  à  vous  gronder  de  ne  l'y  avoir  pas  ap- 
portée. Mais  c'est  vous  qui  ,  comme  une  femme, 
acariâtre,  commencez  à  quereller  le  premier. 


2^8  LES  MÉPRISES, 

LE  MARCHAND. 

Le  temps  fuit.  Allons,  monsieur,  je  vous  prie, 
dépêchez. 

ANGELO. 

Vous  voyez  comme  il  me  lutine —  Vite  ,  la 
chaîne. 

ANTIPHOLUS  d'Éphèse. 

Eh  bien  î  portez-la  à  ma  femme,  et  allez  chercher 
votre  argent. 

ANGELO. 

Allons,  allons;  vous  savez  bien  que  je  vous  l'ai 
donnée  tout  à  l'heure  :  ou  envoyez  la  chaîne,  ou  en- 
voyez-moi quelque  nantissement. 

ANTIPHOLUS  dÉphèse. 

Allons ,  c'en  est  trop  ;  vous  poussez  le  badinage 
jusqu'à  l'excès.  Voyons,  où  est  la  chaîne?  je  vous 
prie,  que  je  la  voie. 

LE  MARCHAND. 

Mes  affaires  ne  souffrent  pas  toutes  ces  longueurs  : 
mon  cher  monsieur,  dites-moi  si  vous  voulez  me 
satisfaire  ou  non  ;  si  vous  ne  voulez  pas ,  je  vais 
laisser  monsieur  entre  les  mains  de  l'officier. 

ANTIPHOLUS  dÉplièse. 

Moi,  vous  satisfaire?  Et  en  quoi  vous  satisfaire  ? 

ANGELO. 

En  donnant  l'argent  que  vous  me  devez  pour  la 
chaîne. 

ANTIPHOLUS  d'Éphese. 

Je  ne  vous  en  dois  point,  jusqu'à  ce  que  je  l'aie 
reçue. 


ACTE   lY,  SCÈNE  I.  279 

ANGELO. 

Eh  !  vous  savez  que  je  vous  l'ai  remise  il  y  a  une 
tlemi-heure. 

ANTIPHOLUS  d'Éphcse. 

Vous  ne  m'avez  point  donné  de  chaîne  :  vous 
m'offensez  de  me  tenir  pareil  propos. 

ANGELO. 

Vous  m'offensez  bien  davantage,  monsieur,  en  le 
niant.  Considérez  un  peu ,  je  vous  prie ,  combien 
cela  intéresse  mon  crédit. 

LE  MARCHAND. 

Allons,  officier,  arrêtez-le  à  ma  requête. 

L'OFFICIER,   à  Angelo. 

Je  vous  arrête,  et  je  vous  somme,  au  nom  du. 
duc ,  d'obéir. 

ANGELO. 

Cet  affront  compromet  ma  réputation.  (^A  Anti- 
pholus.)  Ou  consentez  à  payer  la  somme  à  mon  ac- 
quit, ou  je  vous  fais  arrêter  par  ce  même  officier. 

ANTIPHOLUS  d'Éphèse. 

Consentir  à  payer  le  prix  d'une  chose  que  je  n'ai 
jamais  reçue!  —  Arrête-moi,  maraud,  si  tu  l'oses. 

ANGELO. 

Voilà  les  frais.  — Arrêtez-le,  officier....  Je  n'é- 
pargnerais pas  mon  frère  en  pareil  cas,  s'il  m'insul- 
tait avec  ce  mépris. 

L'OFFICIER. 

Je  vous  arrête,  monsieur;  vous  entendez  à  la  re- 
quête de  qui. 


28o  LES  MÉPRISES, 

ANTIPIIOLUS  dEphèse. 

Je  vous  obéis,  jusqu'à  ce  que  je  vous  donne  cau- 
tion. —  {j4  An^elo.  )  Mais ,  monsieur  le  fripon  , 
vous  me  paierez  cette  plaisanterie  de  tout  l'or  que 
peut  renfermer  votre  magasin. 

ANGELO. 

Monsieur,  monsieur,  j'aurai  la  justice  d'Éphèse 
pour  moi,  à  votre  honte  publique,  je  n'en  peux 
douter. 

(  Entre  Dromio  de  Syracuse.  ) 

DROMIO. 

Mon  maître ,  il  y  a  une  barque  d'Épidamnum  qui 
n'attend  que  son  armateur ,  et  aussitôt  ,  mon- 
sieur, elle  met  à  la  voile.  J'ai  porté  à  bord,  mon- 
sieur, notre  bagage;  j'ai  acheté  de  l'huile,  du  baume 
et  de  l'eau-de-vie.  Le  navire  est  tout  appareillé; 
le  vent  joyeux  souffle  de  la  terre  :  enfin  les  matelots 
n'attendent  plus  rien  que  l'armateur  et  vous,  mon- 
sieur. 

ANTIPHOLUS  dÉphèse. 

Comment ,  extravagant  !  Que  veux-tu  dire  ,  im- 
bécile ?  Coquin ,  quel  vaisseau  d'Epidamnum  m'at- 
tend ,  moi  ? 

DROMIO. 

Hé!  le  vaisseau  que  vous  m'avez  envoyé  retenir, 
pour  nous  embarquer  dessus? 

ANTIPHOLUS  d'ÉpWse. 

Esclave  ivrogne ,  je  t'ai  envoyé  chercher  une 
corde ,  et  je  t'ai  dit  pourquoi ,  et  ce  que  j'en  voulais 
faire. 

DROMIO  de  Syracuse. 

Vous  ne  m'avez  point  parlé   de  corde.  —  Vous 


ACTE  IV,  SCÈNE   II.  281 

m'avez  envoyé  à  la  baie ,  monsieur ,  chercher  une 
barque. 

ANTIPHOLUS  d'Éphèse. 

J'examinerai  cette  affaire  plus  à  loisir  :  et  j'ap- 
prendrai à  tes  oreilles  à  m'écouter  avec  plus  d'atten- 
tion. Va  donc  droit  chez  Adriana,  maraud,  porte 
lui  cette  clef,  et  dis-lui  que  dans  l'ëcrin  qui  est 
couvert  d'un  tapis  de  Turquie ,  il  y  a  une  bourse 
remplie  de  ducats  :  dis-lui  qu'elle  me  l'envoie  ;  que 
je  suis  arrêté  dans  la  rue,  et  que  ce  sera  ma  caution  : 
cours  promptement ,  esclave  :  pars.  —  Allons, 
officier,  je  vous  suis  à  la  prison,  jusqu'à  ce  qu'il 
revienne. 

(  Es  sortent.  ) 
DROMI O  de  Syracuse ,  seul. 

Chez  Adriana  !  c'est-à-dire ,  celle  chez  laquelle 
nous  avons  dîné,  où  Dousabelle  m'a  réclamé  pour 
son  mari  :  elle  est  un  peu  trop  grosse,  j'espère,  pour 
que  je  puisse  l'embrasser  :  mais  il  faut  que  j'y  aille, 
quoique  contre  mon  gré  :  car  il  faut  bien  que  les 
valets  exécutent  les  ordres  de  leurs  maîtres.  , 

(Il  sort.) 

SCÈNE  IL 

La  scène  est  dans  la  maison  d'Antipholus  d'Éphèse. 

ADRIANA  et  LUCIANA. 

ADRIANA. 

Comment,  Luciana  ,  il  t'a  tentée  à  ce  point?  As- 
tu  pu  lire  dans  ses  yeux  et  distinguer  si  ses  instances 
étaient  sérieuses  ou  non?  Était-il  enflammé  ou  pâle. 


â82  LES  MÉPRISES, 

triste  ou  gai?  Quelles  observations  as-tu  faites  en 
cet  instant,  sur  les  mëte'ores  de  son  cœur  qui  se  com- 
battaient sur  son  visage  *^^')? 

LUCIANA. 

D'abord ,  il  a  nie'  que  vous  eussiez  aucun  droit 
sur  sa  personne? 

ADRIANA. 

Il  voulait  dire  qu'il  violait  tous  ceux  qu'il  me 
doit,  et  je  n'en  suis  que  plus  indigne'e. 

LUCIANA. 

Ensuite  il  m'a  juré  qu'il  e'tait  e'tranger  ici. 

ADRIANA. 

Et  il  a  jure'  la  vérité  tout  en  se  parjurant. 

LUCIANA. 

Moi,  j'ai  parlé  pour  vous. 

ADRIANA. 

Eh  bien  ,  qu'a-t-il  dit? 

LUCIANA. 

L'amour  que  je  réclamais  pour  vous,  il  me  Vu 
demandé  pour  lui. 

ADRIANA. 

Avec  quelles  raisons  pressantes  a-t-il  sollicité  ta 
tendresse  ? 

LUCIANA. 

Dans  des  termes  qui,  dans  une  demande  honnête 
étaient  capables  de  faire  impression.  D'abord  il  a 
vanté  ma  beauté,  ensuite  mon  esprit. 

ADRIANA. 

Lui  as-tu  répondu  comme  il  faut? 


ACTE  IV,   SCÈNE  IL  288 

LUCIANA. 

Ayez  patience ,  je  vous  en  conjure. 

ADRIANA. 

Je  ne  peux  ,  je  ne  veux  pas  avoir  patience.  Il  faut 
que  ma  langue  se  satisfasse,  si  mon  cœur  ne  le  peut 
pas.  Il  est  tout  défigure',  contrefait,  vieux  et  fle'tri, 
laid  de  figure,  plus  mal  fait  encore  de  sa  personne, 
informe  et  monstrueux  en  tout;  vicieux,  ingrat, 
extravagant,  sot  et  brutal;  disgracié  de  la  nature 
dans  son  corps,  et  encore  plus  pervers  dans  son  âme. 

LUCIANA. 

Et  pourquoi  donc  être  jalouse  d'un  pareil  monstre  ? 
On  ne  pleure  jamais  un  mal  perdu  qui  nous  quitte. 

ADRIANA. 

Ah  !  oui  ;  mais  je  pense  Lien  mieux  de  lui  que  je 
n'en  parle.  Et  pourtant  je  voudrais  qu'il  fût  encore 
plus  difforme  aux  yeux  des  autres.  Le  vanneau  s'é- 
tourdit de  ses  cris  en  s'éloignant  de  son  nid  "^"^  Tan- 
dis que  ma  langue  le  maudit  mon  cœur  fait  des 
vœux  pour  lui. 

(  Entre  Dromio.  ) 

DROMIO. 

Par-ici ,  venez.  L'écrin  ,  la  bourse  :  mes  chères 
dames,  hâtez-vous. 

LUCIANA, 

Et  pourquoi  es-tu  donc  si  hors  d'haleine  ? 

DROMIO. 

C'est  à  force  de  courir. 

ADRIANA, 

Oii  est  toii  maître ,  Dromio?  Est-il  en  santé? 


284  ^^^  MÉPRISES, 

DROMIO. 

Non  ,  il  est  descendu  dans  les  limbes  du  Tartare , 
pire  t[ue  l'enfer;  un  diable  vêtu  de  l'habit  qui  dure 
toujours  ^""^^  l'a  saisi:  un  diable,  dont  le  cœur  est 
revêtu  d'acier,  un  esprit  farouche,  sans  pitié;  un 
loup ,  et  pire  encore  ,  un  être  tout  en  buffle  ;  un  en- 
nemi secret  qui  vous  met  la  main  sur  l'épaule  ;  celui 
qui  annule  les  passages  des  allées,  des  quais  et  des 
rues  ;  un  limier  qui  va  et  vient  '^^'^^ ,  et  qui  évente  la 
trace  de  vos  pieds;  enfin,  quelqu'un  qui  vous  traîne 
les  pauvres  âmes  en  enfer  avant  le  jugement  ^^^K 

ADRIANA.. 

Comment!  de  quoi  s'agit-il? 

DROMIO. 

Je  ne  sais  pas  de  quoi  il  s'agit;  mais  il  est  arrêté 
sur  la  place  ^""^K 

ADRIANA. 

Quoi  !  il  est  arrêté  ?  Dis-moi ,  à  la  requête  de  qui  ? 

DROMIO. 

Je  ne  sais  pas  à  la  requête  de  qui  il  est  arrêté; 
mais  tout  ce  que  je  puis  dire,  c'est  que  celui  qui  l'a 
arrêté  est  vêtu  de  buffle.  Voulez-vous ,  madame , 
lui  envoyer  de  quoi  se  racheter,  ces  ducats  qui  sont 
dans  l'écrin  ? 

ADRIANA. 

Va  les  chercher  ,  ma  sœur.  —  (  Luciana  sort.  ) 
Cela  m'étonne  bien  qu'il  se  trouve  avoir  des  dettes 
qui  me  soient  inconnues.  Dis-moi,  l'a-t-on  arrêté 
sur  un  billet  ? 

DROMIO. 

Non  pas  sur  un  billet  ^''"'^ y   mais  avec  quelque 


ACTE   IV,  SCÈNE  II.  aSS 

chose  de  plus  fort;  une  chaîne ,  une  chaîne....  ne 
l'eiîtendez-vous  pas  sonner? 

ADRIANA. 

Quoi!  la  chaîne 

DROMIO. 

Non  ,  non  ;  la  cloche.  Il  serait  temps  que  je  fusse 
parti  d'ici  ;  il  était  deux  heures  quand  je  l'ai  quitté, 
et  voilà  la  cloche  qui  frappe  une  heure. 

ADRIANA. 

Les  heures  reculeraient  donc  ?  Je  n'ai  jamais  en- 
tendu pareille  chose. 

DROMIO. 

Oh  !  oui ,  vraiment  ;  quand  une  des  heures  ren- 
contre un  sergent,  elle  recule  de  peur. 

ADRIANA. 

Comme  si  le  temps  était  endetté;  tu  raisonnes 
en  vrai  fou  î 

DROMIO. 

Le  temps  est  un  banqueroutier,  et  il  doit  plus 
à  l'occasion  qu'il  n'a  vaillant.  Oui ,  c'est  un  voleur 
aussi  :  n'avez-vous  donc  pas  ouï  dire  que  le  temps 
marche  à  pas  de  voleur  jour  et  nuit  ?  Si  le  temps 
est  endetté ,  et  qu'il  soit  un  voleur ,  et  qu'il  trouve 
en  son  chemin  un  sergent,  n'a-t-il  pas  raison  de  re- 
culer d'une  heure  dans  un  jour  ? 

ADRIANA. 

Cours,  Dromio,  voilà  l'argent  (^Luclana  revient 
avec  la  bourse  )  ;  porte-le  bien  vite  ,  et  ramène  ton 
maître  immédiatement  au  logis. — Venez ,  ma  sœur^ 


286  tES  MÉPRISES, 

je  suis  atterrée  par  mon  imagination  ;  mon  imagi- 
nation, qui  tantôt  me  console  et  tantôt  me  tour- 
mente ! 

(  Elles  sortent.) 

SCÈNE  III. 

Une  rue  d'Ephèse. 
ANTIPHOLUS  de  Syracuse,  seul. 

Je  ne  rencontre  pas  un  homme  qui  ne  me  salue  ^ 
comme  si  j'étais  son  intime  connaissance  ,  et  chacun 
m'appelle  par  mon  nom.  Quelques-uns  m'offrent  de 
l'argent ,  d'autres  m'invitent  à  dîner  ;  d'autres  me 
remercient  des  services  que  je  leur  ai  rendus ,  d'au- 
tres m'offrent  des  marchandises  à  acheter  :  tout  à 
l'heure  un  tailleur  m'a  appelé  dans  sa  boutique  et 
m'a  montré  des  soieries  qu'il  avait ,  dit-il ,  achetées 
pour  moi  ;  et  là-dessus  il  me  prend  ma  mesure. 
—  Sûrement  tout  cela  n'est  qu'enchantement,  qu'il- 
lusions ,  et  les  sorciers  de  la  Laponie  habitent  dans 
ces  lieux. 

(  Entre  Dromio  de  Syracuse.  ) 

DROMIO. 

Mon  maître,  voici  l'or  que  vous  m'avez  envoyé 

chercher Quoi  !  vous  vous  êtes  donc  débarrassé 

du  portrait  du  vieux  Adam  ,  habillé  de  neuf  '^^')? 

ANTIPHOLUS. 

Quel  or  est-ce  là?  De  quel  Adam  veux-tu  parler? 

DROMIO. 

Je  ne  parle  pas  de  l'Adam  qui  occupait  le  para- 
dis ,  mais  de  cet  Adam  qui  garde  la  prison  ;  de  celui 


ACTE  IV,  SCÈNE  IIL  287 

qui  va  vêtu  de  la  peau  du  veau  qui  fut  tue'  pour  l'en- 
fant prodigue;  celui  qui  est  venu  à  vous  par-der- 
rière ,  monsieur,  comme  un  mauvais  ange ,  et  qui 
vous  a  ordonné  de  renoncer  à  votre  liberté. 

ANTIPHOLUS. 

Je  ne  t'entends  pas. 

DROMIO. 

Non?  eh  ,  c'est  pourtant  une  chose  bien  simple  : 
cet  homme,  qui  marchait  comme  une  basse  de  viole 
dans  un  étui  de  cuir  ;  l'homme ,  monsieur,  qui , 
quand  les  gens  sont  fatigués,  d'un  tour  de  main  leur 
procure  le  repos  ;  celui ,  monsieur,  qui  prend  pitié 
des  hommes  ruinés ,  et  leur  donne  des  habits  de 
durée  ^^^^  ;  celui  qui  croit  faire  plus  d'exploits  avec 
sa  masse  qu'avec  une  pique  moresque. 

ANTIPHOLUS. 

Quoi  !  veux-tu  dire  un  sergent  ? 

DROMIO. 

Oui,  monsieur,  le  sergent  des  obligations '^''9)  : 
celui  qui  force  tout  homme  qui  manque  aux  heures, 
d'en  répondre  ;  un  homme  qui  croit  qu'on  va  tou- 
jours se  coucher,  et  qui  vous  dit  :  «  Dieu  vous  donne 
la  bonne  nuit  !  » 

ANTIPHOLUS. 

Allons  ,  l'ami ,  reste  donc  dans  ta  folie.  —  Y  a-t-il 
quelque  vaisseau  qui  parte  ce  soir  ?  Pouvons-nous 
quitter  cette  ville  ? 

DROMIO. 

Oui,  monsieur;  je  suis  venu  vous  rendre  réponse, 
il  y  a  une  heure  ,  que  la  barque  V Expédition  partait 
cette  nuit  :  mais  alors  vous  étiez  empêché  avec  le 


288  LES  MÉPRISES, 

sergent  >  et  force'  de  retarder  au  delà  du  de'lai  mar- 
qué. Voici  les  anges  "^^'^  que  vous  m'avez  envoyé  cher- 
cher pour  vous  affranchir. 

ANTIPHOLUS. 

Ce  garçon  est  dans  le  délire ,  et  moi  j'y  suis  aussi  j 
et  nous  ne  faisons  qu'errer  d'illusions  en  illusions. 
Que  quelque  sainte  protection  nous  tire  d'ici  ! 

(  Entre  une  courtisane.  ) 

LA  COURTISANE. 

Ah  !  je  suis  bien  aise ,  fort  aise  de  vous  trouver, 
monsieur  Antipholus.  Je  vois,  monsieur,  que  vous 
avez  enfin  rencontré  l'orfèvre  :  est-ce  là  la  chaîne 
que  vous  m'avez  promise  aujourd'hui  ? 

ANTIPHOLUS. 

Va-t-en,  Satan  !  je  te  défends  de  me  tenter. 

DROMIO. 

Monsieur,  est-ce  là  madame  Satan  ? 

ANTIPHOLUS. 

C'est  le  démon. 

DROMIO. 

C'est  pis  encore  ,  c'est  la  dame  du  démon  ;  et  elle 
vient  ici  sous  la  forme  d'une  fille  de  lumière  ;  et 
voilà  pourquoi  les  filles  disent  :  Dieu  me  damne  !  ce 
qui  signifie  :  Dieu  me  fasse  fille  de  lumière.  11  est 
écrit  qu'ils  apparaissent  aux  hommes  comme  des 
anges  de  lumière.  La  lumière  est  un  effet  du  feu  , 
et  le  feu  brûle.  Ergo,  les  filles  de  lumière  brûle- 
ront; n'approchez  pas  d'elle '^^^^. 

LA  COURTISANE. 

Votre  valet  et  vous ,  monsieur,  vous  êtes  merveil- 


ACTE   IV,   SCÈNE  III.  28(5 

leusement  gais!  Voulez-vous  venir  avec  moi?  nous 
trouverons  ici  de  quoi  rendre  notre  dîner  meilleur. 


DROMIO. 

Mon  maître,  si  vous  devez  goûter  d'un  mets  qui 
se  mange  à  la  cuillère,  commandez  donc  auparavant 
une  longue  cuillère. 

ANTIPHOLDS. 

Pourquoi,  Dromio? 

DROMIO. 

Vraiment,  c'est  qu'il  faut  une  longue  cuillère  à 
l'homme  qui  est  oblige'  de  manger  avec  le  diable. 

ANTIPHOLUS,  à  la  courtisane. 

Fuis,  démon!  Que  viens-tu  me  parler  de  souper? 
tu  es,  comme  toutes  tes  pareilles,  une  sorcière.  Je 
te  conjure  de  me  laisser,  et  de  t'ëloigner  de  moi. 

LA  COURTISANE. 

Donnez-moi  donc  mon  anneau  que  vous  m'avez 
pris  à  dîner;  ou,  pour  mon  diamant,  donnez-moi 
la  chaîne  que  vous  m'avez  promise ,  et  alors  je  vous 
laisserai,  monsieur,  et  ne  vous  importunerai  plus. 

DROMIO. 

Il  y  a  des  diables  qui  ne  vous  demandent  que  la 
rognure  d'un  ongle,  un  jonc,  un  cheveu,  une 
goutte  de  sang,  une  épingle,  une  noix,  un  noyau 
de  cerise;  mais  celle-ci,  plus  avide  que  les  autres, 
voudrait  avoir  une  chaîne.  Mon  maître,  prenez 
bien  garde  :  et  si  vous  lui  donnez  la  chaîne,  la  dia- 
blesse secouera  sa  chaîne,  et  nous  en  épouvantera, 
ToM.  III.  19 


2go  LES  MÉPRISES, 

LA  COURTISANE. 

Je  vous  en  prie,  monsieur,  ma  bague,  ou  bien  la 
chaîne.  J'espère  que  vous  n'avez  pas  l'intention  de 
me  duper. 

ANTIPHOLUS. 

Loin  d'ici,  sorcière!  — Allons,  Dromio,  partons. 

DROMIO. 

Fuis  l'orgueil,  dit  le  paon,  afin  que  vous  le  sa- 
chiez, madame. 

(  Antipliolus  et  Dromio  s'en  vont.  ) 
LA  COURTISANE. 

Oh  !  il  n'y  a  plus  à  en  douter,  Antipliolus  a  perdu 
l'esprit;  autrement  il  ne  se  fût  jamais  conduit  de 
la  sorte  avec  moi.  Il  a  à  moi  une  bague  de  la  valeur 
de  quarante  ducats,  et  il  m'avait  promis  en  retour 
une  chaîne  d'or;  et  à  présent  il  me  dénie  l'une  et 
l'autre ,  ce  qui  me  fait  conclure  qu'il  est  devenu  fou. 
Outre  cette  preuve  actuelle  de  sa  démence,  je  me 
rappelle  les  contes  extravagans  qu'il  m'a  débités 
aujourd'hui  à  dîner ,  comme  quoi  il  n'a  pu  rentrer 
chez  lui,  comme  quoi  on  lui  a  fermé  la  porte;  et  il 
est  probable  que  sa  femme  ,  qui  connaît  ses  accès 
de  folie,  lui  aura  en  effet  fermé  la  porte  exprès.  Ce 
que  j'ai  donc  à  faire  à  présent ,  c'est  de  gagner 
promptement  sa  maison ,  et  de  dire  à  sa  femme  , 
que  dans  un  accès  de  sa  folie  il  est  entré  brusquement 
chez  moi,  et  m'a  enlevé  de  vive  force  une  bague 
qu'il  m'a  emportée.  Voilà  le  parti  qui  me  semble  le 
plus  sûr,  et  celui  que  je  choisis;  car  quarante  du- 
cats aussi,  c'est  trop  perdre. 


ACTE  IV,   SCÈNE   IV.  agi 

SCÈNE  IV. 

La  scène  se  passe  dans  la  rue. 

ANTIPHOLUS  d'Éphèse  et  un  SERGENT. 


ANTIPHOLUS. 


N'aie  aucune  inquiétude,  je  ne  chercherai  pas  à 
ni'ëvader  de  tes  mains;  je  te  donnerai,  pour  cau- 
tion, avant  de  te  quitter,  la  somme  pour  laquelle 
je  suis  arrêté.  Ma  femme  est  dans  ses  mauvaises 
humeurs  aujourd'hui;  et  elle  ne  voudra  pas  se  fier 
le'gèrement  au  messager,  ni  croire  que  j'aie  pu  être 
arrête  pour  dettes  dans  Éphèse  :  je  te  dis  que  cette 
nouvelle  sonnera  durement  à  ses  oreilles. 

(  Entre  Dromio  d  Ephèse  avec  un  bout  de  corde  à  la  main.  ) 
ANTIPHOLUS  d'Éphèse. 

Voici  mon  valet  ;  j'espère  qu'il  m'apporte  de  l'ar- 
gent. —  Eh  bien ,  Dromio ,  avez-vous  ce  que  je  vous 
ai  envoyé'  chercher  ? 

DROMIO  d'Éphèse. 

Voici,  je  vous  le  garantis,  de  quoi  les  payer  tous. 

ANTIPHOLUS. 

Mais  l'argent ,  oii  est-il  ? 

DROMIO, 

Quoi ,  monsieur!  j'ai  donne'  l'argent  pour  la  corde. 

ANTIPHOLUS. 

Cinq  cents  ducats ,  coquin ,  pour  un  bout  de 
corde  7 


5g2  LES   MÉPRISES, 

DROMIO. 

Je  vous  en  fournirai  cinq  cents ,  monsieur,  comme 
celui  que  j'ai,  pour  ce  prix. 

ANTIPHOLUS. 

Pourquoi  t'ai -je  ordonné  de  courir  en  hâte  au 
logis  ? 

DROMIO. 

Pour  avoir  un  bout  de  corde ,  monsieur  j  et  c'est 
pour  vous  l'apporter  que  je  suis  revenu. 

ANTIPHOLUS. 

Et  pour  cela,  moi,  je  vais  te  recevoir  comme  tu 
le  mérites. 

(  Il  le  bat.  ) 
L'OFFICIER. 

Monsieur,  de  la  patience. 

DROMIO. 

Vraiment  c'est  à  moi  qu'il  la  faut  recommander, 
la  patience  :  je  suis  dans  l'adversité. 

L'OFFICIER,  àDromio. 

Allons ,  contiens  ta  langue. 

DROMIO. 

Persuadez-lui  plutôt  de  contenir  ses  mains. 

ANTIPHOLUS. 

Bâtard  que  tu  es  !  coquin  insensible  ! 

DROMIO. 

Je  le  voudrais  bien  être,  insensible,  monsieur, 
pour  ne  pas  sentir  vos  coups. 

ANTIPHOLUS. 

Tu  n'es  sensible  qu'aux  coups  comme  les  ânes. 


ACTE  IV,  SCÈNE   IV.  293 

DROMro. 

Oui,  en  effet,  je  suis  un  âne  ;  vous  pouvez  le  prou- 
ver par  mes  oreilles  allonge'es. — Je  l'ai  servi  de- 
puis l'heure  de  ma  naissance  jusqu'à  cet  instant,  et 
je  n'ai  jamais  rien  gagné  à  son  service  que  des 
coups.  Quand  j'ai  froid  il  me  re'chauffe  avec  des 
coups  ;  quand  j'ai  chaud  il  me  rafraîchit  avec  des 
coups;  c'est  avec  des  coups  qu'il  m'e'veille  quand  je 
suis  endormi,  qu'il  me  fait  lever  quand  je  suis  assis, 
qu'il  me  chasse  quand  il  m'envoie  en  message ,  qu'il 
m'accueille  chez  lui  à  mon  retour.  Enfin  je  porte  ses 
coups  sur  mes  épaules  aussi  assidûment  qu'un  men- 
diant porte  ses  marmots  sur  son  dos;  et  je  crois 
que  quand  il  m'aura  estropié,  il  me  faudra  aller 
mendier  avec  cela  de  porte  en  porte. 

(  Entrent  Adriana ,  Luciana,  la  courtisane,  Pincli  et  autres.  ) 
ANTIPHOLUS. 

Allons,  suivez -moi;  j'aperçois  ma  femme  qui 
vient  là-bas. 

DROMIO. 

Maîtresse,  respice Jinem ,  respectez  votre  fin ,  ou 
plutôt ,  comme  disait  le  perroquet ,  prenez  garde  à 
la  corde  ^^^\ 

ANTIPHOLUS,  battant  Dromio. 

Veux-tu  toujours  parler  ? 

LA  COURTISANE,  à  Adriana. 

Eh  bien ,  qu'en  pensez-vous  à  présent  ?  est  -  ce 
que  votre  mari  n'est  pas  fou  ? 

ADRIANA. 

Son  incivilité  me  le  prouve  assez.  —  Bon  docteur 


294  LES   MÉPRISES, 

Pinch,  vous  savez  conjurer  les  malins  génies;  réta- 
blissez-le dans  son  bon  sens,  et  je  vous  donnerai 
tout  ce  que  vous  demanderez. 

LUCIANA. 

Hélas  !  comme  ses  regards  sont  étincelans  et  fu- 
rieux ! 

LA.  COURTISANE. 

Voyez  comme  il  frémit  dans  son  transport  ! 

PING  H. 

Donnez-moi  votre  main,  que  je  tâte  votre  pouls. 

ANTIPHOLUS. 

Tenez,  voilà  ma  main ,  et  que  votre  oreille  la  tâte. 

PINCH. 

Je  te  conjure ,  Satan,  cjui  es  logé  dans  cet  homme, 

.  de  céder  le  corps  que  tu  possèdes ,  à  mes  saintes 

prières ,  et  de  te  replonger  sur-le-champ  dans  tes 

abimes  ténébreux  ;  je  te  conjure  par  tous  les  saints 

du  ciel. 

ANTIPHOLUS. 

Tais-toi,  sorcier  radoteur;  je  ne  suis  pas  fou. 

ADRIANA. 

Oh  !  plût  à  Dieu  que  tu  ne  le  fusses  pas ,  pauvre 
âme  en  peine  ! 

ANTIPHOLUS,  à  sa  femme. 

Vous,  mignonne,  vous  dis-je,  sont-ce  là  vos  cha- 
lands? Est-ce  ce  compagnon  à  la  face  de  safran, 
qui  était  en  gala  aujourdhui  chez  moi,  tandis  que 
mes  portes  étaient  insolemment  fermées  à  leur  maî- 
tre, et  qu'on  m'a  interdit  l'entrée  de  ma  maison? 


ACTE  IV,   SCÈNE  ÏV.  295 

ADRIANA. 

Oh  !  mon  mari ,  Dieu  sait  que  vous  avez  dîné  à  la 
maison  avec  moi;  et  si  vous  étiez  resté  jusqu'à  pré- 
sent, vous  seriez  exempt  de  ces  affronts  et  de  cet 
opprobre  ! 

ANTIPHOLUS. 

J'ai  diné  à  la  maison?  —  Toi,  coquin,  qu'en 
dis-tu  ? 

DROMIO. 

Pour  dire  la  vérité,  monsieur,  vous  n'avez  pas 
dîné  au  logis. 

ANTIPHOLUS. 

Mes  portes  n'étaient-elles  pas  fermées,  et  moi 
dehors  ? 

DROMIO. 

Pardieu!  votre  porte  était  fermée,  et  vous  dehors. 

ANTIPHOLUS. 

Et  ne  m'a-t-elle  pas  elle-même  dit  des  injures? 

DROMIO. 

Sans  mentir,  elle  vous  a  dit  des  injures. 

ANTIPHOLUS. 

Sa  servante  ne  m'a-t-elle  pas  insulté ,  invectivé , 
méprisé  ? 

DROMIO. 

Certes,  elle  l'a  fait;  la  vestale  cuisinière  ^^'^^  vous 
a  repoussé  injurieusement. 

ANTIPHOLUS. 

Et  ne  m'en  suis-je  pas  allé  tout  transporté  de  rage  ? 

DROMIO. 

Dans  la  vérité ,  rien  n'est  plus  certain  ;  mes  os  en 


296  LES  MÉPRISES, 

sont   témoins,    eux  qui  depuis  ont   senti  toute  la 

force  de  cette  rage. 

ADRIANA,  àDromio. 

Convient41  de  lui  donner  raison  dans  ses  contra- 
dictions ? 

PINCH. 

Il  n'y  a  pas  de  mal  à  cela  :  le  valet  rencontre  sa 
veine,  et  en  lui  cédant  il  flatte  sa  frëne'sie. 

ANTIPHOLUS. 

Tu  as  suborné  l'orfèvre  pour  me  faire  arrêter. 

ADRIANA. 

Hélas!  au  contraire;  je  vous  ai  envoyé  de  l'ar- 
gent pour  racheter  votre  liberté ,  par  Dromio  que 
voilà,  qui  est  accouru  le  chercher. 

DROMIO. 

De  l'argent?  par  moi?  Du  bon  cœur  et  de  la 
bonne  volonté,  tant  que  vous  voudrez;  mais  cer- 
tainement, mon  maître,  pas  une  parcelle  d'écu. 

ANTIPHOLUS. 

N'es-tu  pas  allé  la  trouver  pour  lui  demander  une 
bourse  de  ducats  ? 

ADRIANA. 

Oui ,  il  est  venu ,  et  je  la  lui  ai  remise. 

LUCIANA. 

Et  moi  je  suis  témoin  qu'elle  les  lui  a  remis. 

DROMIO. 

Dieu  et  le  cordier  me  sont  témoins  qu'on  ne  m'a 
envoyé  chercher  rien  autre  chose  qu'une  corde. 


ACTE  IV,  SCÈNE  IV.  5-97 

PIKCH. 

Madame ,  le  maître  et  le  valet  sont  tous  deux  pos- 
sëde's  du  diable.  Je  le  vois  à  leur  pâleur,  à  leurs 
yeux  éteints  et  morts.  Il  faut  les  lier  et  les  loger  dans 
quelque  lieu  ténébreux. 

ANTIPHOLUS. 

Répondez  ;  pourquoi  ra'avez-vous  fermé  la  porte 
aujourd'hui  ?  Et  toi  (  à  Dromio  )  ,  pourquoi  nies-tu 
la  bourse  d'or  qu'on  t'a  donnée  ? 

ADRIANA. 

Mon  mari ,  je  ne  vous  ai  point  fermé  la  porte. 

DROMIO. 

Et  moi ,  mon  cher  maître,  je  n'ai  point  reçu 
d'or;  mais  je  confesse,  monsieur,  qu'on  vous  a  fer- 
mé la  porte. 

ADRIANA. 

Insigne  imposteur,  tu  fais  un  double  mensonge  ! 

ANTIPHOLUS. 

Hypocrite  prostituée ,  tu  ments  en  tout  ;  et  tu  as 
fait  ligue  avec  une  bande  de  scélérats  pour  m'acca- 
bler  d'affronts  et  de  mépris  ;  mais  avec  ces  ongles  je 
t'arracherai  tes  yeux  perlides ,  qui  se  feraient  un 
plaisir  de  me  voir  dans  cette  détresse  ignominieuse. 

(  Pincli  et  ses  gens  veulent  lier  Antipholus  d'EpUèse  et  Dromio  d  Ephèse.  ) 
ADRIANA. 

Oh  !  liez-le,  liez-le;  qu'il  ne  m'approche  pas. 

PINCH. 

Du  renfort!  —  Le  démon  qui  le  possède  est  des 
plus  forts. 


29B  LES  MÉPRISES, 

LUCIANA. 

Hélas  î  le  pauvre  homme ,  comme  il  est  pâle  ! 
comme  ses  yeux  sont  cernés  ! 

ANTIPHOLUS. 

Quoi  !  voulez-vous  m'égorger?  Toi ,  geôlier,  je  suis 
ton  prisonnier  ;  souffriras-tu  qu'ils  me  reprennent 
de  tes  mains  ? 

L'OFFICIER. 

Allons ,  monsieur,  laissez-le  ;  il  est  mon  prison- 
nier, et  vous  ne  me  l'enlèverez  pas. 

PINCH. 

Allons,  qu'on  lie  cet  homme-là;  car  c'est  un  fré- 
nétique aussi ,  lui. 

ADRIANA. 

Que  veux-tu  dire,  sergent  hargneux  ?  As-tu  donc 
du  plaisir  à  voir  un  infortuné  s'outrager  et  se  tour- 
menter lui-même  ? 

L'OFFICIER. 

Il  est  mon  prisonnier  ;  si  je  le  laisse  aller  on  exi- 
gera de  moi  la  somme  qu'il  doit. 

ADRIANA. 

Je  te  déchargerai  avant  de  te  quitter  ;  conduis- 
moi  tout  à  l'heure  à  son  créancier.  Quand  je  saurai 
la  nature  de  cette  dette  je  l'acquitterai.  Mon  cher 
docteur,  voyez  à  ce  qu'il  soit  conduit  en  sûreté  jus- 
qu'à sa  maison.  —  0  malheureux  jour  ! 

ANTIPHOLUS. 

0  misérable  prostituée  ! 


ACTE  IV,  SCÈNE   IV.  299 

DROMIO. 

Mon  maître  ,  me  voilà  entré  dans  les  liens  pour 
l'amour  de  vous. 

AKTIPHOLUS. 

Malheur  à  toi,  scéle'rat  !  pourquoi  me  fais -tu 
mettre  en  fureur  ? 

DROMIO. 

Voulez-vous  donc  être  lié  pour  rien  ?  Soyez  fou  , 
mon  maître;  soyez  furieux;  criez,  le  diable.... 

LUCIANA, 

Dieu  les  assiste ,  les  pauvres  âmes  !  Comme  ils 
extravaguent  ! 

ADRIANA. 

Allons  ,  emmenez-le  de  ce  lieu.  —  Ma  sœur,  ve- 
nez avec  moi.  (Pinch,  Antipholus ,  Dromio  ^  etc.  y 
sortent.)  (A  rofficier.)  Dïtes-uioï ,  à  présent,  à  la 
requête  de  qui  est-il  arrêté  ? 

L'OFFICIER. 

A  la  requête  d'un  certain  Angelo,  un  orfèvre.  Le 
connaîtriez-vous  ? 

ADRIANA. 

Oui,  je  le  connais.  Quelle  somme  lui  doit-il? 

L'OFFICIER. 

Deux  cents  ducats. 

ADRIANA. 

Et  pourquoi  les  lui  doit-il  ? 

LOFFICIER. 

C'est  le  prix  d'une  chaîne  que  votre  mari  a  reçue 
de  lui. 


3oo  LES  MÉPRISES, 

ADRIANA. 

Il  avait  commandé  une  chaîne  pour  moi,  mais 
elle  ne  lui  a  pas  été  livre'e. 

LA  COURTISANE. 

Au  moment  où  votre  mari,  tout  en  fureur,  est 
venu  aujourd'hui  chez  moi ,  et  m'a  emporté  ma  ba- 
gue, que  je  lui  ai  vue  au  doigt  tout  à  l'heure,  un 
moment  après  je  l'ai  rencontré  avec  là  chaîne. 

ADRIANA. 

Cela  peut  bien  être;  mais,  moi,  je  ne  l'ai  jamais 
vue.  — Venez,  officier,  conduisez-moi  à  la  demeure 
de  l'orfèvre;  je  brûle  de  savoir  la  vérité  de  cette 
histoire  dans  tous  ses  détails. 

(  Entrent  Antipholus  de  Syracuse  avec  son  épée  nue ,  et  Droniio  de  Syracuse.  ) 
LUCIANA. 

0  Dieu  ,  ayez  pitié  de  nous,  les  voilà  déjà  lâchés  ! 

ADRIANA. 

Et  ils  viennent  l'épée  nue  !  Appelons  du  secours , 
pour  les  faire  lier  de  nouveau. 

rOFFICIER. 

Fuyons  j  ils  nous  tueraient. 

(  Ils  s'enfuient.  ) 
ANTIPHOLUS. 

Je  vois  que  ces  sorcières  ont  peur  de  l'épée. 

DROMIO. 

Celle  qui  voulait  être  votre  femme  tantôt  vous 
fuit  à  présent. 

ANTIPHOLUS. 

Allons  au  Centaure.  Tirons-en  nos  bagages  ;  je 
languis  de  me  voir  parti  d'ici  et  en  sûreté  à  bord. 


ACTE   IV,    SCÈNE    IV.  3oi 

DROMIO. 

Non ,  restez  ici  cette  nuit  ;  sûrement  on  ne  nous 
fera  aucun  mal.  Vous  avez  vu  qu'on  parle  amicale- 
ment, qu'on  nous  a  donné  de  l'or  ;  moi,  je  crois  que 
nous  sommes  ici  au  milieu  d'un  peuple  aimable  et 
bon  :  sans  cette  montagne  de  chair  folle,  qui  me  ré- 
clame pour  le  mariage,  je  me  sentirais  assez  d'envie 
de  rester  ici  toujours,  et  de  devenir  sorcier  comme 
les  autres. 

ANTIPHOLUS, 

Je  n'y  resterais  pas  ce  soir  pour  la  valeur  de  la 
ville  entière  :  allons  à  notre  auberge,  et  portons 
notre  bagage  à  bord. 

Es  sortent.) 


FIN  DU  QUATRIÈME  ACTE. 


3o2  LES  MÉPRISES, 


•.V'i'X'k'%/%%%%%4'%%^'%^^^^'%'W%'%«%«/«/%vv%vw%%/%«%/%r%vi:«,%'\'%x^'%%v\'k'«'%«'v\%/m'%\^i\%'%%%^ 


ACTE   CINQUIÈME. 


La  scène  se  passe  dans  une  rue,  devant  un  monastère. 

SCÈNE    PREMIÈRE, 
Entrent  LE  MARCHAND  et  ANGELO. 

ANGELO. 

Je  suis  fâché ,  monsieur ,  d'avoir  retarde'  votre  dé- 
part. Mais  je  vous  proteste  que  la  chaîne  lui  a  été 
livrée  par  moi,  quoiqu'il  ait  la  malhonnêteté  incon- 
cevable de  le  nier. 

LE  MARCHAND. 

Comment  cet  homme  est-il  regardé  dans  cette 
ville? 

ANGELO. 

Jouissant  d'une  réputation  respectable ,  d'un  cré- 
dit sans  bornes,  singulièrement  aimé  :  il  ne  le  cède 
à  pas  un  citoyen  de  cette  ville  :  sa  parole  me  répon- 
drait de  toute  ma  fortune. 

LE  MARCHAND. 

Parlez  bas  :  c'est  lui,  si  je  ne  me  trompe  ,  qui  se 
promène  là. 


ACTE   V,    SCÈNE    I.  3o3 

(Entrent  Antipholus  et  Dromio  de  Syracuse.  ) 
ANGELO. 

Oui ,  c'est  lui-même  :  et  il  porte  à  son  cou  cette 
même  chaîne  qu'il  a  juré,  par  un  parjure  insigne, 
n'avoir  pas  reçue.  Monsieur,  suivez-moi,  je  vais 
l'aborder.  —  {A  Antipholiis.  )  Seigneur  Antipholus, 
je  m'ëtonne  que  vous  m'ayez  cause'  cette  honte  et  cet 
embarras,  non  sans  nuire  à  votre  propre  re'putation. 
Me  nier  d'un  ton  si  décide' ,  avec  des  sermens ,  cette 
chaîne-là  même  que  vous  portez  à  présent  si  ou- 
vertement !  Outre  l'accusation ,  la  honte  et  l'empri- 
sonnement que  vous  m'avez  fait  subir ,  vous  avez 
encore  fait  tort  à  cet  honnête  ami,  qui,  s'il  n'avait 
pas  été  forcé  d'attendre  l'issue  de  notre  débat ,  aurait 
mis  à  la  voile ,  et  serait  actuellement  en  mer.  Vous 
avez  reçu  cette  chaîne  de  moi  :  pouvez-vous  le  nier  ? 

ANTIPHOLUS. 

Je  le  sais  que  je  l'ai  reçue  de  vous  :  je  ne  l'ai  ja- 
mais nié ,  monsieur. 

ANGELO. 

Oh!  vous  l'avez  nié,  monsieur,  et  avec  serment 
encore. 

ANTIPHOLUS. 

Qui  m'a  entendu  le  nier  et  jurer  le  contraire? 

LE  MARCHAND. 

Moi  que  vous  voyez  ,  je  l'ai  entendu  de  mes 
propres  oreilles  :  allons,  fî  !  vous  êtes  un  misérable. 
C'est  une  honte ,  que  vous  respiriez  l'air  que  respi- 
rent les  honnêtes  gens. 

ANTIPHOLUS. 

Vous  êtes  un  malheureux,  de  me  charger  de  pa- 


3o4  LES  MÉPRISES, 

reille  accusation  :  je  soutiendrai  mon  honneur  et 
ma  probité  contre  vous ,  et  tout  à  l'heure ,  si  vous 
osez  me  faire  face. 

(  Ils  tirent  Tépée  pour  se  battre.  ) 
(  Entrent  Adriana,  Laciana,  la  courtisane  et  autres.) 
ADRIANA  accourant. 

Arrêtez,  ne  le  blessez  pas;  pour  l'amour  de  Dieu  î 
il  est  fou.  —  Saisissez-vous  de  lui ,  quelqu'un  :  ôtez- 
lui  son  épe'e.  —  Liez  Dromio  aussi ,  et  conduisez-les 
à  ma  maison. 

DROMIO. 

Fuyons,  naon  maître,  fuyons;  au  nom  de  Dieu, 
cherchez  un  asile  dans  quelque  maison.  Voici  une 
espèce  de  prieuré  :  entrons-y  vite ,  ou  nous  sommes 
perdus. 

(  Antipliolus  de  Syracuse  et  Dromio  entrent  dans  le  couvent.  ) 

(L'aibesse  paraît.  ) 

L'ABBESSE, 

Apaisez-vous  ,  honnêtes  gens  :  pourquoi  vous 
pressez-vous  en  foule  à  cette  porte  ? 

ADRIANA. 

Je  veux  avoir  mon  pauvre  époux,  dont  l'esprit 
est  égaré.  Entrons ,  afin  de  pouvoir  le  lier  comme 
U  faut,  et  l'emmener  chez  lui,  pour  rétablir  sa 
raison. 

ANGELO. 

Je  le  savais  bien  qu'il  ne  jouissait  pas  de  son  bon 
sens. 

LE   MARCHAND. 

Je  suis  fâché  maintenant  d'avoir  tiré  l'épée  con- 
tre lui. 


ACTE  V,  SCÈNE  ï.  3o5 

L'ABBESSE. 

Depuis  quand  est-il  dans  cet  état  de  folie  ? 

ADRIANA. 

Toute  cette  semaine  il  a  été  mélancolique,  sombre 
et  chagrin,  bien  différent  de  ce  qu'il  était  naturelle- 
ment :  mais  jusqu'à  cette  après-midi ,  ses  accès  n'a- 
vaient pas  été  poussés  à  ce  point  de  frénésie. 

L'ABBESSE. 

N'a-t-il  point  fait  une  grande  perte  par  un  nau- 
frage ?  Enterré  quelque  ami  chéri  ?  Ses  yeux  n'ont- 
ils  pas  égaré  son  coeur  dans  un  amour  illégitime? 
C'est  un  péché  très-commun  chez  les  jeunes  gens 
qui  donnent  à  leurs  yeux  la  liberté  de  tout  voir  :  le- 
quel de  ces  accidens  a-t-il  éprouvé? 

ADRIANA. 

Aucun  ;  si  ce  n'est  peut-être  le  dernier.  Je  veux 
dire  quelque  amourette  qui  l'éloignait  souvent  de 
sa  maison. 

L'ABBESSE. 

Vous  auriez  dû  lui  faire  des  remontrances. 

ADRIANA. 

Eh  !  je  l'ai  fait. 

L'ABBESSE. 

Mais  pas  assez  fortes. 

ADRIANA. 

Aussi  fortes  que  la  pudeur  me  le  permettait. 

L'ABBESSE. 

Peut-être  en  particulier. 

ADRIANA. 

Et  en  public  aussi. 

ToM.  III.  20 


3o6  LES  MÉPRISES, 

L'A-BBESSE. 

Oui ,  mais  pas  assez  fréquemment. 

ADRIANA. 

C'e'tait  le  texte  de  tous  nos  entretiens  :  au  lit, 
je  ne  le  laissais  pas  dormir,  à  force  de  le  tenir  sur 
cet  article.  A  table,  je  ne  le  laissais  pas  manger. 
Étions-nous  seuls  ,  je  lui  en  parlais  sans  cesse.  En 
compagnie,  mes  regards  le  lui  disaient  souvent  :  je 
lui  ai  répète'  sans  cesse ,  que  c'était  une  chose  hon- 
teuse et  criminelle. 

L'ABBESSE. 

Et  voilà  comment  il  est  arrivé  que  votre  mari  est 
devenu  fou  :  les  clameurs  envenimées  d'une  femme 
jalouse  sont  un  poison  plus  mortel  que  la  dent  d'un 
chien  enragé.  Il  paraît  que  son  sommeil  était  inter- 
rompu par  vos  querelles  ;  voilà  ce  qui  a  rendu  sa  tête 
légère.Vous  dites  que  les  repas  étaient  assaisonnés  de 
vos  reproches  ;  les  repas  troublés  font  les  mauvaises 
digestions,  d'oii  naissent  le  feu  et  le  délire  de  la 
lièvre.  Et  qu'est-ce  que  la  fièvre  sinon  un  accès  de 
folie  !  Vous  dites  que  vos  criailleries  ont  interrompu 
ses  délassemens;  en  privant  l'homme  d'une  douce 
récréation ,  c'est  lui  causer  une  noire  mélancolie 
qui  tient  de  près  au  farouche  et  inconsolable  dés- 
espoir; et  le  désespoir  ne  traine-t-il  pas  à  sa  suite 
une  troupe  hideuse  et  empestée  de  pâles  maladies 
ennemies  de  l'existence  ?  Etre  troublé  dans  ses  repas, 
dans  ses  délassemens,  dans  le  sommeil  qui  conserve 
la  vie  ?  il  y  aurait  de  quoi  rendre  fous  hommes  et 
bêtes.  La  conséquence  est  donc,  que  ce  sont  vos 


ACTE  V,  SCÈNE  T.  807 

accès  de  jalousie  qui  ont  prive'  votre  mari  de  Tusage 
de  sa  raison. 

LUCIANA. 

Eh  !  jamais  elle  ne  lui  a  fait  de  remontrances 
qu'avec  la  plus  grande  douceur,  lorsque  lui ,  il  se 
livrait  à  la  fougue,  à  la  brutalité'  de  ses  emporte- 
mens  grossiers.  (^A  sa  sœur.)  Pourquoi  donc  en 
essuyant  ces  outrages ,  gardez-vous  le  silence  ? 

ADRIANA. 

Elle  m'a  livrée  aux  reproches  de  ma  propre  con- 
science.—  Bonnes  gens,  entrez,  et  tâchez  de  mettre 
la  main  sur  lui. 

L'ABBESSE. 

Non;  jamais  personne  n'entre  dans  ma  maison. 

ADRIANA. 

He'  bien ,  ordonnez  donc  à  vos  domestiques  de  me 
ramener  mon  mari. 

L'ABBESSE. 

Cela  ne  sera  pas  non  plus  :  il  a  pris  ce  lieu  pour 
un  asile  sacré  :  et  cette  maison  privilégiée  garan- 
tira sa  liberté  de  vos  mains,  jusqu'à  ce  que  je  l'aie 
ramené  à  l'usage  de  ses  facultés,  ou  que  j'aie  perdu 
mes  peines  en  l'essayant. 

ADRIANA. 

Je  veux  être  auprès  de  mon  mari ,  je  veux  être 
sa  garde ,  et  le  soigner  dans  sa  maladie ,  car  c'est 
mon  office;  et  je  ne  veux  d'autre  ?_gent  que  moi- 
même  :  ainsi  laissez -le  moi  ramener  dans  ma 
maison. 

L'ABBESSE. 

Prenez  patience  :  je  ne  le  laisserai  point  sortir 


3o8  LES  MÉPRISES, 

que  je  n'aie  employé  les  moyens  approuvés  que  j'ai , 
syrops,  drogues  salutaires,  et  saintes  oraisons ,  pour 
le  rétablir  dans  l'état  naturel  de  l'homme  :  c'est 
une  partie  de  mon  vœu,  un  devoir  charitable  de 
notre  ordre;  ainsi  retirez-vous,  et  laissez-le  ici  à 
mes  soins. 

ADRIANA. 

Je  ne  bougerai  pas  d'ici ,  et  je  ne  laisserai  point  ici 
m.on  mari.  Il  sied  mal  à  votre  état  de  sainteté,  de 
séparer  l'époux  de  l'épouse. 

L'ABBESSE. 

Calmez-vous  ;  et  retirez:-vous ,  vous  ne  l'aurez 
point. 

'  (  L'abbesse  sort.  ) 

LUCIANA. 

Venez  vous  plaindre  au  duc  de  cette  indignité. 

ADRIANA. 

Allons,  venez  :  je  me  jetterai  à  ses  pieds,  et  je 
ne  m'en  relève  point  que  mes  larmes  et  mes  prières 
n'aient  engagé  sa  seigneurie  à  se  transporter  en  per- 
sonne au  monastère,  pour  forcer  l'abbesse  à  nous 
rendre  mon  mari. 

LE  MARCHAND. 

Si  je  ne  me  trompe ,  l'aiguille  de  ce  cadran  marque 
cinq  heures.  Je  suis  sûr  que  dans  ce  moment  le 
duc  lui-même  va  se  rendre  en  personne  dans  cette 
vallée ,  scène  de  mort  et  de  tristes  exécu.tions ,  der- 
rière les  fossés  de  l'abbaye. 

ANGELO. 

Et  pour  quelle  cause  y  viendrait-il  ? 

LE  MARCHAND. 

Pour  voir  ti*ancher  la  tête  à  un  respectable  mar- 


ACTE  V,  SCÈNE  I.  809 

ehand  de  Syracuse,  qui  a  eu  le  malheur  d^enfi^eindre 
les  lois  et  les  statuts  de  cette  Avilie,  en  abordant 
malheureusement  dans  cette  baie. 

ANGELO. 

En  effet,  les  voilà  qui  s'avancent  :  nous  allons 
assister  à  cette  exécution. 

LUCIANA,  à  sa  sœur. 

Jetez -vous  aux  pieds  du  duc,  avant  qu'il  ait 
passé  l'abbaye. 

(  Enlie  le  duc  avec  son  cortège.  jEgéon  ,  la  tête  nue,  le  bourreau,  des  gardes  et  autres 

officiers.  ) 

LE  DUC,  à  un  crieur  public. 

Faites  encore  une  fois  la  proclamation  publique  : 
que  s'il  se  trouve  quelque  ami  qui  veuille  payer  la 
somme  pour  lui,  il  ne  mourra  point,  tant  nous 
nous  intéressons  à  son  sort  ! 

ADRIANA,  se  jetant  aux  genoux  da  duc. 

Justice,  vénérable  duc,  justice  contre  l'abbesse? 

LE   DUC. 

C'est  une  dame  vertueuse  et  respectable  :  il  n'est 
pas  possible  qu'elle  vous  ait  fait  aucune  offense. 

ADRIANA. 

Daignez  m'écouter  :  Antipholus ,  mon  époux  — 
que  j'ai  fait  le  maître  de  ma  personne  et  de  tout  ce 
que  je  possédais,    à  la  sollicitation  de  vos  lettres 

pressantes a,  dans  ce  jour  fatal,   été  attaqué 

d'un  accès  de  folie  des  plus  viole ns.  Il  s'est  élancé 
en  furieux  dans  la  rue  (  et  avec  lui  son  esclave ,  qui 
est  aussi  furieux  que  lui),  outrageant  les  citoyens, 
entrant  de  force  dans  leurs  maisons  ,   emportant 


3io  LES  MÉPRISES, 

avec  lui  bagues,  joyaux,  tout  ce  qui  plaisait  à  son 
caprice.  Je  suis  parvenue  à  le  faire  enchaîner  une 
fois,  et  à  le  faire  conduire  chez  moi,  et  je  suis 
allée  aussitôt  réparer  les  torts  que  sa  furie  avait 
commis  çà  et  là  dans  la  ville.  A  ma  grande  sur- 
prise, je  ne  sais  par  quel  moyen  il  a  pu  s'échapper, 
il  s'est  débarrassé  des  personnes  qui  le  gardaient , 
siiivi  de  son  esclave  forcené  comme  lui;  tous  deux 
poussés  par  une  rage  effrénée,  les  épées  hors  du 
fourreau,  nous  ont  rencontrés,  et  sont  venus  fondre 
sur  nous;  ils  nous  ont  écartés  et  forcés  de  fuir, 
jusqu'à  ce  qu'à  la  fin  il  nous  est  arrivé  plus  de 
renfort;  nous  allions  venir  à  bout  de  les  lier  de 
nouveau,  lorsqu'ils  se  sont  sauvés  dans  cette  abbaye, 
où  nous  les  avons  poursuivis.  Et  voilà  que  l'abbesse 
nous  ferme  les  portes ,  et  ne  veut  pas  permettre  que 
nous  les  retirions  de  son  couvent.  Ainsi ,  très-bien- 
faisant duc,  par  votre  autorité ,  ordonnez  que  mon 
mari  en  soit  tiré  et  emmené  chez  lui ,  pour  y  rece- 
voir des  secours» 

LE  DUC. 

Votre  mari  a  servi  long-temps  dans  mes  guerres; 
et  je  vous  ai  engagé  ma  parole  de  prince,  lorsque 
vous  l'avez  admis  à  partager  votre  lit ,  de  lui  faire 
tout  le  bien  qui  pourrait  dépendre  de  moi. —Allons, 
quelqu'un  !  frappez  aux  portes  de  l'abbaye ,  et  dites 
à  la  dame  abbesse  de  venir  me  parler  :  je  veux 
arranger  ce  différent,  avant  de  passer  outre. 

(  Entre  un  domestique.  ) 

LE  DOMESTIQUE. 

0  ma  maîtresse,   ma  maîtresse,  courez  vous  ca- 


ACTE  V,  SCÈNE  I.  3n 

cher  et  sauvez  vos  jours.  Mon  maître  et  son  esclave 
sont  tous  deux  lâche's  :  ils  ont  battu  les  servantes  à 
tour  de  rôle,  et  enchaîné  le  docteur,  dont  ils  ont 
flambe'  la  barbe  avec  des  tisons  allumés  ^^^^;  et  comme 
il  était  tout  en  flammes,  ils  lui  ont  jeté  sur  le  corps 
des  pelletées  de  fange  infecte ,  pour  éteindre  le  feu 
qui  avait  pris  à  ses  cheveux.  Mon  maître  l'exhorte 
à  la  patience,  tandis  que  son  esclave  le  tond  avec 
des  ciseaux,  comme  un  fou  ^^^^ ;  et  sûrement,  si 
vous  n'y  envoyez  un  prompt  secours ,  ils  tueront  à 
eux  deux  le  magicien. 

ADRIAINA, 

Tais-toi,  imbécile  :  ton  maître  et  son  valet  sont 
tous  deux  ici  ;  et  tout  ce  que  tu  nous  dis  là ,  est  une 
fable. 

LE   DOMESTIQUE. 

Ma  maîtresse,  sur  ma  vie,  je  vous  dis  la  vérité. 
Depuis  que  j'ai  vu  cette  scène ,  je  suis  accouru  d'une 
haleine,  sans  respirer.  Il  crie  après  vous,  et  il  jure 
que ,  s'il  peut  vous  saisir,  il  vous  grillera  le  visage , 
et  vous  défigurera.  (On  entend  des  cris  de  Vintérieur 
de  la  scène.)  Écoutez,  écoutez  :  le  voilà,  je  l'en- 
tens  :  fuyez ,  ma  maîtresse ,  sauvez-vous  prompte- 
ment. 

LE  DUC,  à  Adriana. 

Venez,  approchez-vous  de  moi,  n'ayez  aucune 
crainte.  —  Défendez-la  de  vos  hallebardes. 

ADRIANA,   voyant  entrer  Anlipliolus  d'Ephèse. 

0  dieux  !  c'est  mon  mari  !  Vous  êtes  témoins  j^ 
qu'il  reparaît  ici  comme  un  invisible  esprit.  11  n'y 
a  qu'un  moment ,  que  nous  l'avons  vu  entrer  dans 


3i2  LES  MÉPRISES, 

cette  abbaye  même;  et  le  voilà  maintenant  qui 
arrive  d'un  autre  côté  :  cela  passe  l'intelligence  hu- 
maine ! 

(  Entrent  Antipholus  et  Dromio  d'Ephèse.  ) 
ANTIPHOLUS. 

Justice,  géne'reux  duc  ;  oh!  accordez-moi  justice! 
Au  nom  des  longs  services  que  je  vous  ai  rendus , 
lorsque  je  vous  ai  protégé  de  mes  armes  dans  le 
combat,  et  que  j'ai  reçu  de  profondes  blessures 
pour  préserver  vos  jours  ;  au  nom  du  sang  que  j'ai 
perdu  pour  vous  ,  accordez-moi  justice. 

jEGÉON. 

Si  la  crainte  de  la  mort  ne  m'ôte  pas  la  raison , 
c'est  mon  fils  Antipholus  que  je  vois,  et  Dromio. 

ANTIPHOLUS, 

Justice,  bon  prince,  contre  cette  femme  que 
voilà  !  Elle ,  que  vous  m'avez  donnée  vous-même 
pour  épouse ,  elle  m'a  outragé  et  déshonoré  par  le 
plus  grand  et  le  plus  cruel  des  affronts.  Oui,  il  est 
au-dessus  de  l'imagination  ,  l'affront  qu'elle  m'a  fait 
essuyer  sans  pudeur  aujourd'hui  même. 

LE  DUC. 

Expliquez-vous,  et  vous  me  trouverez  juste. 

ANTIPHOLUS. 

Ce  jour  même ,  puissant  duc ,  elle  a  fermé  sur 
moi  les  portes  de  ma  maison  ,  tandis  qu'elle  s'y 
régalait  avec  d'infâmes  fripons  *^^'\ 

LE   DUC. 

Voilà  une  faute  grave  :  répondez ,  femme  :  avez- 
vous  fait  ce  qu'il  vous  reproche  ? 


ACTE  V,  SCÈNE  I.  3i3 

ADRIANA. 

Non,  mon  cligne  seigneur  :  —  Moi,  lui  et  ma 
sœur,  nous  avons  diné  ensemble  aujourd'hui.  Mal- 
heur sur  mon  âme ,  si  l'accusation  dont  il  me  charge 
n'est  pas  de  toute  fausseté'  ! 

LUCIANA, 

Que  je  ne  revoie  jamais  la  lumière  du  jour,  que 
je  ne  goûte  jamais  le  repos  de  la  nuit ,  si  elle  ne  dit 
pas  à  votre  grandeur  la  pure  vérité  ! 

ANGELO. 

0  femme  parjure  !  toutes  les  deux  mentent  impu- 
demment. Et  quant  à  ce  reproche  que  leur  fait  ce 
furieux,  rien  n'est  plus  vrai. 

ANTIPHOLUS. 

Mon  souverain ,  je  vous  parle  de  sang-froid ,  et 
je  sais  ce  que  je  dis.  Je  ne  suis  point  troublé  ni  par 
les  vapeurs  du  vin ,  ni  par  le  désordre  de  la  colère , 
quoique  l'excès  de  ces  affronts  puisse  faire  perdre 
la  raison  au  plus  sage  :  cette  femme  m'a  enfermé 
dehors  aujourd'hui ,  et  je  n'ai  pu  rentrer  pour  diner  : 
cet  orfèvre  que  vous  voyez ,  s'il  n'était  pas  de  com- 
plot avec  elle ,  pourrait  en  rendre  témoignage  :  car 
il  était  avec  moi  alors  :  il  m'a  quitté  pour  aller 
chercher  une  chaîne,  promettant  de  me  l'apporter 
au  Porc-Épic ,  oii  Baltasar  et  moi  avons  diné  en- 
semble :  notre  diné  fini,  et  lui  ne  revenant  point 
au  rendez-vous ,  je  suis  allé  le  chercher  :  je  l'ai  ren- 
contré dans  la  rue,  et  ce  marchand  en  sa  compa- 
gnie :  là  ce  parjure  orfèvre  m'ajuré  sans  pudeur,  que 
j'avais  aujourd'hui  reçu  de  lui  une  chaîne  que,  Dieu 


3i4  LES  MÉPRISES, 

le  sait ,  je  n'ai  jamais  vue  :  et  pour  cette  cause ,  il 
m'a  fait  arrêter  par  un  sergent!  J'ai  obéi,  et  j'ai 
envoyé'  mon  valet  à  ma  maison  chercher  une  cer- 
taine somme  en  ducats  :  il  est  revenu,  mais  sans 
argent.  Alors,  à  force  de  raisons,  j'ai  déterminé 
l'officier  à  m'accompagner  lui-même  jusque  chez 
moi.  En  chemin,  nous  avons  rencontré  ma  femme, 
sa  sœur ,  et  une  canaille  de  vils  complices  :  avec 
eux  ils  conduisaient  un  certain  Pinch  ,  un  mal- 
heureux à  la  face  d'un  meure-de-faim,  squelette 
décharné,  vil  charlatan,  un  diseur  de  bonne  aven- 
ture, un  escamoteur;  un  misérable  dans  la  plus 
affreuse  disette,  les  yeux  creux,  et  le  regard  effaré^ 
une  momie  ambulante.  Ce  dangereux  coquin  a 
osé  se  donner  pour  un  magicien;  me  regardant 
les  yeux ,  me  tâtant  le  pouls ,  me  bravant  en  face , 
lui  qui  à  peine  a  un  visage ,  et  il  s'est  écrié  que 
j'étais  possédé.  Aussitôt  ils  sont  tous  tombés  sur 
moi ,  ils  m'ont  garrotté ,  m'ont  entraîné ,  et  m'ont 
plongé ,  moi  et  mon  valet ,  tous  deux  liés ,  dans  un 
humide  et  ténébreux  cachot.  A  la  fin,  rongeant 
avec  mes  dents  les  cordes  qui  me  garrottaient,  je 
suis  venu  à  bout  de  les  rompre  ;  j'ai  recouvré  ma 
liberté,  et  je  suis  aussitôt  accouru  ici  aux  pieds  de 
votre  altesse  :  je  la  conjure  de  me  donner  une  ample 
satisfaction ,  pour  ces  indignités  et  les  affronts  inouïs 
qu'on  m'a  fait  souffrir. 


ANGELO. 


Mon  prince,  tout  ce  dont  je  suis  témoin  et  ce  que 
je  soutiens,  c'est  qu'il  n'a  pas  dîné  chez  lui,  mais 
qu'on  lui  a  fermé  la  porte. 


ACTE  V,  SCÈNE   I.  3i5 

LE  DUC. 

Mais  lui  avez-vous  livré  on  non  la  chaîne  en 
question  ? 

AiNGELO. 

II  l'a  reçue  de  moi,  mon  prince;  et  lorsqu'il  cou- 
rait dans  cette  rue,  ces  gens-là  lui  ont  vu  la  chaîne 
à  son  cou. 

LE  MARCHAND. 

De  plus,  moi  je  ferai  serment  que  de  mes  propres 
oreilles  je  vous  ai  entendu  avouer  que  vous  aviez 
reçu  de  lui  la  chaîne,  qu'ensuite  vous  l'avez  nié 
avec  serment  dans  la  place  du  marché  ;  et  c'est  à 
cette  occasion  que  j'ai  tiré  l'épée  contre  vous  :  alors 
vous  vous  êtes  sauvé  dans  cette  abbaye  qui  est  de- 
vant nous,  d'où  vous  n'avez  pu,  je  crois,  sortir  que 
par  un  miracle. 

ANTIPHOLUS. 

Jamais  je  n'entrai  dans  l'enceinte  de  cette  abbaye; 
jamais  vous  n'avez  tiré  l'épée  contre  moi;  jamais  je 
n'ai  vu  la  chaîne  :  que  le  ciel  m'assiste,  comme  je 
dis  la  vérité  !  Et  tout  ce  que  vous  m'imputez-là  n'est 
que  mensonge. 

LE  DUC. 

Quelle  accusation  embrouillée!  Je  crois  que  vous 
avez  tous  bu  dans  la  coupe  de  Circé.  S'il  était  entré 
dans  cette  maison,  on  l'y  aurait  trouvé;  s'il  était 
fou  il  ne  plaiderait  pas  sa  cause  avec  tant  de  sang- 
froid.  —  Vous  dites  qu'il  a  dîné  chez  lui  ;  l'orfèvre 
le  nie.  —  Et  toi,  maraud,  c[ue  dis-tu  ? 

DROMIO. 

Prince,  il  a  dîné  avec  cette  femme  au  Porc-Épic. 


3i6  LES  MÉPRISES, 

LA  COURTISANE, 

Oui,  mon  prince,  il  m'a  enlevé  de  mon  doigt 
cette  bague  que  vous  lui  voyez. 

ANTIPHOLUS. 

Cela  est  vrai,  mon  souverain;  c'est  d'elle  que  je 
tiens  cette  bague. 

LE  DUC,  à  la  courtisane. 

L'avez-vous  vu  entrer  dans  cette  abbaye  ? 

LA  COURTISANE. 

Aussi  sûr,  mon  prince,  qu'il  l'est  que  je  vois 
votre  grâce. 

LE  DUC. 

Cela  est  étrange!  —  Allez,  dites  à  l'abbesse  de  se 
rendre  ici  :  je  crois  vraiment  que  vous  êtes  tous 
complètement  fous  ! 

(  Un  des  gens  du  duc  va  chercher  l'abbesse.  ) 
jEGÉON. 

Puissant  duc ,  accordez-moi  la  liberté  de  dire  un 
mot.  Peut-être  vois-je  ici  un  ami  qui  sauvera  ma 
vie  et  paiera  la  somme  qui  peut  ime  délivrer. 

LE  DUC. 

Parlez  librement ,  Syracusain,  et  expliquez-vous. 

^GÉON,   à  Antipholus. 

Votre  nom ,  monsieur,  n'est-il  pas  Antipholus  ? 
Et  n'est-ce  pas  là  votre  esclave  Dromio? 

DROMIO  dÉphèse. 

Il  n'y  a  pas  encore  une  heure ,  monsieur,  que  j'é- 
tais son  esclave '^^^^  lié  :  mais  lui,  et  je  l'en  remercie, 
il  a  rongé  mes  deux  cordes  ;  et  maintenant  je  suis 
Dromio  et  son  esclave ,  mais  délié. 


ACTE  V,  SCÈNE  I.  817 

tEGÉON. 

Je  suis  sûr  que  tous  deux  vous  vous  souvenez  de 
moi. 

DROMIO  d'ÉpLèse. 

Nous  nous  souvenons  de  nous-mêmes,  monsieur, 
en  vous  voyant;  car  il  y  a  quelques  instans  que  nous 
étions  lies,  comme  vous  l'êtes  à  présent.  Vous  n'êtes 
pas  le  patient  de  Pinch?  L'êtes-vous,  monsieur? 

JEGÉON,  à  Antiptolus. 

Pourquoi  ce  regard  étranger  sur  moi?  Vous  me 
connaissez  bien.  ' 

ANTIPHOLUS  d'Éphèse. 

Je  ne  vous  ai  jamais  vu  de  ma  vie,  jusqu'à  ce 
moment. 

jEGÉON. 

Oïl  !  je  le  vois  ;  le  chagrin  m'a  changé  depuis  la 
dernière  fois  que  vous  m'avez  vu  :  mes  heures  d'in- 
quiétude ,  et  la  main  destructrice  du  temps  ont 
gravé  d'étranges  traits  sur  mon  visage.  Mais  dites- 
moi  encore,  ne  reconnaissez-vous  pas  ma  voix? 

ANTIPHOLUS  dÉphèse. 

Ni  votre  voix  non  plus. 

JEGÉON. 

Et  toi ,  Dromio  ? 

DROMIO  dÉphèse. 

Ni  moi,  monsieur,  je  vous  l'assure. 

jEGÉON, 

Et  moi  je  suis  sûr  que  tu  la  reconnais. 

DROMIO  d'Éphèse. 

Oui,  monsieur?  Et  moi  je  suis  sûr  que  non;  et  ce 


3i8  LES  MÉPRISES, 

qu'un  homme  vous  nie,  vous  êtes  maintenant  tenu 

de  le  croire. 

jEGÉON. 

Ne  pas  reconnaître  ma  voix  !  0  temps  destructeur  ! 
as-tu  donc  tellement  déformé  et  épaissi  ma  langue  , 
dans  le  court  espace  de  sept  années,  que  mon  fils 
unique,  qui  est  sous  mes  yeux,  ne  puisse  recon- 
naître le  faible  accent  de  mes  tristes  douleurs  !  Quoi- 
que mon  visage,  sillonné  de  rides,  soit  caché  sous 
la  froide  neige  de  l'hiver,  et  que  tous  les  canaux  de 
mon  sang  soient  glacés ,  cependant  un  reste  de  mé- 
moire luit  dans  la  nuit  de  ma  vie;  les  flambeaux  à 
demi  consumés  de  ma  vue  ont  encore  quelque  pâle 
clarté  ;  mes  oreilles  assourdies  ne  sont  pas  entière- 
ment privées  d'entendre,  et  tous  ces  vieux  témoins 
(  non,  je  ne  puis  me  tromper  )  me  disent  que  tu  es 
mon  fils  Antipholus. 

ANTIPHOLUS  d'Éphèse. 

Je  n'ai  jamais  vu  mon  père  de  ma  vie. 

JEGÉON. 

Il  n'y  a  pas  encore  sept  ans ,  jeune  homme,  tu  le 
sais ,  que  nous  nous  sommes  séparés  à  Syracuse  ,•  mais 
peut-être,  mon  fils,  as-tu  honte  de  me  reconnaître 
dans  finfortune. 

ANTIPHOLUS  d'Éphèse. 

Le  duc ,  et  tous  ceux  de  la  ville  qui  me  connais- 
sent, peuvent  attester  avec  moi  que  cela  n'est  pas 
vrai  ;  je  n'ai  jamais  vu  Syracuse  de  ma  vie. 

LE  DUC. 

Je  t'assure,  Syracusain,  que  depuis  vingt  ans  que 


ACTE  V,  SCÈNE  I.  819 

je  suis  le  patron  d'Aiitipholus ,  jamais  il  n'a  vu  Sy- 
racuse :  je  vois  que  ton  grand  âge  et  ton  danger 
troublent  tes  sens  et  ta  raison. 

(  Entre  l'abLesse ,  suivie  d'Antipliolus  et  de  Dromio  de  Syracuse.  ) 
L'ABBESSE. 

Très-puissant  duc ,  vous  voyez  ici  un  homme 
cruellement  outragé. 

(  Tout  le  peuple  s'approche  et  se  presse  pour  voir.) 
ADRIANA. 

Je  vois  deux  maris ,  ou  mes  yeux  me  trompent. 

LE  DUC. 

Un  de  ces  deux  hommes  est  sans  doute  le  génie  de 
l'autre;  il  en  est  de  même  de  ces  deux  esclaves. 
Lequel  des  deux  est  l'homme  naturel ,  et  lequel  est 
l'esprit?  Qui  peut  les  distinguer? 

DROMIO  de  Syracuse. 

C'est  moi ,  monsieur,  qui  suis  Dromio  ;  ordonnez 
à  cet  homme-là  de  se  retirer. 

DR O M 10  d'Éphèse. 

C'est  moi ,  monsieur,  qui  suis  Dromio ,  permettez 
que  je  reste. 

ANTIPHOLUS  de  Syracuse. 

N'es-tu  pas  .^géon?  ou  es-tu  son  fantôme? 

DROMIO  de  Syracuse. 

0  mon  vieux  maitre  !  qui  donc  l'a  chargé  ici  de 
ces  liens  ? 

L'ABBESSE. 

Quel  que  soit  celui  qui  l'a  enchaîné,  je  le  déga- 
gerai de  sa  chaîne  ;  et  je  regagnerai  un  époux  en  lui 


320  LES  MÉPRISES, 

rendant  la  liberté.  Parlez,  vieillard,  si  vous  êtes 
l'homme  qui  eut  une  épouse  jadis  appelée  Emilie , 
dont  le  sein  vous  donna  deux  beaux  enfans,  oh,  si 
vous  êtes  le  même  jEgéon,  parlez,  et  parlez  à  la 
même  Emilie  ! 

^GÉON. 

Si  je  ne  rêve  point,  tu  es  Emilie;  si  tu  es  elle, 
dis-moi  où  est  ce  fils  qui  disparut  de  mes  yeux,  flot- 
tant sur  ce  fatal  radeau. 

L'ABBESSE. 

Lui  et  moi ,  avec  le  jumeau  Dromio ,  nous  fû- 
mes recueillis  par  des  habitans  d'Epidamnum  ;  mais 
un  moment  après  de  farouches  pêcheurs  de  Co- 
rinthe  leur  enlevèrent  de  force  Dromio  et  mon  fils; 
et  moi  ils  me  laissèrent  avec  ceux  d'Epidamnum.  Ce 
qu'ils  devinrent  depuis,  je  ne  puis  le  dire;  moi,  la 
fortune  m'a  placée  dans  l'état  oii  vous  me  trouvez. 

LE  DUC. 

Voici  son  histoire  de  ce  matin  qui  commence  à  se 
vérifier  ;  ces  deux  Antipholus ,  ces  deux  fils  si  res- 
semblans ,  et  ces  deux  Dromio ,  tous  les  deux  si 
pareils;  et  puis  ce  que  cette  femme  ajoute  de  son 
naufrage  !  —  Voilà  les  parens  de  ces  enfans  que  le 
hasard  réunit.  Antipholus,  tu  es  venu  de  Corinthe? 

ANTIPHOLUS  de  Syracuse. 

Non  ,  prince  ;  non  pas  moi  :  je  suis  venu  de  Sy- 
racuse. 

LE  DUC. 

Allons ,  tenez-vous  à  l'écart;  je  ne  peux  distinguer 
les  deux  individus. 


ACTE  V,  SCÈNE  I.  Sai 

ANTIPHOLUS  dÉphèse. 

Je  suis  venu  de  Corintlie,  mon  gracieux  duc. 

DROMIO  dÉphèse. 

Et  moi  avec  lui. 

ANTIPHOLUS  d'Épbèse. 

Conduit  dans  cette  ville  par  le  duc  Ménaphon , 
votre  oncle ,  ce  guerrier  si  fameux. 

ADRIANA. 

Lequel  des  deux  a  dine'  avec  moi  aujourd'hui? 

ANTIPHOLUS  de  Syracuse. 

Moi,  ma  belle  dame. 

ADRIANA. 

Et  n'êtes-vous  pas  mon  mari  ? 

ANTIPHOLUS  d'Éphèse. 

Non  ,  je  soutiens  que  non. 

ANTIPHOLUS  de  Syracuse. 

Et  j'en  conviens  avec  vous  ;  quoiqu'elle  m'ait 
donné  ce  titre.... ,  et  que  cette  belle  demoiselle,  sa 
sœur,  que  voilà ,  m'ait  appelé  son  frère.  —  Et  ce 
que  je  vous  ai  dit  alors,  j'espère  avoir  un  jour  l'oc- 
casion de  vous  le  prouver,  si  tout  ce  que  je  vois  et 
que  j'entends  n'est  pas  un  songe. 

ANGELO. 

Voilà  la  chaîne ,  monsieur,  que  vous  avez  reçue 
de  moi. 

ANTIPHOLUS  de  Syracuse. 

Je  le  crois  comme  vous,  monsieur;  je  ne  le 
nie  pas. 

ANTIPHOLUS  d'Éphèse,  à  Angelo. 

Et  vous ,  monsieur,  vous  m'avez  fait  arrêter  pour 
cette  chaîne. 

ToM.  m.  ar 


322  LES  MÉPRISES, 

ANGELO. 

Je  crois  que  oui,  monsieur;  je  ne  le  nie  pas. 

ADRI  AN  A,   à  Antipholus  d'Éphèse. 

Je  VOUS  ai  envoyé  de  l'argent,  monsieur,  pour  vous 
servir  de  caution  par  Dromio  ;  mais  je  crois  qu'il  ne 
vous  l'a  pas  porté. 

(  Désignant  Di-omio  de  Syracuse.  ) 
DROMIO  de  Syracuse. 

Non  pas  moi  ;  vous  ne  m'avez  point  donné  d'ar- 
gent. 

ANTIPHOLUS  de  Syracuse. 

J'ai  reçu  de  vous  cette  bourse  de  ducats  ;  et  c'est 
Dromio,  mon  valet,  qui  me  l'a  apportée  :  je  vois  à 
présent  que  nous  avons  rencontré  l'un  le  valet  de 
l'autre.  On  a  pris  cet  Antipholus  pour  moi,  et  moi 
pour  lui;  et  de  là  sont  venues  ces  méprises. 

ANTIPHOLUS  dÉphèse. 

J'engage  ici  ces  ducats  pour  la  rançon  de  mon 
père,  que  voilà. 

LE  DUC, 

Il  n'en  aura  pas  besoin  :  votre  père  est  libre,  et 
sa  vie  est  en  sûreté. 

LA  COURTISANE,  à  Antipholus  d'Éphèse. 

Monsieur,  il  faut  que  vous  me  rendiez  ce  diamant. 

ANTIPHOLUS  d'Éphèse. 

Le  voilà ,  prenez-le ,  et  bien  des  remercîmens 
pour  la  bonne  chère  dont  vous  m'avez  régalé. 

L'ABBESSE. 

Illustre  duc,  daignez  nous  faire  la  grâce  de  venir 
avec  nous  et  d'entrer  dans  cette  abbaye  :  vous  en- 


ACTE  V,  SCÈNE  T.  323 

tendrez  l'histoire  entière  de  nos  aventures.  Et  vous 
tous  qui  êtes  assemble's  en  ce  lieu ,  et  qui  avez  souf- 
fert quelque  préjudice  des  erreurs  réciproques  d'un 
jour,  venez,  accompagnez-nous,  et  vous  aurez  pleine 
satisfaction.  —  Pendant  vingt-cinq  ans  entieis,  j'ai 
souffert  les  douleurs  de  mère  pour  vous  enfanter 
tous  deux,  mes  enfans,  et  ce  n'est  que  de  cette  heure 
que  je  suis  enfin  délivrée,  et  que  vous  naissez  pour 
moi.  —  Le  duc,  mon  mari,  et  mes  deux  enfans,  et 
vous,  les  calendriers  de  leur  naissance,  venez  avec 
moi  à  une  fête  d'accouchée  ;  à  de  si  longues  douleurs 
doit  succéder  une  telle  nativité. 

LE  DUC. 

De  tout  moncœur;  je  veux  jaser  comme  une  com- 
mère à  cette  fête, 

(  Sortent  le  duc,  l'abbesse,  JEgéon  ,  la  courtisane,  le  marchand  et  la  suite.  ) 
DROMIO  de  Syracuse  ,  à  Antipliolus  d'Eplièse. 

Mon  maître,  irai-je  reprendre  à  bord  votre  ba- 
gage? 

ANTIPHOLUS  d'Éphèse. 

Dromio,  quel  bagage  à  moi  as-tu  donc  embarque'? 

DROMIO  de  Syracuse. 

Tous  vos  effets ,  que  vous  aviez  à  l'auberge  du 
Centaure. 

ANTIPHOLUS  de  Syracuse. 

C'est  à  moi  qu'il  veut  parler  :  c'est  moi  qui  suis 
ton  maître,  Dromio;  allons,  viens  avec  nous  :  nous 
allons  pourvoir  à  cela  dans  un  moment  :  embrasse 
ici  ton  frère,  et  réjouis-t(;«:  avec  lui. 

(  Les  deux  Antipholus  sortent.  ) 


324      LES  MÉPRISES,   ACTE  V,  SCÈNE  I. 

DROMIO   de  Syracuse. 

Il  y  a  à  la  maison  de  votre  maître ,  une  grosse 
dondon  qui ,  aujourd'hui  à  dîner ,  m'a  encuislné, 
en  me  prenant  pour  vous.  Ce  sera  désormais  ma 
soeur,  et  non  ma  femme. 

DROMIO  d'Éphèse. 

Il  me  semble  que  vous  êtes  mon  miroir ,  plutôt 
que  mon  frère.  Je  vois  dans  votre  visage  que  je  suis 
un  joli  garçon.  — Voulez-vous  entrer  dans  l'abbaye 
et  voir  leur  fête? 

DROMIO  de  Syracuse. 

Ce  n'est  pas  à  moi,  monsieur,  à  passer  le  premier: 
vous  êtes  mon  aîné. 

DROMIO  d'Éphèse. 

C'est  une  question  :  comment  lare'soudrons-nous? 

DROMIO  de  Syracuse. 

Nous  tirerons  à  la  courte-paille  pour  la  décider. 
Jusque-là,  passez  devant. 

DROMIO  d'Éphèse. 

Allons,  passons  donc.  Nous  sommes  entrés  dans 
le  monde  comme  deux  frères  :  entrons  ici  de  front 
et  les  mains  entrelacées,  et  non  pas  l'un  devant 
l'autre. 

(  Ils  sortent.  ) 


FIN  DU   CINQUIEME   ET  DERNIER  ACTE. 


NOTES 


SUR  LES  MÉPRISES, 


ÇO  Cj 'ÉTAIT  jadis  une  superstition  universelle  de  croire  qu'un 
grand  revers  inattendu  était  l'effet  de  la  vengeance  céleste  ,  qui 
punissait  l'homme  d'un  crime  caché.  jEgéon  veut  persuader  à 
ceux  qui  l'entendent  que  son  malheur  n'est  ici  l'effet  que  de  la 
«lestinée  humaine,  et  non  la  peine  d'un  crime.  Warburton. 
D'après  cette  note ,  Letourneur  traduit  : 

That  my  end 
Was  wrought  by  nature  and  not  by  vile  offense, 

par  cette  phrase  :  «  Ma  perte  est  l'ouvrage  de  la  nature^  et  non 
la  peine  d'un  crime  honteux  et  caché.  » 

Nous  avons  adopté  une  explication  plus  simple  de  ce  mot 
nature.  Nature  est  ici  pour  affection  naturelle —  ,^géon  est 
victime  de  son  amour  paternel  ;  c'est  ce  sentiment  qui  le  con- 
duit à  Éphèse ,  et  qui  cause  sa  mort. 

^'^  I  come  in  post , 

I  return ,  I  sball  be  in  post  indeed. 

L'équivoque  roule  sur  le  m.o\, post,  qui  veut  dire  poste  dans 
le  premier  vers  ,  et  poteau  dans  le  second.  Avant  que  l'écriture 
fut  un  talent  universel ,  il  y  avait ,  dans  les  boutiques ,  un  po- 
teau sur  lequel  on  notait  avec  de  la  craie  les  marchandises  dé- 
bitées. La  manière  dont  les  boulangers  comptent  encore  le  pain 
qu'ils  fournissent    a   quelque  chose  d'analogue  à  cet   ancien 


326  NOTES 

C3)  Mark,  marc  et  marque.  Le  calembourg  est  plus  exact 
en  anglais. 

C4)  C'était  le  reproche  que  les  anciens  faisaient  à  cette  ville , 
qu'ils  appelaient  proverbialement  :   E(p£(7ia  aXeçrjjaofxa/a. 

t^)  At  hand,  c'est-à-dire,  sur  tes  pas. 

(^)  Stand,  et  under  stand.  Stand iinder,  être  dessous,  et  com- 
prendre. 

O^  Nous  avons  traduit  horn-mad  par ,  être  de  l'ordre  du 
croissant  ;  pour  donner  le  sens  de  ce  jeu  de  mots ,  voici  le 
texte  : 

DROM.  3Jj-  masler  is  horn-mad. 

ADR.  Horn-mad,  thou  villain! 

DROM.  /  m.ean  not  cuckold-mad ,  but  sure  he  is  stark-mad. 

C^)  Nous  citerons  encore  le  texte,  pour  faire  voir  en  quoi 
consiste  le  jeu  de  mots  : 

ADR.   /  wi'll  break  thjy  pâte  a  cross, 

DROM.  And  he  -well  bless  that  cross  with  other  beating. 

(9)  On  comprend  que  rond  est  ici  synonyme  de  sphérique. 

0°)  'This  method  inyour  sconce. 
DROM.  Sconce,  calljou  it^  etc. 

Sconce ,  veut  dire ,  tête  eifort. 

(")  Basting ,  du  verbe  ta  baste^  arroser  et  rosser. 

(^'^)  C'est  toujours  le  mot  basting  qui  fournit  l'équivoque. 

^'  ■'  Lenfa  qui  velut  assitas 

Vitis  implicat  arbores, 
Implicabitur  in  tuum 

Complexum 

Catullus. 


SUR  LES   MÉPRISES.  827 

C'4)  Dans  l'anglais  morne.  Ce  mot  doit  son  origine  au  mot 
français  momon  ,  qui  signifie  un  jeu  de  dés  dans  une  mascarade, 
dont  la  règle  est  d'observer  un  silence  absolu;  quelque  somme 
qu'un  masque  mette ,  un  autre  la  couvre  sans  prononcer  un  seul 
mot,  d'oii  vient  aussi  le  mot  anglais  mum!  silence.   lÎAWKms. 

C'^)  Hâve  at  jou  with  a  proverbe  !  —  Shall  I  set  mjr  staff"? 
Luce.  Hâve  atjou  with  anotlier ,  that  is — when  ?  canj-ou  tell? 

Il  paraît  que  ceci  fait  allusion  à  quelque  jeu  de  proverbe. 
Les  commentateurs  se  taisent  ici;  Letourneur  tranche  la  diffi- 
culté en  la  supprimant;  et  malgré  ce  qu'ajoute  Dromio  d'É- 
phèse ,  nous  sommes  obligés  de  dire  encore  :  Fiat  lux. 

^'^^  Crow  en  anglais ,  veut  dire  un  corbeau  et  un  levier:  un 
Anglais  serait  bien  embarrassé  pour  traduire  notre  mot  rossi- 
gnol s'il  était  pris  dans  le  sens  de  picklock  et  de  nightingale 
en  mêrrie  temps. 

t^7)  Letourneur  traduit  ce  proverbe  par  un  autre.  Si  les  au- 
tres ont  le  visage ,  montrez-nous  du  moins  le  masque. 

('*^  Nell,  et  an  ell ,  une  aune. 

('9)  C'est-à-dire  qu'elle  a  le  front  couvert  de  pustules ,  comme 
si  elle  était  attaquée  de  cette  maladie  pour  laquelle  tant  d'avis 
charitables  tapissent  les  murs  de  Paris.  Cette  maladie  se  déclara 
presque  épidémiquement  au  siège  de  Naples  par  Charles  VIII  ; 
nos  pères  l'appelèrent  le  mal  napolitain  ;  mais  toute  l'Europe 
nous  en  fit  honneur  ,  et  le  titre  de  morbus  gallicus ,  mal  fran- 
çais ,  lui  est  plus  généralement  donné  dans  les  livres  de  mé- 
decine latins. 

^^°^}  Gilders ,  pièces  de  monnaie  valant  depuis  un  schelling 
six  sous  jusqu'à  deux  schellings. 

(^^0  Allusion  à  ces  météores  de  l'athmosphère  qui  ressemblent 
à  des  rangs  de  combattans.  Shakspeare  leur  compare  ailleurs  les 
guerres  civiles.  Warburton. 


328  '  NOTES 

^^^  Expression  proverbiale  ,  ]e.  m'étourdis  en  parlant  d'autre 
chose  que  de  l'objet  qui  m'est  cher.  Steevens. 

C'^)  Buff  était  une  expression  vulgaire ,  pour  dire  la  peau 
d'un  homme,  le  vêtement  qui  dure  autant  que  le  corps.  Ever- 
lasting  garment  peut  donc  se  rendre  littéralement  par  l'habit 
qui  dure  toujours.  On  peut  aussi  dire  un  diable  en  habit  d'hn- 
fnoJ  telle  ,  comme  Letourneur  ;  et  voici  la  note  de  Steevens  citée 
par  lui  :  «  Du  temps  de  Shakspeare,  les  sergens  (  pousse -culs  ) 
étaient  vêtus  d'une  sorte  d'étoffe  appelée  encore  aujourd'hui 
immortelle ,  à  cause  de  sa  durée.  » 

Dans  la  scène  suivante,  Dromio  joue  encore  sur  le  mot  bujf , 
et  appelle  le  sergent  le  portrait  du  vieil  Adam ,  c'est-à-dire  , 
d'Adam  avant  sa  chute  ,  d'Adam  tout  nu. 

^^^  Huns  counterj  c'est-à-dire,  qui  retourne  sur  ses  pas, 
comme  un  limier  qui  a  perdu  la  piste.  11  y  a  donc  contradiction 
avec  la  phrase  suivante  qui  signifie  éventer  la  trace.  Mais  cette 
ambiguïté  tient  à  un  jeu  de  mots  sur  counter .,  fausse  voie  à  la 
chasse,  et  nom  d'une  prison  de  Londres.  Le  sergent  était  un 
sergent  de  cette  prison. 

(^5)  Enfer ,  c'était  le  nom  donné  en  Angleterre  au  cachot 
le  plus  obscur  d'une  prison. 

11  y  avait  aussi  un  lieu  de  ce  nom  dans  la  chambre  de  l'échi- 
quier oii  l'on  retenait  les  débiteurs  de  la  couronne. 

(ûS)  Au  lieu  de  on  the  case ,  il  faut  lire ,  selon  Gray ,  out  the 
case  :  ce  qui  exprimerait  l'espèce  d'action  qu'a  celui  à  qui  on 
fait  un  tort,  mais  sans  violence,  et  dans  un  cas  non  prévu  par 
la  loi. 

(27)  Bond,  billet ,  obligation  ,  qui  se  prononce  comme  band; 
hand  veut  dire  aussi  un  lien  ,  une  cravate ,  etc. 

(28)  J/'cyez  la  note  23. 

C«e)  Dttmnce, durée,  prison. 


SUR   LES   MÉPRISES.  829 

t^")  Bonds,  obligations  ,  et  bands ,  liens.  A  cause  de  l'équi- 
voque ,  on  pourrait  traduire  :  Le  sergent  des  liens  ,  celui  qui 
force  tout  homme  qui  brise  les  liens  d'en  répoudre. 


(30 


Anges ,  pièces  d'argent. 


(^*)  L'équivoque  est  fondée  sur  le  mot  h'ght ,  qui,  px'is  adi'ec- 
jectivement,  veut  dire  léger,  légère  (  fille  légère) ,  et  substan- 
tivement ,  lumière  (  fille  de  lumière). 

(33)  Hespïce  finem  ,  respice  fimem  ,  ces  mots  semblent  ren- 
fermer une  allusion  à  un  fameux  pamphlet  du  temps ,  écrit 
par  Buchanan  contre  le  lord  de  Liddington ,  lequel  finissait  par 
ces  mots. 

La  prophétie  du  perroquet  fait  allusion  à  la  coutume  du  peu- 
ple qui  apprend  à  cet  oiseau  des  mots  sinistres.  Lorsque  quelque 
passant  s'en  offensait ,  le  maître  de  l'oiseau  lui  répondait  :  prenez 
garde  ,  mon  perroquet  est  prophète.  Warburton. 

(34)  Comme  les  vestales ,  la  cuisinière  entretient  le  feu. 

JoHNSOJT. 

C^^)  Cette  risible  circonstance  pouvait  trouver  place  ici  dans 
une  comédie;  mais,  proh piidor !  on  la  retrouve  dans  le  plus 
classique  de  tous  les  poètes,  au  milieu  des  horreurs  du  carnage 
d'une  bataille  :  les  anti-romantiques  l'auraient  peut-être  con- 
damnée comme  déplacée  dans  une  épopée  moderne. 

Obvius  ambustum  torrem  Chorinseus  ab  arâ 
Corripit ,  et  venienti  Ebuso ,  plagaraque  ferenti 
Occupât  os  flammis  :  olli  ingens  barba  reluxit  , 
Nidoreoique  arabusta  dédit. 

Virgile  j  Enéide ,  Lwre  XII. 

Gloire  à  Virgile ,  malgré  ses  taches  !  gloire  à  tout  poëte  qui 
comme  lui  consacrera  sa  muse  à  un  poëme  national  ! 

(36)  Peut-être  e'tait-ce  la  coutume  de  raser  la  tête  aux  idiots 
et  aux  fous  !  Steevens. 


33o  NOTES  SUR  LES  MÉPRISES. 

On  trouve  dans  les  lois  ecclésiastiques  d'Alfred  une  amende 
de  lo  schellings  contre  celui  qui  aurait,  par  injure,  tondu  un 
homme  du  peuple  comme  un  fou.  Tollet. 

C37)  Harlots,  mot  applicable  également  aux  fripons  et  aux 
filles. 

C38)  Bond-jnan ,  homme  lié ,  et  esclave. 


MACBETH, 

TRAGÉDIE. 


^ 


NOTICE 

SUR  MACBETH 


Jdn  Tannëe  1034,  Duncan  succéda  sur  le  trône 
d'Ecosse  à  son  grand-père  Malcolm.  Il  tenait 
son  droit  de  sa  mère  Be'atrix ,  fille  aînée  de  Mal- 
colm :  la  cadette,  Doada ,  était  mère  de  Macbeth 
qui  se  trouvait  ainsi  cousin  germain  de  Dun- 
can. Le  père  de  Macbeth  était  Finie  g ,  thane  de 
Glamis,  désigné  sous  le  nom  de  Sinell  dans  la 
tragédie  et  dans  la  chronique  d'HoUinshed , 
d'après  l'autorité  d'Hector  Boèce ,  à  qui  a  été 
emprunté  le  récit  des  événemens  concernant 
Duncan  et  Macbeth.  Comme  Shakspeare  a 
isuivi  de  point  en  point  la  chronique  d'Hollin- 
shed,  les  faits  contenus  dans  cette  chronique 
sont  nécessaires  à  rappeler  ;  ils  ont  d'ailleurs  en 
eux-mêmes  un  intérêt  véritable. 

Macbeth  s'était  rendu  célèbre  par  son  cou- 
rage, et  on  l'eût  jugé  parfaitement  digne  de 
régner,  s'il  n'eût  été  de  sa  nature ,  dit  la  chro- 


334  NOTICE 

nique,  quelque  peu  cruel.  Duncan,  au  contraire, 
prince  peu  guerrier,  poussait  jusqu'à  l'excès  la 
douceur  et  la  bonté  5  en  sorte  que,  si  l'on  eût  pu 
fondre  les  caractères  des  deux  cousins  et  les  tem- 
pérer l'un  par  l'autre,  on  aurait  eu,  dit  la  chro- 
nique, un  digne  roi  et  un  excellent  capitaine. 
Après  quelques  années  d'un  règne  paisible, 
la  faiblesse  de  Duncan  ayant  encouragé  les  mal- 
faiteurs ,  Banquo  ,  thane  de  Lochaber,  et  chargé 
de  recueillir  les  revenus  du  roi ,  se  vit  forcé  de 
punir  un  peu  sévèrement  (^somewhatsharpelie) 
quelques-uns  des  plus  coupables ,  ce  qui  occa- 
siona  une  révolte.  Banquo  se  vit  enlever  tout 
l'argent  qu'il  avait  reçu ,  faillit  perdre  la  vie  ^ 
et  ne  s'échappa  qu'avec  peine  et  couvert  de  bles- 
sures. Aussitôt  qu'elles  lui  permirent  de  se 
rendre  à  la  cour,  il  alla  porter  plainte  à  Duncan  : 
il  détermina  enfin  celui-ci  à  faire  sommer  les 
coupables  de  comparaître;  mais  ils  tuèrent  le 
sergent  d'armes  qu'on  leur  avait  envoyé ,  et  se 
préparèrent  à  la  défense,  excités  par  Macdo- 
waldle  plus  considéré  d'entre  eux ,  qui,  réunis- 
sant autour  de  lui  ses  parens  et  ses  amis ,  leur 
représenta  Duncan  comme  une  sainte  soupe  au 
lait  (  saint  hearted  milksop  )  plus   propre  à 


SUR  MACBETH.  335 

gouverner  des  moines  qu'à  régner  sur  une  na- 
tion aussi  guerrière  que  les  Ecossais.  La  révolte 
s'étendit  particulièrement  sur  les  îles  de  l'ouest, 
d^oii  une  foule  de  guerriers  vinrent  dans  le  Lo- 
chaber  se  ranger  autour  de  Macdowald^  l'es- 
poir du  butin  attira  aussi  d'Irlande  un  grand 
nombre  de  Rernes  et  de  Galloglasses  (  ^ojez 
la  note  4)?  prêts  à  suivre  Macdowald  partout  où 
il  voudrait  les  conduire.  Au  moyen  de  ces  ren- 
forts ,  Macdowald  battit  les  troupes  que  le  roi 
avait  envoyées  à  sa  rencontre,  prit  leur  chef 
Malcolm ,  et ,  après  la  bataille ,  lui  fit  trancher 
la  tête. 

Duncan ,  consterne  de  ces  nouvelles ,  assem- 
bla un  conseil  5  oii  Macbeth,  lui  ayant  vive- 
ment reproché  sa  faiblesse  et  sa  lenteur  à  punir^ 
qui  laissaient  aux  rebelles  le  temps  de  s'assem- 
bler, offrit  cependant  de  se  charger,  avec  Ban- 
quo,  de  la  conduite  de  la  guerre.  Son  offre 
ayant  été  acceptée ,  le  seul  bruit  de  son  appro- 
che avec  de  nouvelles  troupes  effraya  tellement 
les  rebelles ,  qu'un  grand  nombre  déserta  secrè- 
tement ;  et  Macdowald ,  ayant  essayé  avec  le 
reste  de  tenir  tête  à  Macbeth,  fut  mis  en  dé- 
roule, et  forcé  de  s'enfuir  dans  un  château  oii 


336  NOTICE 

il  avait  renfermé  sa  femme    et    ses   enfans  ; 
mais,  désespérant  d'y  pouvoir  tenir,  et  dans  la 
crainte  des  supplices,  il  se  tua,  après  avoir  tué 
d  abord  sa  femme  et  ses  enfans.  Macbeth  entra 
sans  obstacle  dans  le  château ,  dont  les  portes 
étaient  demeurées  ouvertes.  Il  n'y  trouva  plus 
que  le  cadavre  de  Macdowald  au  milieu  de 
ceux  de  sa  famille  -,  et  la  barbarie  de  ce  temps 
fut  révoltée  de  ce  qu'insensible  à   ce  tragique 
spectacle,  Macbeth  lit  couper  la  tête  de  Mac- 
dowald pour  l'envoyer  au  roi,  et  attacher  le 
reste  du  corps  à  un  gibet.  Il  fit  acheter  très- 
cher  aux   habitans  des  îles  le   pardon  de  leur 
révolte ,  ce  qui  ne  l'empêcha  pas  de  faire  exé- 
cuter tous  ceux  qu'il  put  prendre  encore  dans 
le  Lochaber.  Les  habitans  se  récrièrent  haute- 
ment contre  cette  violation  de  la  foi  promise , 
et  les  injures  qu'ils  proférèrent  contre  lui  à  cette 
occasion  irritèrent  tellement  Macbeth,  qu'il  fut 
près  de  passer  dans  les  îles  avec  une  armée 
pour  se  venger  5  mais  il  fut  détourné  de  ce  pro- 
jet par  les  conseils  de  ses  amis ,  et  surtout  par 
les  présens  au  moyen  desquels  les  insulaires 
achetèrent  une  seconde  fois  leur  pardon. 

Peu  de  temps  après ,  Suénon ,  roi  de  Nor- 


SUR  MACBETH.  337 

wege,  ayant  fait  une  descente  en  Ecosse,  Dun- 
can,  pour  lui  résister,  se  mit  à  la  tête  de  la 
partie  la  plus  considérable  de  son  arniëe ,  dont 
il  confia  le  reste  à  Macbeth  et  à  Banquo.  Dun- 
can,  battu  et  près  de  s'enfuir,  se  réfugia  dans  le 
château  de  Perth^  où  Suënon  vint  l'assiéger. 
Duncan  ayant  secrètement  instruit  Macbeth  de 
ses  intentions,  feignit  de  vouloir  traiter,  et 
traîna  la  chose  en  longueur,  jusqu'à  ce  qu'enfin 
averti  que  Macbeth  avait  réuni  des  forces  suffi- 
santes, il  indiqua  un  jour  pour  livrer  la  place, 
et  en  attendant  offrit  aux  Norwégiens  de  leur 
envoyer  des  provisions  de  bouche,  qu'ils  accep- 
tèrent avec  d'autant  plus  d'empressement  que 
depuis  plusieurs  jours  ils  souffraient  beaucoup 
de  la  disette.  Le  pain  et  la  bière  qu'on  leur  li- 
vra avaient  été  mêlés  du  jus  d'une  baie  extrême- 
ment narcotique,  en  sorte  que,  s'en  étant  ras- 
sasiés avec  avidité ,  ils  tombèrent  dans  un  som- 
meil dont  il  fut  impossible  de  les  tirer.  Alors 
Duncan  fit  avertir  Macbeth  qui ,  arrivant  en 
diligence,  et  entrant  sans  obstacle  dans  le  camp, 
massacra  tous  les  Norwégiens  dont  la  plupart  ne 
se  réveillèrent  pas ,  et  dont  les  autres  se  trou- 
vèrent tellement  étourdis  par  l'effet  du  sopori- 
ToM.  II L  22 


338  NOTICE 

fique,  qu'ils  ne  purent  faire  aucune  défense.  Un 
grand  nombre  de  mariniers  de  la  flotte  norwé- 
gienne,  qui  étaient  venus  pour  prendre  leur  part 
de  Tahondance  répandue  dans  le  camp ,  parta- 
gèrent le  sort  de  leurs  compatriotes,  et  Sué- 
non  5  qui  se  sauva,  lui  onzième,  de  cette  bou- 
cherie, trouva  à  peine  assez  d'hommes  pour 
conduire  le  vaisseau  sur  lequel  il  s'enfuit  en 
Norwége.  Ceux  qu'il  laissa  derrière  furent,  trois 
jours  après,  tellement  battus  par  un  vent  d'est 
qu'ils  se  brisèrent  les  uns  contre  les  autres  et 
s'enfoncèrent  dans  la  mer,  dans  un  lieu  appelé 
les  sables  de  Drownelovs^^  oii  ils  sont  encore  au- 
jourd'hui (1574)5  dit  la  chronique,  «  au  grand 
»  danger  des  vaisseaux  qui  viennent  sur  la  côte, 
))  la  mer  les  couvrant  entièrement  pendant  le 
»  flux,  tandis  que  le  reflux  en  laisse  paraître 
»  quelques  parties  au-dessus  de  l'eau.  )i  Ce  dés- 
astre causa  une  telle  consternation  en  Nor- 
W^ége,  qu'encore  plusieurs  années  après,  on  n'y 
armait  point  un  chevalier  sans  lui  faire  jurer 
de  venger  ses  compatriotes  tués  en  Ecosse.  Dun- 
can ,  pour  célébrer  sa  délivrance ,  ordonna  de 
grandes  processions  j  mais  ,  pendant  qu'on  les 
célébrait ,   on  apprit   le  débarquement  d'une 


SUR  MACBETH.  339 

armée  de  Danois  sous  les  ordres  de  Canut ,  roi 
d'Angleterre ,  qui  venait  venger  son  frère  Sue'- 
non.  Macbeth  et  Banquo  allèrent  au-devant 
d'eux,  les  défirent,  les  forcèrent  à  se  rembar- 
quer, et  à  payer  une  somme  considérable  pour 
obtenir  la  permission  d'enterrer  leurs  morts  à 
Saint-Colmes-Inch,  où,  dit  la  chronique,  on 
voit  encore  un  grand  nombre  de  vieux  tombeaux 
sur  lesquels  sont  gravées  les  armes  des  Danois. 
Tels  sont ,  dans  les  exploits  de  Macbeth  et 
de  Banquo ,  ceux  dontShakspeare,  d'après  Hol- 
linshed ,  a  fait  usage  dans  sa  tragédie.  Ce  fut 
peu  de  temps  après  que  Macbeth  et  Banquo, 
se  rendant  à  Fores,  où  était  le  roi,  et  chassant 
en  chemin  à  travers  les  bois  et  les  campagnes , 
sans  autre  compagnie  que  seulement  eux- 
mêmes^  furent  soudainement  accostés  au  milieu 
d'une  lande  par  trois  femmes  bizarrement  vê- 
tues et  semblables  a  des  créatures  de  ï ancien 
monde  [elder  world)  ( /^ojez  la  note  7  ) ,  qui 
saluèrent  Macbeth  précisément  comme  on  le 
voit  dans  la  tragédie.  Sur  quoi  Banquo  : 
«  Quelle  manière  de  femmes  étes-vous  donc, 
»  dit- il,  de  vous  montrer  si  peu  favorables  en- 
»  vers  moi,  que  vous  assigniez  à  mon  compa- 


34o  NOTICE. 

n  gnon  non-seulement  de  grands  emplois ,  mais 
»  encore  un  royaume ,  tandis  qu'à  moi  vous  ne 
»  me  donnez  rien  du  tout?  »  —  «  Vraiment, 
»  dit  la  première  d'entr'elles,  nous  te  promet- 
»  tons  de  plus  grands  biens  qu'à  lui,  car  il  ré- 
»  gnera  en  effet,  mais  avec  une  fin  malheu- 
»  reuse,  et  ne  laissera  derrière  lui  aucune  poste'- 
»  rite  pour  lui  succéder^  tandis  qu'au  contraire, 
»  toi,  à  la  vëritë,  ne  régneras  pas  du  tout, 
))  mais  de  toi  sortiront  ceux  qui  gouverneront 
»  l'Ecosse  par  une  longue  suite  de  postérité 
»  non  interrompue.  »  Aussitôt  elles  disparurent. 
Quelque  temps  après,  le  thane  de  Gawdor  ayant 
été  mis  à  mort  pour  cause  de  trahison ,  son  titre 
fut  conféré  à  Macbeth,  qui  commença,  ainsi 
que  Banquo,  à  ajouter  grande  foi  aux  prédic- 
tions des  sorcières  et  à  rêver  aux  moyens  de 
parvenir  à  la  couronne. 

Il  avait  des  chances  d'y  arriver  légitime- 
ment ,  les  fils  de  Duncan  n'étant  pas  encore  en 
âge  de  régner ,  et  la  loi  d'Ecosse  portant  que ,  si 
le  roi  mourait  avant  que  ses  fils  ou  descendans 
en  ligne  directe  fussent  assez  âgés  pour  prendre 
le  maniement  des  affaires,  on  élirait  à  leur 
place    le  plus  proche   parent  du  roi  défunt. 


SUR  MACBETH.  341 

Mais  Diincan  ayant  désigné  avant  lage  son  fils 
Malcolni  pour  prince  de  Cumberland  et  son 
successeur  au  trône,  Macbeth,  qui  vit  par-là 
ses  espérances  renversées,  se  crut  en  quelque 
sorte  le  droit  de  venger  l'injustice  qu'il  éprou- 
vait. Il  y  était  d'ailleurs  sans  cesse  excité  par 
Guach  sa  femme ,  qui,  brûlant  du  désir  de  se 
voir  reine,  et  impatiente  de  tout  délai,  dit  Boèce, 
comme  le  sont  toutes  les  femmes^  ne  cessait 
de  lui  reprocher  son  manque  de  courage.  Mac- 
beth ayant  donc  assemblé  à  Inverness ,  d'autres 
disent  à  Botgsvane ,  un  grand  nombre  de  ses 
amis  à  qui  il  fit  part  de  son  projet  (  Voyez  la 
note  10),  tua  Duncan,  et  se  rendit  avec  son 
parti  à  Scone,  où  il  se  mit  sans  difficulté  en  pos- 
session de  la  couronne. 

La  chronique  d'Hollinshed  rapporte  sans  au- 
cun détail  le  meurtre  de  Duncan.  Ceux  qu'a 
employés  Shakspeare  sont  tirés  d'une  autre 
partie  de  cette  même  chronique  concernant  le 
meurtre  du  roi  Duffe  assassiné  plus  de  soixante 
ansauparavant ,  par  un  seigneur  écossais  nommé 
Don  wald.  Voici  les  circonstances  de  ce  meurtre, 
telles  que  les  rapporte  la  chronique. 

Duffe  s'était  montré,  dès  le  commencement 


342  NOTICE 

de  son  règne,  très-occupë  de  protéger  le  peuple 
contre  les  malfaiteurs  et  personnes  oisives  qui 
ne  ^foulaient  uii^re  que  sur  les  biens  des  autres. 
Il  en  fit  exéculer  plusieurs ,  força  les  autres  à  se 
retirer  en  Irlande ,  ou  bien  à  apprendre  quelque 
métier  pour  vivre.  Bien  qu'ils  ne  tinssent ,  à  ce 
qu'il  paraît,  à  la  haute  noblesse  d'Ecosse  que 
par  des  degrés  assez  éloignés ,  les  nobles ,  dit  la 
chronique,  furent  très-offensés  de  cette  extrême 
rigueur j  «  regardant  comme  un  déshonneur, 
»  pour  des  gens  descendus  de  noble  parentage, 
»  d'être  contraints  de  gagner  leur  vie  par  le 
»  travail  de  leurs  mains,  ce  qui  n'appartient 
»  qu'aux  hommes  de  la  glèbe  et  autres  de  la 
»  basse  classe ,  nés  pour  travailler  à  nourrir  la 
))  noblesse ,  et  pour  obéir  à  ses  ordres.  »  Le  roi 
fut  en  conséquence  regardé  par  eux  comme  en- 
nemi des  nobles,  et  indigne  de  les  gouverner, 
étant ,  disaient-ils ,  uniquement  dévoué  aux  in- 
térêts du  peuple  et  du  clergé ,  qui  faisaient  en 
ce  temps  cause  commune  contre  l'oppression 
des  grands  seigneurs.  Le  mécontentement  s'ac- 
croissant  tous  les  jours,  il  s'éleva  plusieurs  ré- 
voltes ,  dans  l'une  desquelles  entrèrent  quelques 
jeunes  gentilshommes ,   parens  de  Donw^ald , 


SUR  MACBETH.  343 

lieutenant  pour  le  roi  du  château  de  Fores.  Ces 
jeunes  gens  furent  pris ,  et  Donwald,  qui  jus- 
qu'alors avait  servi  fidèlement  et  utilement  le 
roi,  se  flatta  d'obtenir  leur  grâce  ;  mais  n'ayant 
pu  y  parvenir,  il  en  conçut  un  violent  ressen- 
timent. Sa  femme  ,  que  des  causes  pareilles  ir- 
ritaient contre  le  roi ,  n'épargna  rien  pour  l'ai- 
grir, lui  fit  comprendre  combien  il  lui  serait 
facile  de  se  venger  lorsque  Duffe  viendrait, 
comme  il  lui  arrivait  souvent  _,  loger  à  Fores , 
sans  autre  garde  que  la  garnison  du  château 
entièrement  à  leur  dévotion,  et  elle  lui  en  in- 
diqua tous  les  moyens. 

Duffe  étant  venu  peu  de  temps  après  à  Fores, 
la  veille  de  son  départ,  lorsqu'il  se  fut  couché 
après  avoir  prié  Dieu  beaucoup  plus  tard  qu'à 
l'ordinaire ,  Donwald  et  sa  femme  se  mirent  à 
table  avec  les  deux  chambellans,  dont  ils  avaient 
préparé  avec  soin  V arrière-souper  ou  collation , 
et  les  enivrèrent  si  bien ,  qu'ils  les  firent  tom- 
ber dans  un  sommeil  léthargique.  Alors  Don- 
wald ,  quoique  dans  son  cœur  il  abhorrât  cette 
action,  excité  par  sa  femme,  appela  quatre  de 
ses  domestiques  instruits  de  son  projet,  et  qu'il 
avait  séduits  par  des  présens.  Ils  entrèrent  dans  la 


344  NOTICE 

chambre  de  Duffe,  le  tuèrent,  emportèrent 
son  corps  hors  du  château  par  une  poterne ,  et, 
le  mettant  sur  un  cheval  prépare  à  cet  effet ,  le 
transportèrent  à  deux  milles  de  là,  près  d'une 
petite  rivière  qu'ils  détournèrent  avec  l'aide  de 
quelques  paysans;  puis,  creusant  une  fosse  dans 
le  fond  du  lit  de  la  rivière ,  ils  y  enterrèrent  le 
cadavre  et  firent  repasser  les  eaux  par-dessus, 
dans  la  crainte  que  s'il  venait  à  être  découvert , 
ses  blessures  ne  saignassent  lorsque  Donwald 
en  approcherait,  et  ne  le  fissent  ainsi  reconnaître 
comme  l'auteur  du  meurtre.  Donwald,  pen- 
dant ce  temps ,  avait  eu  soin  de  se  tenir  parmi 
ceux  qui  faisaient  la  garde ,  et  qu'il  ne  quitta  pas 
pendant  le  reste  de  la  nuit.  Les  circonstances 
subse'quentes  relatives  au  meurtre  des  deux 
chambellans  sont  telles  que  Shakspeare  les  a 
représentées  dans  Macbeth.  Il  en  est  de  même 
des  prodiges  qu'il  rapporte,  et  qui  eurent  lieu  à 
la  mort  de  Duffe.  Le  soleil  ne  parut  point  du- 
rant six  mois,  jusqu'à  ce  qu'enfin  les  meurtriers 
ayant  été  découverts  et  exécutés ,  il  brilla  de 
nouveau  sur  la  terre ,  et  les  champs  se  couvri- 
rent de  fleurs,  bien  que  ce  ne  fût  pas  la  saison. 
Pour  revenir  à  Macl^eth ,  les  dix  premières 


SUR  MACBETH.  345 

années  de  son  règne  furent  signalées  par  un 
gouvernement  sage,  équitable  et  vigoureux.  On 
rapporte  plusieurs  de  ses  lois,  dont  voici  quel- 
ques-unes. 

«  Celui  qui  en  accompagnera  un  autre  pour 
»  lui  faire  cortège,  soit  à  l'église,  au  marché, 
»  ou  à  quelque  autre  lieu  d'assemblée  publique, 
»  sera  mis  à  mort ,  à  moins  qu'il  ne  reçoive  sa 
))  subsistance  de  celui  qu'il  accompagne.  »  La 
peine  de  mort  était  également  portée  contre 
celui  qui  prêtait  serment  à  tout  autre  qu'au  roi. 

((  Aucune  sorte  de  seigneurs  et  de  grands 
»  barons  ne  pourront,  sous  peine  de  mort,  con- 
»  tracter  mariage  les  uns  avec  les  autres ,  sur- 
»  tout  si  leurs  terres  sont  voisines.  » 

i(  Toute  arme  (  armoiir)  et  toute  épée  portée 
j)  pour  un  autre  effet  que  la  défense  du  roi  et  du 
»  roj^aume  en  temps  de  guerre ,  sera  confis- 
))  quée  à  l'usage  du  roi ,  avec  tous  les  autres 
»  biens  meubles  (  mo^eable  goods  )  de  la  par- 
))  tie  délinquante.  »  Il  est  également  défendu  à 
tout  homme  du  peuple  d'entretenir  un  cheval 
pour  aucun  autre  usage  que  l'agriculture ,  mais 
cela  sous  peine  seulement  de  confiscation  du 
cheval. 


346  NOTICE 

((  Tous  ceux  qui ,  nommes  gouverneurs  ou 
»  (  comme  je  puis  les  appeler  )  capitaines  , 
»  achèteront  quelques  terres  ou  possessions 
»  dans  les  limites  de  leur  commandement , 
»  perdront  ces  terres  ou  possessions ,  et  l'argent 
»  qui  aura  servi  à  les  payer.  »  Il  leur  est  égale- 
ment défendu  ,  sous  peine  de  perdre  leurs  char- 
ges, sans  pouvoir  être  remplacés  par  personne 
de  leur  famille  ,  de  marier  leurs  fds  ou  filles 
dans  leur  gouvernement. 

«  Personne  ne  pourra  siéger  dans  une  cour 
»  temporelle,  sans  y  être  autorisé  par  une  con- 
»  vention  du  roi.  »  Tous  les  actes  doivent  être 
également  passés  au  nom  du  roi. 

Quelques  autres  lois  ont  pour  objet  d'assurer 
les  immunités  du  clergé  et  l'autorité  des  censu- 
res de  l'église ,  régler  les  devoirs  de  la  chevale- 
rie ,  les  successions ,  etc.  Plusieurs  de  ces  lois , 
dont  quelques-unes  assez  singulières  pour  le 
temps ,  sont  faites  par  des  motifs  d'ordre  et  de 
règle  ^  d'autres  sont  destinées  à  maintenir  l'indé- 
pendance civile  contre  le  pouvoir  oppressif  des 
officiers  de  la  couronne;  mais  la  plupart  ont 
évidemment  pour  objet  de  diminuer  la  puis- 
sance des  nobles ,  et  de  concentrer  toute  l'auto- 


SUR  MACBETH.  347 

rite  dans  les  mains  du  roi.  Toutes  sont  rappor- 
tées par  les  historiens  du  temps  comme  des 
lois  sages  et  bienfaisantes  ;  et  si  Macbeth  fût 
arrive  au  trône  par  des  moyens  légitimes ,  s'il 
eût  continué  dans  les  voies  de  la  justice  comme 
il  avait  commence ,  il  aurait  pu ,  dit  la  chroni- 
que d'Hollinshed,  être  compté  au  nombre  des 
plus  grands  princes  qui  eussent  jamais  régné. 
Mais  ce  n'était,  continue  notre  chronique, 
qu'un  zèle  d'équité  contrefait ,  et  contraire  à  son 
inclination  naturelle.  Macbeth  se  montra  enfin 
tel  qu'il  était  5  et  le  même  sentiment  de  sa  si- 
tuation qui  l'avait  porté  à  rechercher  la  faveur 
publique  par  la  justice ,  changea  la  justice  en 
cruauté  ;  «  car  les  remords  de  sa  conscience  le 
i)  tenaient  dans  une  crainte  continuelle  qu'on 
»  ne  le  servît  de  la  même  coupe  qu'il  avait  ad- 
»  ministrée  à  son  prédécesseur,  j)  Dès  lors 
commence  le  Macbeth  de  la  tragédie.  Le 
meurtre  de  Banquo  ,  exécuté  de  la  même 
manière  et  pour  les  mêmes  motifs  que  ceux  que 
lui  attribue  Shakspeare,  est  suivi  d'un  grand 
nombre  d'autres  crimes  qui  lui  font  ((  trouver 
»  une  telle  douceur  à  mettre  ses  nobles  à  mort , 
»  que  sa  soif  pour  le  sang  ne  peut  plus  être  sa- 


348  NOTICE 

»  tisfaite ,  et  le  peuple  n'est  pas  plus  que  la  no- 
»  blessé  à  l'abri  de  ses  barbaries  et  de  ses  rapi- 
))  nés.  »  Des  magiciens  l'ont  averti  de  se  garder 
de  Macduff ,  dont  la  puissance  d'ailleurs  lui  fai- 
sait ombrage ,  et  sa  haine  contre  lui  ne  cherchait 
qu  un  prétexte  (  Voyez  la  note  26  ).  Macduff, 
averti  du  danger  ,  forma  le  projet  de  passer  en 
Angleterre  pour  engager  Malcolm ,  qui  s'y  était 
réfugié,  à  venir  réclamer  ses  droits.  Macbeth 
en  fut  informé ,  «  caries  rois ,  dit  la  chronique, 
»  ont  des  yeux  aussi  perçans  que  le  lynx,  et 
»  des  oreilles  aussi  longues  que  Midas ,  »  et 
Macbeth  tenait  chez  tous  les  nobles  de  son 
royaume  des  espions  à  ses  gages.  La  fuite  de 
Macduff ,  le  massacre  de  tout  ce  qui  lui  appar- 
tenait, sa  conversation  avec  Malcolm ,  sont  des 
faits  tirés  de  la  chronique.  Malcolm  opposa  d'a- 
bord aux  empressemens  de  Macduff  les  rai- 
sons tirées  de  sa  propre  incontinence ,  et  Mac- 
duff lui  répond  comme  dans  Shakspeare ,  en 
ajoutant  seulement  :  a  Fais-toi  toujours  roi,  et 
n  j'arrangerai  les  choses  avec  tant  de  prudence, 
»  que  tu  pourras  te  satisfaire  à  ton  plaisir,  si  se- 
»  crètement  que  personne  ne  s'en  apercevra.  » 
Le  reste  de  la  scène  est  fidèlement  imité  par  le 


SUR  MACBETH.  349 

poète;  et  tout  ce  qui  concerne  la  mort  de  Mac- 
beth ,  les  prédictions  qui  lui  avaient  été  faites , 
et  la  manière  dont  elles  ont  été  à  la  fois  éludées 
et  accomplies,  est  tiré  presque  mot  pour  mot 
de  la  chronique ,  où  nous  voyons  enfin  comment 
«  par  l'illusion  du  diable  il  déshonora ,  par  la 
»  plus  terrible  cruauté ,  un  règne  dont  les  com- 
j)  mencemens  avaient  été  utiles  à  son  peu- 
»  pie  (i).  »  Macbeth  avait  assassiné  Duncan 
en  io4o;  il  fut  tué  lui-même  en  loSy,  après 
dix-sept  ans  de  règne. 

Tel  est  l'ensemble  de  faits  auquel  Shakspeare 
s'est  chargé  de  donner  l'âme  et  la  vie.  Il  se 
place  simplement  au  milieu  des  événemens  et 
des  personnages  ;  et  d'un  souffle  mettant  en  mou- 
vement toutes  ces  choses  inanimées ,  il  nous  fait 
assister  au  spectacle  de  leur  existence.  Aussi 
n^ajoute-t-il  presque  rien  aux  incidens  que  lui  a 


(i)Clironiqued'Holliushed,ëdit.  in-fol.de  i586,  t.  I ,  p.  168 
et  suiv. ,  et  pour  ce  qui  concerne  le  meurtre  du  roi  DufFe ,  p.  i  5o 
et  suiv.  C'est  probablement  des  faits  fournis  par  Hector  Boèce 
à  cette  chronique,  que  Buchanan  ,  en  rapportant  beaucoup  plus 
sommairement  l'histoire  de  Macbeth  ,  a  dit  :  Milita  hic fabulose 
quidam  nostrorwn  afjîngiint;  sed  quia  theatris  aut  milesiis  fa- 
bulis  sunt  opdora  quant  historiée,  ea  omitto.  {Renan  scot. 
liist.  l.  VIL  ) 


35o  NOTICE 

fournis  la  relation  à  laquelle  il  emprunte  son 
sujet j  au  contraire,  il  en  retranche  beaucoup. 
Il  élague  surtout  ce  qui  altérerait  la  simplicité 
de  sa  marche  et  embarrasserait  l'action  de  ses 
personnages  ;  il  supprime  ce  qui  Fempêcherait 
de  les  pénétrer  d'une  vue  et  de  les  peindre  en 
quelques  traits.  Macbeth,  avec  les  crimes  et  les 
grandes  qualités  que  lui  attribue  son  histoire , 
serait  un  être  trop  compliqué  j  il  faudrait  en  lui 
trop  d'ambition  à  la  fois  et  trop  de  vertu  pour 
que  Tune  de  ces  dispositions  pût  se  soutenir 
quelque  temps  en  présence  de  l'autre,  et  Ton 
aurait  besoin  de  trop  grandes  machines  pour 
faire  enfin  pencher  la  balance  de  l'un  ou  de  l'au- 
tre côté.  Le  Macbeth  de  Shakspeare  n'est  bril- 
lant que  par  ses  vertus  guerrières ,  et  surtout  sa 
valeur  personnelle  ;  il  n'a  que  les  qualités  d'un 
barbare,  il  n'en  a  que  les  défauts.  Brave,  mais 
point  étranger  à  la  crainte  du  péril  dès  qu'il  y 
croit,  cruel  et  sensible  par  accès,  perfide  par 
inconstance ,  toujours  prêt  à  céder  à  la  ten- 
tation qui  se  présente  ,  qu'elle  soit  de  crime 
ou  de  vertu ,  il  a  bien ,  dans  son  ambition  et 
dans  ses  forfaits ,  ce  caractère  d'irréflexion  et  de 
mobilité  qui  appartient  à  une  civilisation  près- 


SUR  MACBETH.  35i 

que  sauvage  ;  ses  passions  sont  impe'rieuses , 
mais  aucune  série  de  raisonnemens  et  de  projets 
ne  les  détermine  et  ne  les  gouverne  ;  c'est 
un  arbre  ëlevë ,  mais  sans  racines ,  que  le 
moindre  vent  peut  ébranler  et  dont  la  chute 
est  un  désastre.  De  là  naît  sa  grandeur  tra- 
gique ;  elle  est  dans  sa  destinée  plus  que  dans 
son  caractère.  Macbeth ,  placé  plus  loin  des 
espérances  du  trône ,  fût  demeuré  vertueux ,  et 
sa  vertu  eût  été  inquiète ,  car  elle  eut  été  seule- 
ment le  fruit  de  la  circonstance;  son  crime  de- 
vient pour  lui  un  supplice  ,  parce  que  c'est  la 
circonstance  qui  l'a  produit  :  ce  crime  n'est  pas 
sorti  du  fond  de  sa  nature  \  et  cependant  il  s'at- 
tache à  lui,  l'enveloppe  j  l'enchaîne,  le  déchire 
de  toutes  parts ,  et  lui  crée  ainsi  une  destinée 
tourmentée  et  irrémissible  oii  le  malheureux 
s'agite  vainement,  sans  y  trouver  d'autre  moyen 
d'action  que  ceux  qui  l'enfoncent  toujours  da- 
vantage et  avec  plus  de  désespoir  dans  la  car^ 
rière  que  lui  prescrit  désormais  son  implacable 
persécuteur.  Macbeth  est  un  de  ces  caractères 
marqués  dans  toutes  les  superstitions  pour  de- 
venir la  proie  et  l'instrument  de  l'esprit  pervers 
qui  trouve  du  plaisir  à  les  perdre  parce  qu'ils 


352  NOTICE 

ont  reçu  quelque  portion  de  la  nature  divine, 
et  qui  en  même  temps  n'y  rencontre  que  peu 
des  difficultés,  car  celte  lumière  céleste  ne  lance 
en  eux  que  des  rayons  passagers ,  à  chaque  in- 
stant obscurcis  par  les  orages. 

Lady  Macbeth  est  bien  précisément  la  femme 
d'un  tel  homme,  le  produit  d'un  même  état  de 
civilisation^  d'une  même  habitude  de  passions. 
Elle  y  joint  de  plus  d'être  une  femme,  c'est-à- 
dire,  sans  prévoyance,  sans  généralité  dans  les 
vues,  n'apercevant  à  la  fois  qu'une  seule  partie 
d'une  seule  idée,  et  s'y  livrant  toute  entière 
sans  souffrir  ce  qui  pourrait  l'en  distraire  et 
l'y  troubler.  Les  sentimens  qui  appartiennent 
à  son  sexe  ne  lui  sont  point  étrangers:  elle  aime 
son  mari ,  connaît  les  plaisirs  d'une  mère,  et  n'a 
pu  tuer  elle-même  Duncan ,  parce  qu'il  ressem- 
blait à  son  père  endormi  j  mais  elle  veut  être 
reine',  il  faut  pour  cela  que  Duncan  périsse;  elle 
ne  voit  dans  sa  mort  que  le  plaisir  d'être  reine  ; 
son  courage  est  facile,  car  elle  n'aperçoit  pas 
ce  qui  pourrait  la  faire  reculer.  Lorsque  la 
passion  sera  satisfaite  et  l'action  commise,  alors 
seulement  les  autres  conséquences  lui  en  seront 
révélées  comme  une  nouveauté  dont  elle  n'avait 


SUR  MACBETH.  353 

pas  eu  la  plus  légère  prévision.  Ces  craintes, 
cette  nécessité   de  nouveaux  forfaits,  que  son 
mari  avait  entrevues  d'avance,  elle  n'y  avait  ja- 
mais songé.  Elle  voulait  bien  rejeter  le  crime 
sur  les  deux  chambellans  j  mais  ce  n'est  pas  elle 
qui  songe  à  les  tuer ,  ce  n'est  pas  elle  qui  pré- 
pare le  meurtre  de  Banquo,  le  massacre  de  la 
famille  de  Macduff*,  elle  n'a  pas  vu  si  loin  ;  elle 
n'avait  pas  même  deviné,  en  entrant  dans  la 
chambre  de  Duncan  égorgé ,  l'effet  que  produi- 
rait sur  elle  un  pareil  spectacle.  Elle  en  sort 
troublée,  ne  dédaignant  plus  les  terreurs  de  son 
mari,  mais  l'engageant  seulement  à  ne  se  pas 
trop  arrêter  sur  des  images  dont  on  voit  qu*elle 
commence  à  se  sentir  elle-même  obsédée.  Le 
coup  est  porté,  et  se  révélera  dans  l'admirable  et 
terrible  scène  du  somnambulisme  ;  c'est  là  que 
nous  apprendrons  ce  qu'est  devenu,  lorsqu'il 
n'est  plus  soutenu  par  l'aveugle  emportement 
de  la  passion ,  ce  caractère  en  apparence  si  iné- 
branlable ;  et  lorsque  Macbeth  s'est  affermi  dans 
le  crime,  après  avoir  hésité  à  le  commettre 
parce  qu'il  le   comprenait ,   nous  verrons   sa 
femme,  succombant  sous  la  connaissance  qu'elle 
en  a  trop  tard  acquise,  substituer  une  idée  fixe 

TOM.    III.  23 


354  NOTICE 

à  une  autre ,  mourir  pour  s'en  délivrer,  et  pu- 
nir par  la  folie  du  désespoir  le  crime  que  lui  a 
fait  commettre  la  folie  de  l'ambition. 

Ijes  autres  personnages  ,  amenés  seulement 
pour  concourir  à  ce  grand  tableau  de  la  marcbe 
et  de  la  destinée  du  crime ,  n'ont  d'autre  cou- 
leur que  celle  de  la  situation  que  leur  donne 
l'histoire.  Les  sorcières  sont  bien  ce   qu'elles 
doivent  être,  etje  ne  sais  trop  pourquoi  il  est  d'u- 
sage de  se  récrier  avec  dégoût  contre  cette  por- 
tion de  la  représentation  de   Macbeth.  11  me 
semble  que  lorsqu'on  voit  ces  viles  créatures 
arbitres  de  la  vie,  de  la  mort,  de  toutes  les 
chances  et  de  tous  les  intérêts  de  l'humanité , 
lorsqu'on  les  voit  en  disposer  d'après  les  plus 
méprisables  caprices  de  leur  odieuse  nature ,  à 
la  terreur  qu'inspire  leur  pouvoir  se  joint  l'ef- 
froi que  fait  naître  leur  déraison,  et  le  ridicule 
même  d'un  tel  spectacle  peut  en  augmenter 
l'effet. 

Le  style  de  Macbeth  est  remarquable ,  dans 
son  énergie  sauvage,  par  une  recherche  qu'on 
aura  raison  de  lui  reprocher,  mais  qu'à  tort  on 
regarderait  comme  contraire  à  la  vérité  autant 
qu'elle  l'est  au  naturel.  La  recherche  n'est  point 


SUR  MACBETH.  355 

incompatible  avec  la  grossièreté  des  mœurs  et 
des  idées  ;  elle  semble  même  assez  ordinaire 
aux  temps  et  aux  situations  oii  manquent  les 
idées  générales.  L'esprit ,  qui  ne  peut  demeurer 
oisif,  s'attache  alors  aux  plus  petits  rapports, 
s'y  complaît ,  et  s'en  fait  une  habitude  que  nous 
retrouvons  dans  toutes  les  situations  analogiies. 
Rien  n'est  assurément  plus  alambiqué  que  l'es- 
prit de  la  littérature  du  moyen  âge.  Ce  que  nous 
connaissons  des  discours  des  sauvages  contient 
beaucoup  d'idées  recherchées  ;  la  recherche  est 
le  caractère  des  beaux  esprits  de  la  classe  infé- 
rieure; les  injures  même  des  gens  du  peuple 
sont  composées  quelquefois  avec  une  recherche 
tout-à-fait  singulière,  comme  si,  dans  ces  mo- 
mens  où  la  colère  exalte  les  facultés ,  leur  esprit 
saisissait  avec  plus  de  facilité  et  d'abondance 
les  rapports  de  ce  genre  ^  les  seuls  oii  il  soit  ca- 
pable d'atteindre. 

On  croit  que  Macbeth  fut  représenté  en  1606: 
il  est  à  présumer  que  l'idée  de  faire  une  tragé- 
die sur  ce  sujet,  nécessairement  agréable  au  roi 
Jacques ,  monté  depuis  peu  sur  le  trône  d'An- 
gleterre, fut  inspirée  à  Shakspeare  par  une 
pièce  de  vers  en  une  petite  scène,  qu'en  i6o5  des 


.^' 


356  NOTICE  SUR  MACBETH. 

étudians  d'Oxford  récitèrent  en  latin  devant  le 
roi  5  et  en  anglais  devant  la  reine  qui  l'avait  ac- 
compagné dans  la  ville.  Les  étudians  étaient  au 
nombre  de  trois,  et  parlaient  probablement  tour 
à  tour  *,  leurs  discours  roulèrent  sur  la  prédic- 
tion faite  à  Banquo ,  et  par  une  allusion  au  triple 
salut  qu'avait  reçu  Macbeth^  ils  saluèrent  Jac- 
ques roi  d'Angleterre,  d'Ecosse  et  d'Irlande. 
Ils  le  saluèrent  même  roi  de  France,  ce  qui  dé- 
truisait assez  gratuitement  la  vertu  du  nombre 
trois. 


MACBETH. 


ti\**\^A*»'»%/%\vv**'*»**'^%*'»*^'%x*»%^*'**»va'\^'%i»**\%*'%%/»'\\'%'>^'*i*^'*'*'4'»»'V»^'4'%'*\'*'*/i.i%»%'%\%-\^%/i-\%'» 


PERSONNAGES. 


DUNCAN ,  roi  d'Ecosse. 

MALCOLM,        1    /;,    j 

_      ^       .       '  r       t   "Is  du  roi. 

DONALHAîN,   j 


DONALI^AîN, 

MACBETH,       )      ,    ,  ,    ,,        ,    , 

^  ,^  >  {généraux  de  1  armée  du  roi. 

MACDUFF 

LENOX , 

ROSSE , 

™  V  seigneurs  écossais. 

MEWTEITH,     ^       ^ 

AINGUS, 

CATHÎ^ESS , 

FLEANCE  ,  fils  de  Banquo. 

SIWARD  ,  général  de  l'armée  anglaise. 

LE  FILS  DE  SIWARD. 

SEYTON  ,  officier  attaché  à  Macbeth. 

LE  FILS  DE  MACDUFF. 

UN  MÉDECIN  ANGLAIS. 

UN  MÉDECIN  ÉCOSSAIS. 

LADY  MACBETH. 

LADY  MACDUFF. 

DAMES  de  la  suite  de  lady  Macbeth. 

LORDS,     GENTILSHOMMES,     OFFICIERS,     SOLDATS 

MEURTRIERS,    SUKYANS  et  MESSAGERS. 

HÉCATE,  et  TRO'S  SORCIÈRES. 

L'OMBRE  DE  BANQUO,  et  autres  APPARITIONS. 


La  scène  est  en  Ecosse ,  et  surtout  dans  le  château  de  Macbeth  ; 
excepté  à  lajîn  du  quatrième  acte ,  où  elle  se  passe  en  An- 
gleterre. 


MACBETH. 


«^iQ '«/&/% %%W%^  1%  V«  %\^X%.'WVI1 


ACTE  PREMIER. 
SCÈNE  PREMIÈRE. 

Un  lieu  découvert.  — Torinerre  ,  éclairs. 

Entrent  LES   TROIS   SORCIÈRES. 

PREMIÈRE  SORCIÈRE. 

Vj^uAND  nous  réunirons  -  nous  maintenant  toutes  les 
tKois?  Sera-ce  par  le  tonnerre,  les  éclairs  ou  la 
pluie  ? 

DEUXIÈME  SORCIÈRE. 

Quand  le  bacchanal  aura  cessé ,  quand  la  bataille 
sera  gagnée  et  perdue. 

TROISIÈME  SORCIÈRE. 

Ce  sera  avant  le  coucher  du  soleil. 

PREMIÈRE  SORCIÈRE. 

En  quel  lieu? 

DEUXIÈME  SORCIÈRE, 

Sur  la  bruyère. 

TROISIÈME  SORCIÈRE. 

Pour  y  rencontrer  Macbeth. 

(  Une  vois  les  appelle.  ) 


36o  MACBETH, 

P^EMIÈBE  SORCIÈRE. 

J'y  vais  ,  Grimalkin  ^'^  î 

LES  TROIS  SORCIÈRES,  àlafois. 

Paddock  W  appelle.  —  Tout  à  Theure!  — Hor- 
rible est  le  beau ,  agre'able  est  l'horreur.  Volons  à 
travers  le  brouillard  et  l'air  impur. 

(  Elles  disparaissent.  ) 

SCÈNE   IL 

Un  camp  près  de  Fores. 

Alarme  derrière  le  the'âtre.   —  Entrent  LE  ROI 
DUNCAN,  MALCOLM,  DONALBAIN,  LENOX, 

et  leur  suite.  Ils  vont  à  la  rencontre  d'un  soldat 


blesse'  et  sanglant. 


DUNCAN. 


Quel  est  cet  homme  tout  couvert  de  sang?  A  l'état 
où.  je  le  vois,  ie  pense  qu'il  doit  pouvoir  nous  dire 
cil  en  est  actuellement  la  révolte. 

MALCOLM. 

C'est  le  sergent  qui  a  combattu  en  brave  et  intré- 
pide soldat  pour  me  sauver  de  la  captivité.  —  Salut, 
mon  brave  ami;  apprends  au  roi  ce  que  tu  sais  de 
la  mêlée  :  en  quel  état  l'as-tu  laissée  ? 

LE  SERGENT. 

Elle  demeurait  incertaine,  comme  deux  nageurs 
mis  à  l'épreuve ,  qui  s'épuisent  l'un  l'autre  à  l'endre 


ACTE  I,  SCÈNE  II.  36i 

inutiles  les  efforts  de  leur  adversaire.  L'impitoyable 
Macdowald  (bien  fait  pour  être  un  rebelle,  car  en  lui 
pullule ,  pour  le  former  ainsi ,  tout  l'essaim  ^^^  des 
vices  de  la  nature  )  avait  reçu  des  îles  de  l'ouest 
un  renfort  de  Kernes  <^^)  et  de  Gallow-Glasses  ;  et  la 
Fortune ,  souriant  à  sa  cause  maudite ,  semblait  se 
faire  la  prostituée  d'un  révolté.  Mais  tout  cela  s'est 
trouvé  sans  force.  Le  brave  Macbeth  (il  a  bien  mé- 
rité ce  nom  )  dédaignant  la  Fortune ,  et  vrai  favori 
de  la  Valeur,  avec  son  épée  qu'il  brandissait  toute 
fumante  d'une  sanglante  exécution,  a  tout  rais  en 
pièces  sur  son  passage ,  jusqu'à  ce  qu'il  se  soit  trouvé 
en  face  du  traître ,  à  qui  il  n'a  pas  donné  congé  ni 
souhaité  le  bonjour  qu'il  ne  l'eût  fendu  du  nombril 
à  la  mâchoire ,  et  qu'il  n'eût  placé  sa  tête  sur  nos  mu- 
railles. 

DUNCAN. 

0  mon  brave  cousin  !  digne  gentilhomme  ! 

LE  SERGENT. 

De  même  que  le  point  où  le  soleil  commence  à 
nous  luire  est  celui  d'où  viennent  éclater  les  tem- 
pêtes qui  brisent  nos  vaisseaux,  et  les  effroyables  ton- 
nerres; ainsi  du  lieu  d'où  semblait  devoir  nous 
arriver  le  secours  ont  surgi  pour  nous  de  nouvelles 
détresses.  —  Écoute,  roi  d'Ecosse,  écoute.  —  A 
peine  la  justice ,  armée  de  la  valeur  ,  avait  forcé  ces 
Kernes  voltigeurs  à  confier  leur  salut  à  leurs  jam- 
bes, que  le  chef  des  Norwégiens,  saisissant  son 
avantage  avec  des  bataillons  tout  frais  et  des  armes 
encore  reluisantes,  a  commencé  une  seconde  at- 
taque. 


MACBETH, 

DUNCAN. 


Cela  n'a-t-il  pas  causé  quelque  efFroi  à  nos  géné- 
raux Macbeth  et  Banquo  ? 

LE  SERGENT. 

Oui,  comme  les  passereaux  à  l'aigle,  ouïe  lièvre 
au  lion.  Pour  dire  vrai,  je  ne  les  puis  comparer 
qu'à  deux  canons  chargés  à  double  tonnerre ,  tant 
leurs  doubles  coups  tombaient  redoublés  sur  les  en- 
nemis. Sans  doute,  et  je  n'en  saurais  penser  autre 
chose,  ils  avaient  résolu  de  se  baigner  dans  la  va- 
peur élevée  des  blessures,  ou  de  laisser  à  la  mémoire 
l'exemple  d'un  autre  Golgotha.  —  Mais  je  me  sens 
faible;  j'ai  là  des  ouvertures  qui  crient  au  secours. 

DUNCAN. 

Tes  paroles  te  vont  aussi  bien  que  tes  blessures  : 
l'honneur  en  sort  de  partout.  —  Allez  avec  lui;  ame- 
nez-lui les  chirurgiens.  —  (  Ze  sergent  sort  accom- 
pagné. )  Qui  s'avance  vers  nous? 

(  Entre  Rosse.  ) 

MALCOLM. 

C'est  le  digne  thane  de  Rosse. 

LENOX. 

Quel  empressement  peint  dans  ses  regards  !  A  le 
voir,  il  aurait  l'air  de  nous  annoncer  d'étranges 
choses. 

ROSSE. 

Dieu  conserve  le  roi  ! 

DUNCAN; 

D'où  viens-tu ,  digne  thane  ? 


ACTE  I,  SCÈNE  IL  363 

ROSSE. 

De  Fife ,  grand  roi ,  où  les  bannières  des  Norwe'- 
giens  insultent  les  cieux  et  glacent  nos  peuples  du 
vent  qu'elles  agitent.  Le  roi  de  Norwëge  en  per- 
sonne, à  la  tête  d'une  arme'e  terrible,  et  secondé 
par  le  plus  déloyal  des  traîtres ,  le  thane  de 
Cawdor,  avait  engagé  un  combat  funeste  ,  lorsque 
le  nouvel  époux  de  Bellone ,  couvert  de  ses  exploits , 
l'a  appelé  à  se  mesurer  avec  lui ,  et  son  fer  opposé 
contre  un  fer  rebelle  ,  le  bras  contre  le  bras  ,  a 
dompté  son  courage  farouche.  —  Conclusion,  la 
victoire  nous  est  restée. 

DUNCAN. 

Quel  bonheur  ! 

ROSSE. 

Maintenant,  Suénon,  le  roi  de  Norwége,  demande 
à  entrer  en  composition  :  nous  n'avons  pas  daigné 
lui  permettre  d'enterrer  ses  morts,  qu'il  n'eût 
déposé  d'avance  à  Saint -Colmes-Inch  dix  mille 
dollars  pour  nous  être  distribués. 

DUNCAN. 

Le  thané  de  Cawdor  ne  trahira  plus  les  intérêts 
que  lui  avait  remis  notre  confiance.  Allez ,  ordon- 
nez sa  mort,  et  saluez  Macbeth  du  titre  qui  lui  a 
appartenu. 

ROSSE. 

Je  verrai  exécuter  vos  ordres. 

DUNCAN, 

Ce  qu'il  a  perdu,  le  brave  Macbeth  l'a  gagné. 

(  Ils  sortent.  ) 


364  MACBETH, 

SCÈNE  III. 

Une  bruyère.  —  Tonnerre. 
Entrent  LES  TROIS  SORCIÈRES. 

PREMIÈRE  SORCIÈRE; 

Où  as-tu  été ,  sœur  ? 

DEUXIÈME  SORCIÈRE. 

Tuer  le  cochon  ^^K 

TROISIÈME  SORCIÈRE. 

Et  toi ,  sœur  ? 

PREMIÈRE   SORCIÈRE. 

La  femme  d'un  matelot  avait  des  châtaignes  dans 
son  tablier;  elle  mâchonnait,  mâchonnait,  mâchon- 
nait. —  Donne-m'en,  lui  ai-je  dit.  — Va-t'en  au 
diable ,  sorcière ,  m'a  répondu  cette  grosse  joufflue 
au  croupion  rembourré.  —  Son  mari  est  parti  pour 
Alep,  comme  patron  du  Tigre;  mais  je  m'embar- 
querai après  lui  dans  un  tamis ,  et  sous  la  forme 
d'un  rat  sans  queue  ^^\  je  ferai,  je  ferai,  je  ferai. 

DEUXIÈME  SORCIÈRE. 

Je  te  donnerai  un  vent. 

PREMIÈRE  SORCIÈRE. 

Tu  es  bien  obligeante. 

TROISIÈME  SORCIÈRE. 

Et  moi  un  autre. 

PREMIÈRE  SORCIÈRE. 

Et  moi ,  j'ai  tous  les  autres,  les  ports  vers  lesquels 


ACTE    I,  SCÈNE  ITT.  365 

ils  soufilent,  et  tous  les  endroits  marqués  sur  la 
carte  des  marins.  Je  le  rendrai  sec  comme  du  foin  , 
le  sommeil  ne  fermera  ni  jour  ni  nuit  le  rideau  de 
sa  paupière;  il  vivra  comme  un  proscrit;  neuf  fois 
neuf  semaines  de  fatigue  le  feront  maigrir ,  s'exte'- 
nuer,  languir;  et  si  sa  barque  ne  peut  pe'rir,  du 
moins  sera-t-elle  battue  par  la  tempête. — Voyez 
ce  que  j'ai  là. 

DEUXIÈME  SORCIÈRE. 

Montre-moi,  montre-moi. 

PREMIÈRE  SORCIÈRE. 

C'est  le  pouce  d'un  pilote  qui  a  fait  naufrage  en 
revenant  dans  son  pays. 

(  Tambour  derrière  le  tbe'âtre.  ) 

TROISIÈME  SORCIÈRE, 

Le  tambour  !  le  tambour!  Macbeth  arrive. 

TOUTES  TROIS  ENSEMBLE. 

Les  sœurs  du  destin  ^"^^  se  sont  prises  par  la 
main  ;  elles  vont  sans  cesse  parcourant  les  terres  et 
les  mers ,  et  ainsi  tournent ,  tournent ,  trois  fois 
pour  le  tien ,  et  trois  fois  pour  le  mien  ,  et  trois  fois 
encore  pour  accomplir  neuf.  Paix  !  le  charme  est 
terminé. 

(Macbeth  et  Banque  paraissent,  traversant  cette  plaine  de  bruyères;  ils  sont  suivis 
d  officiers  et  de  soldats.  ) 

MACBETH. 

Je  n'ai  jamais  vu  de  jour  si  sombre  et  si  beau. 

BANQUO. 

Combien  dit-on  qu'il  y  a  d'ici  à  Fores  ?  —  Quelles 
sont  ces  créatures  si  décharnées  et  vêtues  d'une  ma- 


366  MACBETH, 

iiièie  si  bizarre?  Elles  ne  ressemblent  point  aux  ha- 
bitans  de  la  terre,  et  pourtant  elles  sont  sur  la  terre. 
—  Etes-vous  en  vie  ?  êtes-vous  quelque  chose  à  quoi 
riiomme  puisse  adresser  la  parole?  Je  dois  penser 
que  vous  me  comprenez  ,  au  signe  que  vous  me 
faites  toutes  trois  à  la  fois ,  en  plaçant  votre  doigt 
décharné  sur  vos  lèvres  de  parchemin.  Je  vous 
prendrais  pour  des  femmes ,  si  votre  barbe  ne 
m'empêchait  de  croire  que  c'est  effectivement  là  ce 
que  vous  êtes. 

MACBETH. 

Parlez,  si  vous  pouvez  parler;  qui  êtes-vous? 

PREMIÈRE  SORCIÈRE. 

Salut,  Macbeth!  salut  à  toi,  thane  de  Glamis  ! 

DEUXIÈME  SORCIÈRE. 

Salut,  Macbeth  !  salut  à  toi ,  thane  de  Cawdor  ! 

TROISIÈME  SORCIÈRE. 

Salut,  Macbeth,  qui  seras  un  jour  roi! 

BANQUO. 

Mon  bon  seigneur ,  pourquoi  tressaillez-vous  ? 
pourquoi  semblez-vous  craindre  des  choses  dont  le 
son  vous  doit  être  si  doux?  —  Au  nom  de  la  vérité, 
êtes-vous  des  fantômes,  ou  êtes-vous  en  effet  ce  que 
vous  paraissez  être?  Mon  noble  compagnon  reçoit  en 
même  temps  de  vous  un  titre  nouveau  et  la  haute 
prédiction  d'une  illustre  fortune  et  de  royales  espé- 
rances ,  tellement  qu'il  en  est  comme  hors  de  lui- 
même  ;  et  moi  vous  ne  me  parlez  pas  :  si  vos  regards 
peuvent  pénétrer  dans  les  germes  du  temps  ,  et  dé- 
mêler quelles  semences  doivent  s'élever  sur  la  terre, 


ACTE    I,   SCÈNE  III.  367 

et  lesquelles  doivent  avorter,  dites-le  moi  donc,  à  moi 
qui  ne  sollicite  ni  ne  redoute  vos  faveurs  ou  votre 
haine. 

PREMIÈRE  SORCIÈRE. 


Salut! 
Salut  ! 
Salut! 


DEUXIÈME  SORCIÈRE. 
TROISIÈME  SORCIÈRE. 


PREMIÈRE  SORCIÈRE. 

Moindre  que  Macbeth  et  plus  grand. 

DEUXIÈME  SORCIÈRE. 

Moins  heureux ,  et  cependant  beaucoup  plus 
heureux. 

TROISIÈME  SORCIÈRE. 

De  toi  sortiront  des  rois ,  quoique  tu  ne  sois  pas 
roi.  Ainsi  salut,  Macbeth  et  Banquo  ! 

PREMIÈRE  SORCIÈRE. 

A  Banquo  et  Macbeth ,  salut  ! 

MACBETH. 

Demeurez  ;  vous  dont  les  discours  demeurent  im- 
parfaits, dites-m'en  davantage.  Par  la  mort  de  Si- 
nel,  je  le  sais  bien ,  je  suis  tliane  de  Glarais;  mais 
comment  le  serais-je  de  Cawdor?Le  thane  de  Caw- 
dor  est  vivant,  et  prospère;  et  devenir  roi  n'est  pas 
une  perspective  que  je  puisse  comprendre  dans  les 
limites  de  ma  croyance,  pas  plus  que  thane  de  Caw- 
dor.  Parlez,  d'oii  tenez-vous  ces  étranges  nouvelles, 
et  pourquoi  venez-vous  sur  ces  bruyères  desséche'es 
arrêter  nos  pas  par  vos  prophe'tiques  saints?  — ■  Je 
vous  somme  de  parler. 

(  Les  sorcières  ilisparaisscnt.  ) 


368  MACBETH, 

BANQUO. 

De  la  terre  comme  de  l'eau  s'élèvent  des  bulles 
dair;  c'est  là  ce  que  nous  avons  vu.  —  Oîi  sont- 
elles  évanouies  ? 

MACBETH. 

Dans  l'air;  et  ce  qui  paraissait  un  corps  s'est 
dissipé  comme  l'haleine  dans  les  vents.  —  Plut  à 
Dieu  qu'elles  eussent  demeuré  plus  long-temps! 

BANQUO. 

Avons-nous  vu  réellement  ici  ces  choses  dont 
nous  parlons ,  ou  bien  aurions-nous  mangé  de  cette 
racine  de  folie  ^^^  qui  enchaîne  la  raison  ? 

MACBETH. 

Vos  enfans  seront  rois. 

BANQUO. 

Vous  serez  roi. 

MACBETH. 

Et  aussi  thane  de  Cawdor  ;  cela  ne  s'est-il  pas  dit 
ainsi  ? 

BANQUO. 

Mot  pour  mot.  —  Mais  qui  vient  à  nous  ? 

(  Entrent  Rosse  et  Angus.  ) 

ROSSE. 

Macbeth,  le  roi  a  reçu  avec  joie  la  nouvelle  de 
tes  succès;  et  à  la  lecture  de  tes  exploits  dans  le 
combat  contre  les  rebelles,  l'étonnement  qu'il  en 
-recevait  et  les  éloges  qui  te  sont  dus  se  disputaient 
en  lui  pour  savoir  ce  qui  devait  lui  rester  ou  t'ap- 
partenir  ^9).  Réduit  par-là  au  silence,  en  parcourant 
les  événemens  du  même  jour,  il  t'a  trouvé  au  milieu 
des  bataillons  de  l'intrépide  Norwégien ,  sans  effroi 


ACTE    I,   SCÈxNE  IIL  369 

au  milieu  de  ces  e'tranges  spectacles  de  mort,  ou- 
vrage de  ta  main.  Aussi  presses  que  la  parole,  les 
courriers  succédaient  aux  courriers  ,  chacun  appor- 
tant et  répandant  devant  lui  les  éloges  que  tu  mé- 
rites pour  cette  étonnante  défense  de  son  royaume. 

ANGUS. 

Nous  avons  été  envoyés  pour  te  porter  les  remer- 
cîmens  de  notre  royal  souverain  ,  chargés  de  la 
mission  de  te  conduire  près  de  lui,  et  non  de  ta 
récompense. 

ROSSE. 

Et  pour  gage  de  plus  grands  honneurs ,  il  m'a 
ordonné  de  te  saluer  de  sa  part  thane  de  Cawdor. 
Ainsi,  digne  thane,  salut  sous  ce  nouveau  titre,  car 
il  t'appartient. 

BANQUO. 

Quoi  !  le  diable  aurait-il  dit  vrai  ? 

MACBETH. 

Le  thane  de  Cawdor  est  vivant.  Pourquoi  venez- 
vous  me  revêtir  de  parures  empruntées  ? 

ANGUS. 

Il  est  vrai,  celui  qui  fut  thane  de  Cawdor  vit 
encore,  mais  sous  le  poids  d'un  jugement  auquel 
est  soumise  cette  vie  qu'il  a  mérité  de  perdre.  S'il 
était  d'intelligence  avec  le  roi  de  Norwége ,  ou  s'il 
prêtait  aux  rebelles  une  aide  et  des  secours  clandes- 
tins, ou  si,  de  concert  avec  tous  deux,  il  tramait  la 
ruine  de  son  pays,  c'est  ce  que  j'ignore;  mais  des 
trahisons  capitales,  avouées  et  prouvées,  l'ont  perdu 
sans  ressource. 

ToM.  III.  24 


Zno  MACEETH, 

MACBETH. 

Tliane  de  Glamis  et  thane  de  Cawdor!  le  plus 
grand  est  encore  à  venir.  —  Je  vous  rends  grâce  de 
vos  soins.  —  I^'espërez-vous  pas  à  présent  que  vos 
enfans  seront  rois ,  puisque  celles  qui  m'ont  salué 
thane  de  Cawdor  ne  leur  ont  pas  promis  moins 
qu'un  trône? 

BANQUO. 

Si  vous  le  croyez  sincèrement,  cela  pourrait  bien 
aussi  vous  faire  aspirer  à  obtenir  la  couronne,  outre 
le  titre  de  tliane  de  Cawdor  :  mais  c'est  une  étrange 
aventure;  et  souvent,  pour  nous  attirer  à  notre 
perte,  les  ministres  des  ténèbres  nous  disent  la 
vérité  :  ils  nous  amorcent  par  des  bagatelles  per- 
mises ,  pour  nous  précipiter  ensuite  dans  les  plus 
funestes  engagemens.  — Mes  cousins,  un  mot,  je 
vous  prie. 

MACBETH. 

Deux  vérités  m'ont  été  dites  ^^°^'j  favorables  pro- 
logues de  la  grande  scène  que  je  vois  marcher  à 
l'événement  de  la  royauté  qui  en  fait  le  sujet.  —  Je 
vous  remercie,  messieurs.  —  Cette  instigation  sur- 
naturelle ne  peut  être  mauvaise  ;  elle  ne  peut  être 
bonne.  Si  elle  est  mauvaise,  pourquoi  me  donne- 
t-elle  un  gage  de  succès ,  en  commençant  ainsi  par 
une  vérité?  Si  elle  est  bonne,  d'où  vient  que  je  me 
sens  entraîné  malgré  moi  à  des  actions  telles ,  qu'à 
leur  horrible  image  mes  cheveux  s'agitent ,  et  mon 
cœur,  retenu  à  sa  place,  va  frapper  mes  côtes  avec 
un  mouvement  contraire  aux  lois  de  la  nature?  La 
crainte  de  l'objet  présent  est  bien  au-dessous  de 
l'horreur  qu'on  éprouve  à  l'imaginer.  Ma  pensée, 


ACTE  I,  SCÈNE  III.  371 

où  le  meurtre  n'est  encore  qu'un  fantôme,  ébranle 
tellement  la  partie  indi\iduelle  de  mon  être,  que 
toutes  les  fonctions  en  sont  ane'anties  dans  le 
trouble;  et  rien  n'y  existe  que  ce  qui  n'est  pas. 

BANQUO. 

Voyez  dans  quelle  extase  est  plonge'  notre  com- 
pagnon. 

MACBETH. 

Si  le  hasard  veut  me  faire  roi,  soit;  le  hasard 
peut  me  couronner  sans  que  je  m'en  mêle. 

BANQUO. 

Ces  nouveaux  honneurs  ressemblent  sur  lui  à  des 
habits  neufs,  qui  ne  peuvent  qu'avec  un  peu  d'u- 
sage coller  tout-à-fait  sur  le  moule. 

MACBETH. 

Arrive  ce  qui  pourra  ;  le  temps  et  les  heures  ne 
laissent  pas  d'avancer  à  travers  la  plus  mauvaise 
journée. 

BANQUO. 

Digne  Macbeth  ,  nous  sommes  à  vos  ordres. 

MACBETH. 

Soyez  assez  bons  pour  m'excuser  :  ma  mauvaise 
tête  se  travaillait  à  retrouver  des  choses  oubliées.  — = 
Mes  chers  messieurs ,  vos  services  sont  consignés 
dans  un  registre  dont  chaque  jour  je  tournerai  la 
feuille  pour  les  relire.  —  Allons  trouver  le  roi. 
{A  Banquo.)  Réfléchissez  à  ce  qui  est  arrivé;  et, 
plus  à  loisir,  après  avoir  dans  l'intervalle  pesé  toutes 
choses ,  nous  en  parlerons  à  cœur  ouvert. 


372  MACBETH, 

BANQUO. 

Très-volontiers» 

lACBETH. 

Jusque-là  c'est  assez.  —  Allons,  mes  amis. 

(  Ils  sortent.  ) 

SCÈNE   IV. 

A  Fores ,  un  appartement  dans  le  palais.  — Fanfares. 

Entrent  DUNCAN,  MALCOLM,  DONALBAIN , 
LENOX ,  et  leur  suite. 

DUNCAN. 

A-t-on  exécuté  Cawdor?  Ceux  que  j'avais  char- 
gés de  ce  soin  ne  sont-ils  pas  revenus  encore? 

MALCOLM. 

Mon  souverain ,  ils  ne  sont  pas  encore  de  retour; 
mais  j'ai  parlé  à  un  homme  qui  l'a  vu  mourir.  Il 
m'a  rapporté  qu'il  avait,  sans  aucun  détour,  avoué 
sa  trahison ,  imploré  le  pardon  de  votre  majesté  ,  et 
manifesté  un  profond  repentir.  Il  n'y  a  rien  eu 
dans  sa  vie  d'aussi  honorable  que  la  manière  dont  il 
l'a  quittée.  Il  est  mort  en  homme  qui  s'est  étudié, 
en  mourant ,  à  laisser  échapper  la  plus  chère  de  ses 
possessions  comme  une  bagatelle  sans  importance. 

DUNCAN. 

Il  n'y  a  point  d'art  qui  apprenne  à  découvrir  sur 
le  visage  les  inclinations  de  l'âme  :  c'était  un  hom- 
me sur  qui  j'avais  fondé  une  confiance  absolue.  — 
(  Entrent  Macbeth  ,   Banquo  ,   Rosse   et  An^us.  ) 


ACTE   I,    SCÈNE    IV.  3^3 

0  mon  très-digne  cousin ,  je  sentais  déjà  peser  sur 
moi  un  reproche  d'ingratitude.  Tu  as  tellement  pris 
les  devans,  que  la  plus  rapide  récompense  n'a  pour 
t'atteindre  qu'une  aile  encore  trop  lente.  —  Je  vou- 
drais que  tu  eusses  moins  me'ritë,  et  m'eusses  ainsi 
laissé  les  moyens  de  régler  moi-même  la  mesure  de 
ton  salaire  et  de  ma  reconnaissance.  Mais  il  me 
reste  seulement  à  te  dire  qu'il  t'est  dû  plus  qu'on  ne 
peut  acquitter  en  allant  au  delà  de  toute  récom- 
pense possible. 

MACBETH. 

Le  service  et  la  fidélité  que  je,  vous  dois,  en  s'ac- 
quittant,  se  récompensent  eux-mêmes.  Il  appar- 
tient à  votre  grandeur  de  recevoir  le  tribut  de  nos 
devoirs ,  et  nos  devoirs  nous  lient  à  votre  trône  et  à 
votre  état  comme  des  enfans  et  des  serviteurs ,  qui 
ne  feraient  que  ce  qu'ils  doivent  en  faisant  tout  ce 
qui  peut  mériter  votre  affection  et  votre  estime  ^"). 

DUNCAN. 

Sois  ici  le  bienvenu  :  je  viens  de  t'enraciner,  et 
travaillerai  à  te  faire  parvenir  à  la  plus  haute  crois- 
sance. —  Noble  Banquo,  tu  n'as  pas  moins  mérité, 
et  cela  ne  doit  pas  être  moins  connu.  Laisse-moi 
t'embrasser  et  te  serrer  contre  mon  cœur. 

BAWQUO. 

Si  j'y  acquiers  du  terrain ,  les  fruits  vous  en  ap- 
partiendront. 

DUNCAN. 

Tant  de  joies  accumulées,  prêtes  à  déborder  par 
leur  plénitude,  cherchent  à  se  cacher  dans  les  lar- 
mes de  la  tristesse.  Mes  fils ,  mes  parens ,  vous  tha- 


3^4  MACBETH, 

nés,  et  vous  après  eux  les  premiers  en  dignités, 
sachez  aujourd'hui  que  nous  voulons  transmettre 
notre  couronne  à  Malcolm,  l'aine  de  mes  enfans, 
qui  portera  de'sormais  le  titre  de  prince  de  Cum- 
berland  ;  honneur  qui  ne  lui  doit  pas  profiter  à  lui 
seul ,  et  sans  en  amener  d'autres  à  sa  suite ,  mais 
qui  fera  briller  comme  autant  d'étoiles  des  distinc- 
tions nouvelles  sur  tous  ceux  qui  les  ont  méritées. 
-—Partons  pour  Inverness;  je  veux  vous  avoir  de 
nouvelles  obligations. 

MACBETH. 

C'est  une  fatigue  pour  moi  que  le  repos  quand  je 
ne  vous  le  consacre  pas.  Je  veux  vous  annoncer 
moi-même,  et  remplir  ma  femme  de  joie  par  la 
nouvelle  de  votre  arrivée.  Ainsi,  je  prends  hum- 
blement congé  de  vous. 

DUNCAN, 

Mon  digne  Cawdor  ! 

MACBETH,  à  part. 

Le  prince  de  Cumberland!  Voilà  un  obstacle  sur 
lequel  je  dois  trébucher  si  je  ne  saute  par-dessus, 
car  il  se  trouve  dans  mon  chemin.  — Étoiles,  cachez 
vos  feux;  que  la  lumière  ne  puisse  voir  mes  pro- 
fonds et  noirs  désirs  ;  que  l'oeil  se  ferme  au  mouve- 
ment de  la  main.  Mais  il  faut  que  cela  se  fasse,  ce 
que  mon  œil  craindra  de  voir  lorsque  cela  sera  fait! 

(  Il  sort.  ) 
DUNCAN. 

C'est  la  vérité,  digne  Banquo,  il  est  aussi  vaillant 
que  vous  le  dites  :  je  me  repais  des  éloges  qu'on  lui 


ACTE  I,  SCÈNE  V.  375 

donne;  c'est  pour  moi  un  festin.  Suivons-le  tandis 
que  ses  soins  nous  devancent  pour  nous  préparer 
un  bon  accueil.  C'est  un  parent  sans  égal. 

(  Fanfares.  —  Ils  sortent.  ) 

SCÈNE   V. 

A  Inverness.  —  Un  appartement  du  château  de  Macbeth. 

Entre  LADY  MACBETH,  lisant  une  lettre. 

((  Elles  sont  venues  à  moi  au  jour  du  succès,  et  j'ai 
))  appris  par  le  plus  incontestable  témoignage  qu'en 
»  elles  résidait  une  intelligence  plus  qu'humaine. 
))  Lorsque  je  brûlais  de  leur  faire  d'autres  ques- 
»  tions ,  elles  se  sont  confondues  dans  l'air  et  y  ont 
»  disparu.  J'étais  encore  éperdu  de  surprise  lorsque 
»  des  envoyés  du  roi  sont  venus  me  saluer  thane  de 
i)  Cawdor.  C'était  sous  ce  titre  que  les  sœurs  du 
»  Destin  s'étaient  d'abord  adressées  à  moi,  me  ren- 
»  voyant  ensuite  aux  événemens  à  venir  par  ces  au- 
»  très  paroles  :  Salut,  toi  qui  seras  roi.  J'ai  cru  que 
»  cela  était  bon  à  te  faire  connaître,  chère  com- 
»  pagne  de  ma  grandeur  :  je  n'ai  pas  voulu  te  frus- 
»  trer  de  ta  portion  de  joie,  en  te  laissant  ignorer  les 
i)  grandes  destinées  qui  me  sont  promises.  Place  ceci 
»  dans  ton  cœur.  Adieu.  » 

Tu  es  thane  de  Glamis  et  de  Cawdor ,  et  tu  se- 
ras aussi  ce  qu'on  t'a  prédit.  —  Cependant  je  crains 
ta  nature  trop  abondamment  composée  du  lait  des 
tendresses  humaines  pour  te  conduire  par  le  che- 
min le  plus  court.  Tu  voudrais  bien  t'agrandir,  tu 


376  MACBETH, 

n'es  pas  sans  ambition  ;  mais  tu  ne  la  voudrais  pas 
accompagnée  du  crime  :  ce  que  tu  veux  orgueilleu- 
sement ,  tu  le  voudrais  saintement  ;  tu  ne  voudrais 
pas  être  déloyal,  et  cependant  tu  voudrais  acquérir 
déloyalement.  Noble  Glamis,  ce  que  tu  veux  obtenir 
te  crie  :  «  Voilà  ce  qu'il  te  faut  faire  si  tu  prétends 
obtenir.  ))  Voilà  ce  que  tu  crains  de  faire  plutôt  que 
tu  ne  désires  que  cela  ne  soit  pas  fait.  Hâte-toi 
d'arriver,  que  je  transmette  à  ton  oreille  le  courage 
qui  m'anime ,  et  que  ma  langue  valeureuse  dompte 
tout  ce  qui  pourrait  arrêter  ta  route  vers  ce  cercle 
d'or  dont  les  destins  et  cette  assistance  surnaturelle 
semblent,  d'accord,  vouloir  te  couronner.  —  (Entre 
un  serviteur.  )  Quelles  nouvelles  apportes-tu  ? 

LE   SERVITEUR. 

Le  roi  arrive  ici  ce  soir. 

LADY  MACBETH. 

Il  faut  que  tu  aies  perdu  le  sens.  Ton  maître 
n'est-il  pas  avec  lui?  Si  ce  que  tu  dis  était  vrai,  il 
m'aurait  avertie  de  me  préparer  à  recevoir  le  roi. 

LE  SERVITEUR. 

Avec  votre  permission ,  rien  n'est  plus  vrai  ; 
notre  thane  est  en  chemin  :  un  de  mes  camarades 
a  été  chargé  de  le  devancer.  Hors  d'haleine  ,  et  pres- 
que mort  de  fatigue ,  à  peine  a-t-il  eu  la  force  d'ac- 
complir son  message. 

LADY  MACBETH. 

Prends  soin  de  lui  -,  il  apporte  de  grandes  nou- 
velles !  (  Le  serviteur  sort.  )  La  voix  est  près  de  man- 
quer au  corbeau  lui-même,  dont  les  croassemens 


ACTE   I,   SCÈNE  V.  877 

annoncent  l'entrée  fatale  de  Duncan  dans  l'inteVieur 
de  mes  murailles.  —  Venez,  venez,  esprits  qui  ex- 
citez les  pensées  homicides;  dépouillez-moi  de  mon 
sexe  en  cet  instant ,  et  remplissez-moi  du  sommet 
de  la  tête  jusqu'à  la  plante  des  pieds,  remplissez- 
moi  delà  plus  atroce  cruauté.  Epaississez  mon  sang; 
fermez  tout  accès  ,  tout  passage  aux  remords  ;  et 
que  la  nature  ,  par  aucun  retour  d'une  pitié  re- 
pentante, ne  vienne  ébranler  mon  cruel  projet, 
ou  faire  trêve  à  son  exécution  ^^^\  Venez  dans  mes 
mamelles  changer  mon  lait  en  fiel ,  ministres  du 
meurtre  ;  venez,  quelque  part  que  vous  soyez ,  sub- 
stances invisibles,  occupées  à  épier  le  moment  de 
nuire  au  genre  humain.  — Viens,  épaisse  nuit; 
enveloppe-toi  des  plus  noires  fumées  de  l'enfer,  afin 
que  mon  poignard  acéré  ne  voie  pas  la  blessure  qu'il 
va  faire,  et  que  le  ciel  ne  puisse,  perçant  d'un  re- 
gard ta  ténébreuse  couverture,  me  crier  :  Ariêtel 
arrête!  —  (^Entre  Macbeth.  )  Illustre  Glamis,  digne 
Cawdor,  élevé  encore  au-dessus  de  ces  deux  titres 
par  le  salut  qui  les  a  suivis ,  ta  lettre  m'a  transpor- 
tée au  delà  de  ce  présent  rempli  d'ignorance,  et  je 
sens  déjà  l'avenir  exister  pour  moi. 

MACBETH. 

Mon  cher  amour,  Duncan  arrive  ici  ce  soir. 

LADY  MACBETH. 

Et  quand  part-il  d'ici  ? 

MACBETH. 

Demain  ;  c'est  son  projet. 


S^S  MACBETH, 

LADY  MACBETH. 

Oh  !  jamais  le  soleil  ne  verra  ce  demain.  —  Vo- 
tre visage,  mon  cher  thane,  est  un  livre  où  l'on 
pourrait  lire  d'étranges  choses.  Pour  cacher  vos  des- 
seins dans  cette  circonstance,  prenez  lemaintien  qui 
convient  à  la  circonstance;  que  vos  yeux,  vos  gestes, 
votre  langue ,  donnent  la  bienvenue  ;  paraissez  tel 
que  la  fleur  innocente ,  mais  que  le  serpent  soit 
caché  dessous.  Il  faut  avoir  soin  de  l'hôte  qui  nous 
arrive  :  c'est  moi  que  vous  chargerez  de  dépêcher 
le  grand  ouvrage  de  cette  nuit,  après  lequel  nos 
nuits  et  nos  jours  ne  reconnaîtront  plus  d'autre 
règle  que  le  pouvoir  souverain. 

MACBETH. 

Nous  en  reparlerons. 

LADY  MACBETH. 

Songez  seulement  à  montrer  un  visage  serein  : 
changer  de  visage  est  toujours  un  signe  de  crainte. 
' — Laissez  tout  le  reste  à  mes  soins. 

(  Ils  sortent.  ) 


ACTE   I,  SCÈNE  VI.  879 

SCÈNE  VI. 

Toujours  à  Inverness,  devant  le  château  de  Macbeth. 

(  Hautbois.  — >  Cortège  composé  des  gens  de  Macteth.  ) 

Entrent  DUNCAN,  MALCOLM,  DONALBAIN,  BAN- 
QUO,  LENOX,  MACDUFF,  ROSSE,  ANGUS; 

suite. 

DUNCAN. 

Ce  château  occupe  une  riante  situation;  l'air  , 
doux  et  léger,  pénètre  agre'ablement  dans  les  sens 
calmés. 

BANQUO. 

Cet  hôte  des  étés,  le  martinet,  habitant  des  tem- 
ples, cherchant  en  ces  lieux  le  séjour  qu'il  aime, 
nous  annonce  que  l'haleine  des  cieux  les  caresse 
avec  amour.  Pas  une  frise  saillante ,  pas  une  corni- 
che ,  pas  un  seul  angle  commode  où  cet  oiseau  n'ait 
suspendu  son  lit  et  le  berceau  de  ses  enfans.  Par- 
tout où  ces  oiseaux  nichent  et  se  voient  fréquem- 
ment, je  l'ai  remarqué,  l'air  est  toujours  pur. 

(  Entre  lady  Macbeth.  ) 

DUNCAN. 

Voyez,  voilà  notre  honorable  hôtesse.  — L'amitié 
qui  s'attache  à  nous  nous  cause  quelquefois  des  em- 
barras que  nous  accueillons  encore  avec  des  remer- 
cîmens,  comme  des  marques  d'alFection.  Ainsi  je  suis 
pour  vous  une  occasion  d'apprendre  à  prier  Dieude 
nous  récompenser  de  vos  peines ,  et  à  nous  remer- 
cier de  l'embarras  que  nous  vous  donnons. 


3Ho  MACBETH,     ' 

LADY   MACBETH. 

Tout  notre  effort,  fût-il  double'  et  redouble'  ne 
serait  qu'une  faible  et  solitaire  offrande  à  opposer 
à  ce  large  amas  d'honneurs  dont  votre  majesté'  ac- 
cable notre  maison.  Vos  anciens  bienfaits,  et  les  di- 
gnités nouvelles  que  vous  venez  d'accumuler  sur  les 
premières,  nous  laissent  sous  l'engagement  de  prier 
pour  vous  '^^^K 

DUNCAN. 

Oii  est  le  thane  de  Cawdor?  Nous  courions  sur  ses 
talons,  et  voulions  être  son  introducteur  auprès  de 
vous;  mais  il  est  bon  cavalier,  et  la  force  de  son 
amour,  aussi  aiguë  que  son  éperon ,  lui  a  fait  at- 
teindre sa  maison  avant  nous.  Belle  et  noble  lady, 
nous  serons  votre  hôte  pour  cette  nuit. 

LADY  MACBETH. 

Vos  serviteurs  ne  se  regarderont  jamais  eux- 
mêmes,  les  leurs  et  tout  ce  qu'ils  possèdent,  que 
comme  des  biens  tenus  en  compte,  pour  les  faire 
sans  cesse,  et  selon  le  plaisir  de  votre  grandeur, 
servir  à  la  balance  de  ce  qu'elle  a  droit  de  réclamer 
comme  sien. 

DUNCAN. 

Donnez-moi  votre  main,  conduisez-moi  vers  votre 
hôte;  nous  l'aimons  grandement,  et  continuerons 
de  répandre  sur  lui  nos  bienfaits.  — Avec  la  permis- 
sion de  notre  hôtesse. 

(  Ils  sortent.  ) 


ACTE   I,  SCÈNE  VII.  38. 

SCÈNE  YII. 

Toujours  à  Inverness.  —  Un  appartement  dans  le  château  de 
Macbeth.  Des  hautbois,  des  flambeaux. 

Entrent  et  passent  sur  le  théâtre  un  maître  d'hôtel 
et  plusieurs  domestiques  portant  des  plats  et  des 
choses  de  service.  Entre  ensuite  MACBETH. 

MACBETH. 

Si  lorsque  ce  sera  fait  c'était  fini ,  le  plus  tôt  fait 
serait  le  meilleur.  Si  l'assassinat  tranchait  à  la  fois 
toutes  ses  conséquences ,  et  que  le  moment  qui  le 
termine  lui  livrât  le  succès^  qu'après  ce  seul  coup 
on  pût  dire ,  Voilà  tout ,  voilà  qui  finit  tout  ;  au 
moins  ici-bas ,  sur  ce  rivage ,  sur  cette  île  étroite 
du  temps,  nous  jetterions  au  hasard  la  vie  à  venir. 
—  Mais  en  pareil  cas ,  nous  subissons  toujours  cet 
arrêt ,  que  les  sanglantes  leçons  enseignées  par  nous 
tournent,  une  fois  apprises,  à  la  ruine  de  leur  in- 
venteur. La  Justice ,  à  la  main  toujours  égale  ,  fait 
accepter  à  nos  propres  lèvres  le  calice  empoisonné 
que  nous  avons  composé  nous-mêmes.  —  Il  est  ici 
sous  la  foi  d'une  double  sauvegarde.  D'abord  je  suis 
son  parent  et  son  sujet,  deux  puissans  motifs  contre 
cette  action  ;  ensuite  je  suis  son  hôte ,  et  devrais 
fermer  la  porte  à  son  meurtrier,  loin  de  saisir  moi- 
même  le  couteau.  D'ailleurs  ce  Duncan  est  né  d'un 
caractère  si  doux ,  il  a  rempli  sa  tâche  de  roi  d'une 
•  manière  si  irréprochable ,  que  ses  vertus  ,  comme 
des  anges  à  la  voix  de  trompette ,  s'élèveront  contre 


383  MACBETH, 

la  damnable  atrocité  du  crime  de  sa  destruction  ;  et 
la  pitié',  semblable  à  un  pauvre  petit  nouveau-né 
tout  nu,  fendant  les  tourbillons  ,  ou  portée  comme 
un  chérubin  du  ciel  sur  les  invisibles  courriers  de 
l'air,  frappera  si  vivement  tous  les  yeux  de  l'hor- 
reur de  cette  action  ,  que  leurs  larmes  en  éteindront 
le  souffle  du  vent.  Je  n'ai  pour  presser  les  flancs  de 
mon  projet  d'autre  éperon  cjue  cette  ambition  qui, 
s'élançant  et  se  retournant  sur  elle-même,  retombe 
sans  cesse  sur  lui  ^'^K  —  (Entre  lad/  Macbeth.)  Eh 
bien ,  quelles  nouvelles  ? 

LADY   MACBETH. 

Il  a  bientôt  soupe  :  pourquoi  avez-vous  quitté  la 
salle? 

MACBETH. 

M'a-t-il  demandé  ? 

LADY  MACBETH. 

Sans  doute  ;  ne  le  savez-vous  pas  ? 

MACBETH. 

Nous  n'avancerons  pas  plus  loin  dans  ce  dessein. 
Il  vient  de  me  combler  d'honneurs,  et  j'ai  acquis 
parmi  les  hommes  de  toutes  les  classes  une  réputa- 
tion brillante  comme  l'or,  dont  je  dois  me  parer 
dans  l'éclat  de  sa  première  fraîcheur,  au  lieu  de 
m'en  dépouiller  si  vite. 

LADY  MACBETH. 

Etait-elle  dans  l'ivresse  cette  espérance  dont  vous 
vous  étiez  fait  honneur?  a-t-elle  dormi  depuis?  et 
ne  se  réveille-t-elle  maintenant  que  pour  devenir  si 
pâle  et  si  livide  à  l'aspect  de  ce  qu'elle  a  fait  de  si 
bon  coeur  ?  Dès  ce  moment  je  commence  à  juger 


ACTE    I,   SCÈNE  VII.  3^3 

par-là  de  ton  amour  pour  moi.  Craindras-tu  de 
montrer  tes  actions  et  ta  puissance  égales  à  ton  de- 
sir?  aspireras-tu  à  ce  que  tu  regardes  comme  l'or- 
nement de  la  vie,  pour  vivre  en  lâche  à  tes  propres 
yeux,  laissant,  comme  le  pauvre  chat  du  proverbe, 
le  Je  71  ose  pas  se  placer  sans  cesse  auprès  du  je  vou- 
drais bien  "^'^^  ? 

MACBETH. 

Laisse-moi  en  paix,  je  t'en  prie;  j'ose  tout  ce  qui 
appartient  à  un  homme  :  celui  qui  ose  davantage 
n'en  est  pas  un. 

LADY  MACBETH. 

A  quelle  bête  apparteniez-vous  donc  lorsque  vous 
vous  êtes  ouvert  à  moi  de  cette  entreprise?  Quand 
vous  avez  osé  la  former,  c'est  alors  que  vous  étiez 
un  homme;  et  en  osant  devenir  plus  grand  que 
vous  n'étiez ,  vous  n'en  seriez  que  plus  homme.  Ni 
l'occasion  ni  le  lieu  ne  vous  secondaient  alors,  et 
cependant  vousvouliez  lesfaire  naître  l'une  et  l'autre  : 
elles  se  sont  faites  d'elles-mêmes;  et  vous,  par  l'à- 
propos  qu'elles  vous  offrent,  vous  voilà  défait!  J'ai 
allaité  ,  et  je  sais  combien  il  est  doux  d'aimer 
le  petit  enfant  qui  suce  mon  lait  :  eh  bien,  au  mo- 
ment où  il  me  souriait ,  j'aurais  arraché  ma  ma- 
melle de  ses  molles  mâchoires,  et  je  lui  aurais  fait 
sauter  la  cervelle ,  si  je  l'avais  juré  comme  vous  avez 
juré  ceci. 


MACBETH. 


Si  nous  allions  manquer  notre  coup? 

LADY  MACBETH. 

Nous ,  manquer  notre  coup  !  Songez  seulement  à 
cheviller  votre  coui-age  en  quelque  lieu  d'où  il  ne 


384  MACBETH, 

bouge  plus,  et  nous  ne  manquerons  pas  notre 
coup.  Lorsque  Duncan  sera  endormi  (et  le  fatigant 
voyage  qu'il  a  fait  aujourd'hui  va  l'entrainer  dans 
un  sommeil  profond  ) ,  j'aurai  soin  ,  moi ,  à  force 
de  vin  et  de  sante's,  de  décomposer  si  bien  ses  deux 
chambellans,  que  leur  me'moire,  cette  gardienne 
des  ide'es,  ne  sera  plus  qu'une  fume'e ,  et  le  re'servoir 
de  leur  raison  un  alambic.  Lorsqu'un  sommeil  bru- 
tal accablera  comme  la  mort  leurs  corps  saturés  de 
boisson,  que  ne  pouvons-nous  pas  exécuter  ,  vous  et 
moi ,  sur  Duncan  laissé  sans  défense?  Que  ne  pou- 
vons-nous pas  imputer  à  ses  officiers  pleins  de  vin , 
qui  porteront  pour  nous  le  crime  de  ce  grand  meur- 
tre? 

MACBETH. 

Ne  mets  au  jour  que  des  fils,  car  la  trempe  de  ton 
âme  inflexible  ne  peut  convenir  qu'à  des  hommes. 
—  En  effet,  ne  pourra-t-on  pas  croire,  lorsque  nous 
aurons  teint  de  sang,  dans  leur  sommeil,  ces  deux 
gardiens  de  sa  chambre ,  et  frappé  avec  leurs  poi- 
gnards ,  que  ce  sont  eux  qui  ont  fait  le  coup  ? 

LADY  MACBETH. 

Et  qui  osera  le  voir  autrement ,  lorsque  nous  fe- 
rons tout  retentir  de  nos  douleurs  et  des  cris  que 
nous  donnerons  à  sa  mort? 

MACBETH. 

Me  voilà  décidé  ;  et  tous  les  agens  de  l'action  sont 
tendus  en  moi  à  cette  terrible  exécution.  Sortons ,  et 
amusons-les  par  les  plus  beaux  dehors  :  la  trahison 
du  visage  doit  cacher  les  secrets  du  coeur  d'un  traître. 

(Ils  sortent.) 

FIN  DU   PREMIER  ACTE. 


ACTE  II,  SCÈNE  I.  385 


r*'W»%'*'*\'\/%  VV%'%X'»'V\'\'\''»fl,Via  V»l%'l'V»\'\(%*/*'\^'V*\'»f%  ^'ta^^fl^^/XA/^f*  Vïl^l/^lVfc^^^'VM^lrtL'Vl;!^ 


ACTE  DEUXIEME, 


SCÈNE  PREMIÈRE. 

Toujours  à  Inverness.  —  Cour  dans  l'intérieur  du  château. 

Entrent  BANQUO  et  FLEANCE,  précèdes  d'un  do- 
mestique qui  porte  un  flambeau. 

BAjSTQUO. 

Ou  en  sommes-nous  de  la  nuit,  mon  enfant? 

FLEANCE, 

La  lune  est  descendue  sous  l'horizon  ;  je  n'ai  point 
entendu  sonner  l'heure. 

BANQUO. 

Elle  se  couche  à  minuit. 

FLEANCE. 

Cela  e'tant,  il  est  plus  de  minuit,  monsieur. 

BANQUO. 

Tiens,  prends  mon  épée.  —  Ils  sont  économes 
dans  le  ciel;  toutes  leurs  chandelles  sont  e'teintes. — 
Prends  encore  cela  ;  le  besoin  du  sommeil  pèse  sur 
moi  comme  du  plomb,  et  cependant  je  ne  voudrais 
pas  dormir.  Miséricorde  du  ciel,  réprimez  dans  mon 
sein  ces  détestables  pensées  oii  se  laisse  aller  la  na- 

TOM.    III.  25 


386  MACBETH, 

^i^^U  ture  pendant  notre  repos.  (Entre  Macbeth ,  avec  un 

domestique  portant  un  flambeau. )(A  Fleance.)^oxinQ~ 
moi  mon  épée.  —  Qui  est  là? 

MACBETH. 

Un  ami. 

BANQUO. 

Quoi,  monsieur!  pas  encore  au  lit?  Le  roi  est 
couché.  —  Je  ne  l'ai  jamais  vu  dans  une  telle  gaieté  : 
vos  officiers  ont  reçu  de  sa  part  de  grandes  largesses  ; 
il  offre  ce  diamant  à  votre  épouse ,  en  la  saluant  du 
nom  de  la  plus  aimable  hôtesse;  et  il  s'est  retiré 
satisfait  au  delà  de  toute  expression. 

MACBETH. 

N'étant  pas  préparés  à  le  recevoir ,  notre  volonté 
s'est  trouvée  assujettie  à  un  défaut  de  moyens  qui  ne 
lui  a  pas  permis  de  s'exercer  aussi  librement  qu'elle 
l'aurait  fait. 

BANQUO. 

Tout  s'est  bien  passé.  — La  nuit  dernière  j'ai  rêvé 
des  trois  sœurs  du  Destin  :  elles  se  sont  montrées 
assez  véridiques  à  votre  égard. 

MACBETH. 

Je  n'y  songe  plus.  Cependant,  quand  nous  en 
trouverons  le  temps ,  je  voudrais  que  vous  pussiez , 
si  cela  vous  convient,  me  donner  quelques  momens 
pour  en  causer  avec  vous. 

BANQUO. 

Quand  cela  vous  sera  agréable. 

MACBETH. 

Si  vous  vous  unissez  à  mes  combinaisons,  lors- 


ACTE  II,  SCÈNE   I.  387 

qu'elles  auront  lieu  il  vous  en  reviendra  de  l'hon- 
neur ^''^K 

BANQUO. 

Je  me  déterminerai  pour  ce  qui  ne  m'exposera 
pas  à  le  perdre  en  cherchant  à  l'augmenter,  et  me 
laissera  conserver  un  coeur  loyal  et  une  fidélité  sans 
reproche. 

MACBETH. 

En  attendant ,  bonne  nuit. 

BANQUO. 

Grand  merci,  monsieur;  je  vous  en  souhaite  au- 
tant. 

(  Banque  et  Fleance  sortent.  ) 
MACBETH. 

Va,  dis  à  ta  maîtresse  de  sonner  un  coup  de  clo- 
che quand  ma  boisson  sera  prête.  Va  te  mettre  au 
lit.  (  Le  domestique  sort.  )  —  Est-ce  un  poignard 
que  je  vois  là  devant  moi ,  la  poignée  tournée  vers 
ma  main  .^  Viens,  que  je  te  saisisse.  —  Je  ne  te 
tiens  pas,  et  cependant  je  te  vois  toujours.  Fatale 
vision ,  n'es-tu  pas  sensible  au  toucher  comme  à  la 
vue?  ou  n'es-tu  qu'un  poignard  né  de  ma  pensée, 
le  produit  mensonger  d'une  tête  fatiguée  du  batte- 
ment de  mes  artères?  Pourtant  je  te  vois,  et  sous 
une  forme  aussi  palpable  que  celui  que  je  tire  en  ce 
moment.  Tu  me  marques  le  chemin  que  j'allais 
suivre,  et  l'instrument  dont  j'allais  me  servir.  — 
Ou  mes  yeux  sont  de  mes  sens  les  seuls  abusés ,  ou 
bien  ils  valent  seuls  tous  les  autres.  —  Je  te  vois  tou- 
jours ,  et  sur  ta  lame,  sur  ta  poignée,  je  vois  des 
gouttes  de  sang  qui  n"y  étaient  pas  tout  à  l'heure. — 
11  n'y  a  là  rien  de  réel.  C'est  mon  projet  sanguinaire 


388  MACBETH, 

qui  prend  cette  forme  à  mes  yeux.  —  Maintenant 
sur  la  moitié  du  monde  la  nature  semble  morte ,  et 
des  songes  funestes  abusent  le  sommeil  enveloppé  de 
rideaux.  Maintenant  les  sorcières  célèbrent  leurs 
sacrifices  à  la  pâle  Hécate.  Voici  l'heure  oii  le  meur- 
tre décharné ,  averti  par  sa  sentinelle  le  loup, 
dont  les  hurlemens  lui  servent  de  mot  du  guet ,  dé- 
robant, comme  Tarquin  le  ravisseur,  ses  pas  allon- 
gés, s'avance  semblable  à  un  spectre  vers  l'exécution 
de  ses  desseins.  —  0  toi,  terre  solide  et  ferme, 
garde-toi  d'entendre  mes  pas  ,  quelque  chemin  qu'ils 
prennent,  de  peur  que  tes  pierres  n'aillent  se  dire 
entre  elles  oii  je  suis ,  et  ravir  à  ce  moment  l'horri- 
ble occasion  qui  lui  convient  si  bien.  —  Tandis  que 
je  menace ,  il  vit.  —  Les  paroles  portent  un  souffle 
trop  froid  sur  la  chaleur  de  l'action.  (  La  cloche 
sonne.  )  —  J'y  vais.  C'en  est  fait,  la  cloche  me  solli- 
cite. Ne  l'entends  pas,  Duncan  ;  c'est  la  cloche  mor- 
tuaire qui  t'appelle  au  ciel  ou  aux  enfers. 

(Il  sort.) 

SCÈNE  IL 

Au  même  lieu. 

LADY  MACBETH  entre. 

LADY  MACBETH. 

Ce  qui  les  a  enivrés  m'a  enhardie,  ce  qui  les  a 
éteints  m'a  remplie  de  flamme.  — Écoutons;  silence! 
C'est  le  cri  du  hibou,  fatal  sonneur  qui  donne  le 
plus  funeste  bonsoir. — H  est  à  son  ouvrage;  les  portes 
sont  ouvertes,  et  les  serviteurs,  pleins  de  vin,  se 


ACTE   II,  SCÈNE   II.  3B9 

moquent  en  ronflant  du  devoir  de  leur  office.  J'ai 
composé  leur  boisson  du  soir  "^''^  de  telle  sorte  que 
la  Nature  et  la  Mort  débattent  entre  elles  s'ils  vivent 
ou  meurent. 

MACBETH,  derrière  le  tliéâtre. 

Qui  est  là?  quoi?  holà! 

LADY  MACBETH. 

Hélas  !  je  tremble  qu'ils  ne  se  soient  éveillés  et  que 
la  chose  ne  soit  pas  faite.  Nous  sommes  perdus  si  la 
tentative  n'est  pas  suivie  de  l'action.  Écoutons. — 
J'avais  apprêté  leurs  poignards,  il  ne  pouvait  man- 
quer de  les  voir.  —  S'il  n'eût  pas  ressemblé  à  mon 
père  endormi,  je  m'en  serais  chargée. — Mon  mari! 

MACBETH. 

J'ai  frappé  le  coup. — N'as-tu  pas  entendu  un 
bruit  ? 

LADY    MACBETH. 

J'ai  entendu  crier  la  chouette  et  chanter  le  gril- 
lon. —  N'avez-vous  pas  parlé? 

MACBETH. 

Quand  ? 

LADY  MACBETH. 

Tout  à  l'heure. 

MACBETH. 

Comme  je  descendais  ? 

LADY  MACBETH. 

Oui. 

MACBETH. 

Écoute.  —  Qui  couche  dans  la  seconde  chambre? 

LADY  MACBETH. 

Donalbain. 


390  MACBETH, 

MACBETH,  regardant  ses  mains. 

C'est  là  une  triste  vue  ! 

LADY  MACBETH. 

Quelle  folie  d'appeler  cela  une  triste  vue  ! 

MACBETH. 

L'un  des  deux  a  ri  dans  son  sommeil,  et  l'autre  a 
crie' ,  au  meurtre  !  Ils  se  sont  éveillés  l'un  et  l'autre  : 
je  me  suis  arrêté  les  écoutant;  mais  ils  ont  fait 
leurs  prières  et  se  sont  remis  à  dormir. 

LADY  MACBETH. 

Ils  sont  deux  logés  dans  la  même  chambre. 

MACBETH. 

L'un  s'est  écrié  :  Dieu  nous  assiste  !  et  l'autre , 
amen,  comme  s'ils  m'avaient  vu,  avec  ces  mains  de 
bourreau,  écoutant  ce  qu'ils  disaient;  et  je  n'ai  pu 
répondre  amen  lorsqu'ils  disaient  Dieu  nous  assiste! 

LADY  MACBETH. 

N'allez  pas  creuser  cette  idée. 

MACBETH. 

Mais  pourquoi  n'ai-je  pu  prononcer  amen?  Je 
n'avais  jamais  eu  autant  de  besoin  d'une  bénédic- 
tion ,  et  amen  s'est  arrêté  dans  mon  gosier. 

LADY  MACBETH. 

Il  ne  faut  pas  se  travailler  ainsi  l'esprit  sur  ces 
sortes  d  actions  ;  on  en  deviendrait  fou. 

MACBETH. 

Il  m'a  semblé  entendre  une  voix  crier:  «  Plus  de 
sommeil!  Macbeth  tue  le  sommeil,  l'innocent  som- 


ACTE  II,  SCÈNE  IL  Sgi 

meil,  le  sommeil  qui  remet  en  ordre  l'écheveau  con- 
fus de  nos  soucis;  le  sommeil,  mort  tranquille  de  la 
vie  de  chaque  jour,  bain  accordé  à  l'âpre  travail , 
baume  de  1  ame  malade ,  loi  tutélaire  de  la  nature , 
l'aliment  principal  du  tutélaire  festin  de  la  vie.  » 

LADY  MACBETH. 

Que  voulez-vous  dire  ? 

MACBETH. 

Elle  criait  toujours  dans  toute  la  maison  :  «  Plus 
de  sommeil  !  Glamis  a  tué  le  sommeil  ;  ainsi  Caw- 
dor  ne  dormira  plus ,  Macbeth  ne  dormira  plus  !  >» 

LADY  MACBETH. 

Qui  criait  donc  ainsi  ?  —  Quoi  !  digne  thane , 
vous  laissez  votre  noble  courage  se  relâcher  jusqu'à 
ces  rêveries  d'un  cerveau  malade?  Allez,  prenez  de 
l'eau ,  et  lavez  votre  main  de  cette  tache  qui  té- 
moigne contre  vous.  —  Pourquoi  avez-vous  apporté 
ici  ces  poignards?  Il  faut  qu'ils  restent  de  l'autre 
côté.  Allez ,  reportez-les,  et  teignez  de  sang  les  deux 
serviteurs  endormis. 

MACBETH. 

Je  n'y  rentrerai  pas;  je  suis  effrayé  en  songeant  à 
ce  que  j'ai  fait.  Le  regarder  de  nouveau  !  non ,  je 
n'ose. 

LADY  MACBETH. 

Que  vous  êtes  faible  dans  vos  résolutions  !  —  Don- 
nez-moi ces  poignards.  Ceux  qui  dorment,  ceux  qui 
sont  morts ,  ressemblent  à  des  figures  peintes  ;  il  n'y 
a  que  l'oeil  de  l'enfance  qui  s'effraie  à  la  vue  d'un 
diable  en  peinture.  S'il  a  coulé  du  sang  autour  de 


3c)2  MACBETH, 

lui,  j'en  rougirai  la  face  des  deux  serviteurs,  car  il 

faut  que  le  crime  leur  soit  attribué  ^^^K 

(Elle  sort.) 
(  On  frappe  derrière  le  the'âtre.  ) 

MACBETH. 

Pourquoi  frappe-t-on  ainsi?  —  Que  suis-je  donc 
devenu ,  que  le  moindre  hruit  m'e'pouvante  ?  — 
Quelles  mains  j'ai  là  !  Elles  me  font  sortir  les  yeux 
de  la  tête.  — Prétendre  que  tout  l'oce'an  du  grand 
Neptune  puisse  laver  ce  sang  et  nettoyer  ma  main  ! 
Non,  en  vëritë;  ma  main  ensanglanterait  plutôt 
l'immensité  des  mers ,  et  ferait  de  leur  teinte  ver- 
dàtre  une  seule  teinte  rouge. 

(  Rentre  lady  MacLeth.  ) 

LADY  MACBETH. 

Mes  mains  sont  de  la  couleur  des  vôtres;  mais  j'ai 
honte  d'avoir  conservé  mon  coeur  si  Liane.  — J'en- 
tends frapper  à  la  porte  du  sud.  —  Retirons-nous 
dans  notre  chambre  :  un  peu  d'eau  va  nous  laver  de 
cette  action  ;  voyez  donc  combien  cela  est  aisé. 
Votre  courage  vous  a  abandonné  en  chemin.  (  On 
frappe.) — Écoutez  :  on  frappe  encore  plus  fort. 
Prenez  votre  robe  de  nuit ,  de  crainte  que  nous 
n'ayons  occasion  de  paraître  et  de  laisser  voir  que 
nous  étions  éveillés.  Ne  restez  donc  pas  ainsi  misé- 
rablement perdu  dans  vos  réflexions. 

MACBETH. 

Il  me  faut  rester  maintenant  avec  la  connaissance 
de  ce  que  j'ai  fait  !  — Mieux  vaudrait  n'avoir  plus  la 
connaissance  de  moi-même.  (  On  frappe.  )  —  Eveille 
Duncan  à  force  de  frapper.  — Plût  au  ciel  vraiment 
que  tu  le  pusses  ! 

(Ils  sortent.  ) 


ACTE    II,    SCÈNE    HT.  SgS 

SCÈNE  III. 

Entre  UN  PORTIER. 

(  On  frappe  derrière  le  théâtre.  ) 

On  frappe  ici ,  ma  foi.  Si  un  homme  était  le  por- 
tier de  l'enfer,  il  aurait  une  belle  habitude  de  tour- 
ner la  clef.  {On  frappe.  )  Frappe,  frappe,  frappe. 
Qui  est  là,  de  par  Belzëbut?  C'est  un  fermier  qui  s'est 
pendu  en  attendant  une  bonne  année.  Entrez  sur- 
le-champ  ,  et  ayez  soin  d'apporter  assez  de  mou- 
choirs ,  car  on  vous  fera  suer  ici  pour  cela.  (  On 
Jrappe.  )  Frappe  ,  frappe.  Qui  est  là  ,  au  nom  d'un 
autre  diable  ?  Par  ma  foi,  c'est  un  maître  jésuite  *^'9) 
qui  aurait  juré  pour  et  contre  chacun  des  bassins 
d'une  balance.  Il  a  commis  assez  de  trahisons  pour 
l'amour  de  Dieu  ,  et  cependant  le  ciel  n'a  pas  voulu 
entendre  à  ses  jésuitismes.  Entrez,  monsieur  le  jé- 
suite. {On frappe.)  Frappe,  frappe,  frappe.  Qui 
est  là  ?  Ma  foi ,  c'est  un  tailleur  anglais  qui  vient 
pour  avoir  rogné  sur  un  liaut-de-chausse  français  *^^°\ 
Allons ,  entrez  ,  monsieur  le  tailleur,  vous  pourrez 
chauffer  ici  votre  fer  à  repasser.  (  On  frappe.  ) 
Frappe,  frappe.  Jamais  un  moment  de  repos.  Qui 
êtes-vous  ?  Mais  cette  place  est  trop  froide  pour  un 
enfer  :  je  ne  veux  plus  faire  le  portier  du  diable. 
J'avais  eu  l'idée  de  laisser  entrer  un  homme  de 
toutes  les  professions  qui  vont  par  le  plus  joli  che- 
min au  feu  de  joie  éternel.  (  On  frappe.  )  Tout  à 
l'heure,  tout  à  l'heure.  {Il  ouvre.)  ie  vous  prie, 
n'oubliez  pas  le  portier. 


394  MACBETH, 

(  Entrent  Macduff  et  Lenox.  ) 

MACDUFF. 

Ami,  tu  t'es  donc  couché  bien  tard,  pour  dormir 
encore  ? 

LE  PORTIER. 

Ma  foi,  nous  vidions  encore  des  rasades  au  second 
cliant  du  coq  ;  et  la  boisson ,  seigneur ,  provoque 
grandement  trois  choses. 

MACDUFF. 

Quelles  sont-elles,  les  trois  choses  que  provoque 
le  boire? 

LE  PORTIER. 

Ma  foi ,  monsieur ,  c'est  le  rouge  au  nez ,  le  som- 
meil et  l'envie  de  pisser.  Pour  la  luxure ,  on  peut 
dire  qu'il  la  provoque  et  ne  la  provoque  pas  :  il  en 
donne  bien  le  désir,  mais  il  en  ôte  la  faculté;  en 
sorte  qu'on  peut  dire  que  le  vin  est  un  traître  envers 
la  luxure  :  il  la  cause  et  l'éjteint  ;  il  l'aiguillonne  et 
puis  l'arrête  en  chemin;  il  l'excite,  et  puis  la  dé- 
courage ;  il  la  trahit  par  un  sommeil  qui  lui  donne 
le  démenti,  puis  il  la  plante  là. 

MACDUFF. 

Je  crois ,  l'ami ,  que  le  vin  t'a  donné  un  démenti 
la  nuit  dernière. 

LE   PORTIER. 

Il  l'a  fait ,  seigneur,  à  mon  nez  et  à  ma  barbe; 
mais  je  lui  ai  revalu  sa  trahison  ;  et  me  trouvant , 
je  crois,  plus  fort  que  lui,  quoiqu'il  m'ait  tenu  quel- 
que temps  par  les  jambes,  je  lui  ai  fait  un  tour  qui 
vous  l'a  jeté  à  terre. 


ACTE   TI,   SCÈNE  III.  SgS 

MACDX3FF. 

Ton  maître  est-il  levé?  —  Nous  l'aurons  eVeillé 
en  frappant  à  la  porte.  —  Le  voici  qui  vient. 

(Entre  Macbeth.) 

LENOX. 

Bonjour,  noble  Macbeth. 

MACBETH. 

Bonjour  à  tous  les  deux. 

MACDUFF. 

he  roi  est-il  levé,  digne  thane? 

MACBETH. 

Pas  encore. 

MACDUFF. 

Il  m'a  ordonné  de  l'éveiller  de  bon  matin;  j'ai 
presque  laissé  passer  l'heure. 

MACBETH. 

Je  vais  vous  conduire  vers  lui. 

MACDUFF. 

Je  sais  que  vous  prenez  avec  plaisir  tout  cet  em- 
barras ,  et  cependant  c'en  est  un. 

MACBETH. 

Le  plaisir  que  l'on  prend  à  remplir  un  soin  en 
guérit  la  peine.  —  Voici  la  porte. 

MACDUFF. 

Je  prendrai  la  liberté  d'entrer,   car  il    me  l'a 
positivement  ordonné. 

(Macduffsort.  ) 
LENOX. 

Le  roi  part  aujourd'hui  d'ici? 


396  MACBETH, 

MACBETH, 

Il  part  :  il  a  donné  ses  ordres  en  conséquence. 

LENOX. 

La  nuit  a  e'té  bien  e'trange  !  Dans  le  lieu  où  nous 
couchions,  les  cheminées  ont  été'  abattues  par  lèvent  : 
l'on  a,  dit-on,  entendu  dans  les  airs  des  lamenta- 
tions, d'horribles  cris  de  mort,  et  des  voix  prédisant 
avec  des  accens  terribles  d'affreux  bouleversemens, 
des  événemens  confus,  nouvellement  éclos  du  sein 
de  ces  temps  désastreux.  L'oiseau  des  ténèbres  a 
poussé  toute  la  nuit  des  cris  aigus  ;  quelques-uns 
prétendent  que  la  terre ,  saisie  de  fièvre ,  a  tremblé. 

MACBETH. 

C'a  été  une  cruelle  nuit  ! 

LENOX. 

Ma  mémoire  n'est  pas  assez  ancienne  pour  m'en 
rappeler  aucune  qu'on  puisse  comparer  à  eelle-là. 

(  Rentre  Macduff.  ) 

MACDUFF. 

0  horreur  !  horreur  !  horreur  !  il  n'y  a  ni  cœur 
ni  langue  qui  puisse  te  concevoir  ou  t'exprimer. 

MACBETH  et  LENOX. 

Qu'est-ce  que  c'est  ? 

MACDUFF. 

L'abomination  a  fait  ici  son  chef-d'oeuvre.  Le 
meurtre  le  plus  sacrilège  a  ouvert  par  force  le 
temple  sacré  du  Seigneur,  et  a  dérobé  la  vie  qui  en 
animait  la  structure  ^""^K 

MACBETH. 

Que  dites-vous?  la  vie? 


ACTE   II,   SCÈNE  III.  397 

LENOX. 

Est-ce  du  roi  que  vous  parlez? 

MACDUFF. 

Venez ,  entrez  dans  sa  chambre  ,  et  que  vos  yeux 
s'éteignent  à  la  vue  d'une  nouvelle  Gorgone  :  ne  me 
demandez  pas  de  vous  en  dire  davantage.  Voyez, 
et  parlez  ensuite  vous-mêmes.  —  Qu'on  s'éveille, 
qu'on  s'éveille;  qu'on  sonne  le  tocsin.  (^Macbeth  et 
Lenox  sortent.  )  —  Meurtre  !  trahison  !  —  Banquo  , 
Donalbain ,  Malcolm ,  éveillez-vous  !  secouez  ce 
calme  sommeil  qui  n'est  qu'une  singerie  de  la  mort, 
et  venez  voir  la  mort  elle-même.  —  Levez-vous, 
levez-vous,  et  voyez  une  image  du  grand  jugement. 
—  Malcolm,  Banquo,  levez-vous  comme  de  vos 
tombeaux ,  et  avancez  comme  des  ombres ,  pour  êti-e 
en  accord  avec  l'horreur  de  ce  spectacle. 

(La  cloclie  sonne.  ) 
(Entre  lady  Macbeth  ) 

LADY  MACBETH. 

Pour  quelle  affaire  cette  odieuse  trompette  vient- 
elle  appeler  à  l'assemblée  tout  ce  qui  dort  dans  la 
maison?  Parlez,  parlez. 

MACDUFF. 

0  sensible  lady  !  ce  n'est  pas  à  vous  à  entendre  ce 
que  je  pourrais  vous  dire  :  ces  sons  tueraient  une 
femme  au  moment  où  ils  tomberaient  dans  son 
oreille.  —  (^Banquo  arrive.)  0  Banquo!  Banquo! 
notre  auguste  maître  est  assassiné  ! 

LADY  MACBETH. 

Oh  malheur  !  quoi ,  dans  notre  maison  ! 


3g8  MACBETH, 

BANQUO. 

Trop  cruel  malheur ,  n'importe  en  quel  lieu  !  — 
Cher  DufF  ^^^\  je  t'en  prie,  tâche  de  te  de'raentir  toi- 
même  et  de  me  dire  que  cela  n'est  pas  vrai. 

(  Rentrent  Macbeth  et  Lenox.  ) 

MACBETH. 

Si  j'étais  mort  une  heure  avant  cet  événement, 
j'aurais  terminé  une  vie  heureuse;  car  de  cet 
instant  il  n'y  a  plus  rien  d'important  dans  la  vie  de 
ce  monde,  tout  n'est  plus  que  vanité,  gloire,  gran- 
deur, tout  est  mort  ;  le  vin  de  la  vie  est  épuisé  et  ne 
laisse  plus  à  ces  voûtes  que  de  la  lie  à  étaler, 

(  Entrent  Malcolm  et  Donalbain.  ) 

DONALBAIN. 

Qu'est-il  arrivé  de  malheureux  ? 

MACBETH. 

Vous  l'êtes  et  ne  le  savez  pas  encore  :  la  première 
source  de  votre  sang,  la  fontaine  d'oii  vous  l'avez 
tiré  a  cessé  de  couler,  la  source  en  est  arrêtée. 

MACDUFF. 

Votre  royal  père  est  assassiné. 

MALCOLM. 

Oh  î  par  qui  ? 

LENOX. 

Suivant  les  apparences ,  par  ceux  qui  étaient 
chargés  de  garder  sa  chambre.  Leurs  mains  et  leurs 
visages  étaient  tout  souillés  de  sang,  ainsi  que  leurs 
poignards  que  nous  avons  trouvés ,  non  encore 
essuyés,  sur  leur  chevet.  Ils  ouvraient  des  yeux 


ACTE  II,  SCÈNE  III.  399 

effares  et  paraissaient  hors  d'eux-mêmes  :  à  les  voir , 
on  n'aurait  pu  leur  confier  la  vie  de  personne. 

MACBETH. 

Oh  !  que  je  me  repens  maintenant  du  mouvement 
de  fureur  qui  me  les  a  fait  tuer  ! 

MACDUFF. 

Pourquoi  donc  les  avez-vous  tue's? 

MACBETH. 

Eh  !  qui  peut  être  dans  le  même  moment  sage  et 
éperdu,  calme  et  furieux?  qui  peut  être  fidèle  et 
rester  neutre?  Personne.  La  rapidité  de  ma  violente 
affection  a  dépassé  ma  raison  plus  tardive.  Je  voyais 
ici  Duncan  étendu,  l'argent  de  sa  peau  entremêlé 
des  marques  dorées  de  son  sang;  et  ses  blessures 
ouvertes  semblaient  autant  de  brèches  aux  lois  de 
la  nature ,  par  où  devaient  s'introduire  les  ravages 
de  la  désolation...  Là  étaient  les  meurtriers  teints 
des  couleurs  de  leur  métier ,  et  leurs  poignards 
revêtus  de  sang.  Comment  à  de  tels  objets  pourrait 
se  contenir  celui  qui  a  un  coeur  pour  aimer,  et 
dans  ce  cœur  le  courage  de  manifester  son  amour? 

LADY  MACBETH. 

Aidez-moi  à  sortir  d'ici.  Oh  ! 

MACDUFF. 

Secourez  lady  Macbeth. 

MALCOLM, 

Pourquoi  demeurons-nous  sans  faire  usage  de 
notre  langue?  C'est  à  elle  surtout  qu'il  appartient 
d'exprimer  de  pareils  sentimens. 


4oo  MACBETH, 

DONALBAIN. 

Eh!  pourquoi  parlerions-nous  ici,  où  notre  desti- 
née fatale ,  cache'e  dans  le  trou  de  l'ogre ,  peut 
s'e'lancer  sur  nous  et  nous  saisir?  Fuyons  !  nos 
larmes  ne  sont  pas  encore  en  situation  de  couler. 

MALCOLM.  ..^ 
t. 

Ni  la  force  de  notre  chagrin  en  situation  de  se 
mettre  sur  le  pied  d'agir. 

BANQUO. 

Secourez  lady  Macbeth  (o/z  emporte  ladj  Mac- 
beth),  et  lorsque  nous  aurons  couvert  la  nudité'  de 
notre  faible  nature ,  qui  souffre  ainsi  exposée ,  ras- 
semblons-nous et  pénétrons  dans  cet  antre  sanglant, 
afin  d'en  connaître  le  fond.  Nous  sommes  ébranlés 
de  terreurs  et  de  doutes,  mais  je  suis  dans  la  puis- 
sante main  de  Dieu ,  et  de  là  je  combattrai  les 
desseins  secrets  d'une  méchanceté  perfide. 

MACBETH. 

Et  moi  aussi. 

TOUS. 

Et  nous  tous  de  même. 

MACBETH. 

Allons  promptement  nous  vêtir  tous  d'une  ma- 
nière convenable,  afin  de  nous  rassembler  ensuite 
dans  la  salle. 

TOUS. 

Volontiers. 

(Hs  sortent.) 
MALCOLM. 

Quel  parti  prenez-vous  ?  Ne  nous  associons  point 
avec  eux.  Montrer  une  douleur  qu'on  ne  sent  pas 


ACTE   II,  SCÈNE  IV.  4oi 

est  un  rôle  aisé  pour  l'homme  faux.  —  Je  me  retire 
en  Angleterre. 

DONALBAIN. 

Et  moi  en  Irlande.  En  se'parant  nos  fortunes,  nous 
serons  plus  en  sûreté.  Ici  je  vois  des  poignards  dans 
les  sourires ,  et  l'homme  le  plus  près  par  le  sang  est 
le  plus  prêt  à  le  verser. 

MALCOLM. 

Le  trait  meurtrier  qui  a  été  lancé  n'a  pas  encore 
atteint  son  but  ;  et  le  parti  le  plus  sur  pour  nous  est 
d'en  éviter  le  coup.  Ainsi  montons  à  cheval,  et  n'al- 
lons pas  faire  la  politesse  de  dire  adieu  :  tirons- 
nous  d'abord  d'ici.  Le  voleur  qui  n'a  plus  d'espé- 
rance de  pardon  prend  ses  sûretés  en  se  sauvant. 

(  Ils  sortent.  ) 

SCÈNE  IV. 

Les  dehors  du  château. 
ROSSE,  conversant  avec  UN  VIEILLARD. 

LE    VIEILLARD. 

Je  me  souviens  bien  de  cinq  douzaines  d'années 
et  dix  encore  par-dessus ,  et  dans  ce  grand  espace  de 
temps  j'ai  vu  de  terribles  momens  et  d'étranges 
choses;  mais  tout  ce  que  j'avais  vu  est  comme  rien 
auprès  de  cette  cruelle  nuit. 

ROSSE. 

Ah!  bon  vieux  père,  tu  vois  comme  le  ciel,  trou- 
blé par  une  action  de  l'homme ,  en  menace  le  san- 

TOM.    111.  2.6 


/,û2  MACBETli, 

i»lant  théâtre.  D'après  l'horloge  il  devrait  taire  joui  . 
et  cependant  une  sombre  nuit  étouffe  le  flambeau 
voyageur.  L'empire  est-il  dévolu  à  la  nuit?  ou  bien 
est-ce  le  jour ,  honteux  de  se  montrer ,  qui  laisse  les 
ténèbres  ensevelir  la  face  de  la  terre,  lorsqu'une 
vivante  lumière  devrait  la  caresser? 


LE  VIEILLARD. 


Cela  est  contre  nature ,  comme  l'action  qui  s'est 
commise.  Mardi  dernier  on  a  vu  un  faucon  qui 
s'élevait,  fier  de  sa  supériorité,  saisi  au  vol  et  tué 
par  un  hibou  preneur  de  souris. 

ROSSE. 

Et  les  chevaux  de  Duncan  (chose  des  plus  étranges, 
mais  certaine),  qui  étaient  si  beaux,  si  légers,  les 
plus  estimés  de  leur  race ,  sont  tout  à  coup  redeve- 
nus sauvages ,  ont  brisé  leurs  râteliers ,  se  sont 
échappés  se  révoltant  contre  toute  obéissance , 
comme  s'ils  eussent  voulu  entrer  en  guerre  avec 
l'homme. 

LE  VIEILLARD. 

On  dit  qu'ils  se  sont  mangés  l'un  l'autre. 

ROSSE, 

Rien  n'est  plus  vrai,  au  grand  étonnement  de  mes 
yeux  qui  en  ont  été  témoins.  {Macduff paraît. )\o\q.\ 
l'honnête  Macduff.  —  Eh  bien,  monsieur ,  comment 
va  le  monde  maintenant? 

MACDUFF. 

Quoi  !  ne  le  voyez-vous  pas? 


ACTE    II,   SCÈNE   IV.  4o3 

ROSSE. 

A-t-011  découvert  qui  a  commis  cette  action  plus 
que  sanguinaire? 

MACDUFF. 

Ceux  que  Macbeth  a  tués. 

ROSSE. 

Hélas  î  mon  Dieu ,  quel  fruit  en  pouvaient-ils 
espérer? 

MACDUFF. 

Ils  ont  été  gagnés.  Malcolm  et  Donalbain ,  les 
deux  fils  du  roi,  ont  disparu  et  se  sont  sauvés. 
Cette  fuite  fait  tomber  sur  eux  le  soupçon  du  crime. 

KOSSE. 

Encore  contre  nature!  —  Ambition  désordonnée, 
qui  détruis  tes  propres  moyens  d'existence  !  —  Il  est 
probable  que  la  souveraineté  va  écheoir  à  Macbeth. 

MACDUFF. 

Il  est  déjà  élu  ,  et  parti  pour  se  faire  couronner  à 
Scone. 

ROSSE. 

Oii  est  le  corps  de  Duncan? 

MACDUFF. 

On  l'a  porté  à  Colmes  -  Inch ,  dépôt  sacré  où  se 
conservent  les  os  de  ses  prédécesseurs. 

ROSSE. 

Irez-vous  à  Scone  ? 

MACDUFF. 

Mon  cousin ,  je  vais  à  Fife. 

ROSSE. 

A.  la  bonne  heure;  moi,  je  vais  à  Scone. 


4o4  ^  MACBETH, 

MA.CDUFF. 

Allez  :  puissiez-voiis  y  voir  les  choses  se  passer 
comme  elles  le  doivent!  — Adieu. — Pourvu  que 
nous  ne  trouvions  pas  que  nos  vieux  habits  étaient 
plus  commodes  que  les  neufs. 

ROSSE,  au  vieillard. 

Adieu,  bon  père. 

LE  VIEILLARD, 

La  bénédiction  du  ciel  soit  avec  vous ,  et  avec 
ceux  qui  voudraient  changer  le  mal  en  bien ,  et  les 
ennemis  en  amis! 

(Ils  sortent.) 


FIN   DU  DEUXIÈiAIE   ACTE. 


ACTE  III,  SCÈNE  I.  4o5 


(«^«l/X^/t^  Vfc  VX-l  \'V«%t'\\'%f%%%^'V\l%  \  W%.'V%'V1/%  t.1{V\tt\A/t/%  V%i%%'V%«'V(%'%Y  VV%'%'V%%^'V%  VbW«1%,1l\\^i%%Vk  V\r%t.'% 


ACTE    TROISIEME. 


SCÈNE  PREMIÈRE. 

A  Fores.  —  Un  appartement  dans  le  palais. 
Entre  BANQUO. 

lu  possèdes  maintenant,  roi,  thane  de  Cawdor, 
thane  de  Glamis ,  tout  ce  que  t'avaient  promis  les 
sœurs  du  Destin ,  et  je  crains  Lien  que  tu  n'y  sois 
parvenu  par  de  bien  noires  trahisons.  Mais  elles  ont 
dit  aussi  que  tout  cela  ne  demeurerait  pas  sur  ta  pos- 
te'rité,  et  que  ce  serait  moi  qui  serais  la  tige  et  le  père 
d'une  race  de  rois.  Si  la  vérité  est  sortie  de  leur  bou- 
che (comme  on  le  voit  paraître  avec  éclat  dans  les 
paroles  qu'elles  ont  prononcées  sur  toi  ) ,  pourquoi 
ces  vérités ,  justifiées  à  ton  égard ,  ne  deviendraient- 
elles  pas  pour  moi  des  oracles ,  et  n'élèveraient-elles 
pas  mes  espérances? —  Mais,  silence  !  taisons-nous. 

(Air  de  trompette.  —Entrent  Macbeth,  roi;  lady  Macbeth,  reine;  Lenox,  Rosse,  sei- 
gneurs, dames,  suite.  ) 

MACBETH. 

Voici  le  plus  précieux  de  nos  convives. 

LADY  MACBETH. 

S'il  eût  été  oublié ,  c'eût  été  un  vide  dans  notre 
brillante  fête ,  et  rien  ne  s'y  serait  bien  passé. 


4o6  MACBETH, 

MACBETH. 

Ce  soir ,  monsieur ,  nous  donnons  un  grand  sou- 
per,  et  nous  y  solliciterons  votre  présence. 

BANQUO. 

Il  suffît  que  votre  grandeur  me  donne  ses  ordres  : 
mon  obéissance  y  est  attachée  pour  jamais  par  le  lien 
le  plus  indissoluble. 

MACBETH. 

Montez-vous  à  cheval  cette  après-dînée  ? 

BANQUO. 

Oui ,  mon  gracieux  seigneur. 

MACB5TH. 

Nous  aurions  désiré ,  dans  le  conseil  que  nous 
tiendrons  aujourd'hui ,  avoir  vos  avis ,  que  nous 
avons  toujours  trouvés  sages  et  favorables;  mais 
nous  les  prendrons  demain.  Allez-vous  loin? 

BANQUO. 

Assez  loin,  mon  seigneur,  pour  remplir  le  temps 
qui  doit  s'écouler  jusqu'à  l'heure  du  souper;  et  si 
mon  cheval  n'allait  pas  très-bien ,  il  faudrait  que 
j'empruntasse  à  la  nuit  une  ou  deux  de  ses  heures 
obscures. 

MACBETH. 

Ne  manquez  pas  à  notre  fête. 

BANQUO. 

Je  n'y  manquerai  pas,  mon  seigneur. 

MACBETH. 

Nous  venons  d'apprendre  que  nos  sanguinaires 
cousins  se  sont  rendus  l'un  en  Angleterre,  l'autre 
en  Irlande;  que,  loin  d'avouer  leur  affreux  parri- 


ACTE  III,  SCÈNE   I.  4o- 

cide,  ils  débitent  à  ceux  qui  les  e'coutent  d'étranges 
impostures  :  mais  nous  en  conférerons  demain  au 
conseil ,  oii  nous  aurons  aussi  à  discuter  une  affaire 
d'état  qui  exige  notre  présence  à  tous.  Dépêchez-vous 
de  monter  à  cheval.  Adieu  jusqu'à  ce  soir.  Fleance 
va-t-il  avec  vous? 

BANQUO. 

Oui,  monseigneur;  il  est  temps  que  nous  pardons. 

MACBETH. 

Je  vous  souhaite  des  chevaux  légers  et  sûrs.  Allez 
donc  vous  confier  à  leur  dos  ^^^).  Adieu.  (Banquo  sort.) 
(  ^lix  courtisans.  )  Que  chacun  dispose  à  son  gré  de 
son  temps  jusqu'à  sept  heures  du  soir.  Pour  trouver 
nous-même  plus  de  plaisir  au  retour  de  la  société, 
nous  resterons  seul  jusqu'au  souper  :  d'ici  là ,  que 
Dieu  soit  avec  vous.  —  (  Sortent  laify  Macbeth  ,  les 
seigneurs ,  les  clames,  etc.  )  Holà,  un  mot  :  ces  hom- 
mes attendent-ils  nos  ordres? 

UN  DOMESTIQUE. 

Oui,  mon  seigneur,  ils  sont  à  la  porte  du  palais. 

MACBETH. 

Amenez-les  devant  nous.  —  Etre  où  je  suis  n'est 
rien  si  l'on  n'y  est  en  sûreté.  —  Nos  craintes  se  sont 
profondément  fixées  sur  Banquo ,  et  dans  ce  naturel 
empreint  de  souveraineté  domine  ce  qu'il  y  a  de 
plus  à  craindre.  Ce  qu'il  sait  oser  va  bien  loin ,  et  à 
cette  disposition  intrépide  il  joint  une  sagesse  qui 
enseigne  à  sa  valeur  la  route  la  plus  sûre.  Je  ne  vois 
que  lui  dont  l'existence  m'inspire  de  la  crainte  :  il 
intimide  mon  génie,  comme  César,  dit-on ,  celui  de 
Marc  Antoine.  Je  l'ai  vu  gourmander  les  sœurs  lors- 


4o8  MACBETH, 

qu'elles  m'imposèrent  le  nom  de  roi  ;  il  leur  com- 
manda de  lui  parler  ;  et  alors ,  d'une  bouche  pro- 
phe'tique ,  elles  le  proclamèrent  père  d'une  race  de 
rois.  —  Elles  n'ont  place'  sur  ma  tête  qu'une  cou- 
ronne sans  fruit  et  ne  m'ont  dopné  à  saisir  qu'un 
sceptre  stérile  que  m'arrachera  une  main  étrangère, 
sans  qu'aucun  fils  sorti  de  moi  me  succède.  S'il  en 
est  ainsi,  c'est  pour  la  race  de  Banquo  que  j'ai  souillé 
mon  âme  ;  c'est  pour  ses  enfans  que  j'ai  assassiné 
cet  excellent  Duncan  ;  pour  eux  seuls  j'ai  mêlé 
d'odieux  souvenirs  la  coupe  de  mon  repos,  et  j'aurai 
livré  à  l'ennemi  du  genre  humain  mon  éternel  tré- 
sor pour  les  faire  rois  !  Les  enfans  de  Banquo  rois  ! 
Plutôt  qu'il  en  soit  ainsi,  je  t'attends  dans  l'arène, 
destin;  viens  m'y  combattre  à  outrance.  — Qui  va 
là?  (^Rentre  le  domestique  avec  deux  assassins .)  Re- 
tourne à  la  porte ,  et  restes-y  jusqu'à  ce  que  nous 
t'appellions.  {Le  domestique  sort.)  —  N'est-ce  pas 
hier  que  nous  avons  eu  ensemble  un  entretien  ? 


PREMIER  ASSASSIN. 


C'était  hier ,  avec  la  permission  de  votre  gran- 
deur. 


MACBETH. 


Eh  bien,  avez-vous  réfléchi  sur  ce  que  je  vous  ai 
dit?  Soyez  sûrs  que  c'est  lui  qui  autrefois  vous  a  te- 
nus dans  l'abaissement,  ce  que  vous  m'avez  attri- 
bué ,  à  moi  qui  en  étais  innocent.  Je  vous  en  ai 
convaincus  dans  notre  dernière  entrevue;  je  vous 
ai  fait  voir  jusquà  l'évidence  comment  vous  aviez 
été  amusés ,  traversés  ,  quels  avaient  été  les  instru- 
mens,  qui  les    avait   employés,    et  tant   d'autres 


ACTE  III,   SCÈNE   I.  409 

choses  qui,  n'eussiez-vous  que  la  moitié  d'une  âme 
et  une  intelligence  altérée,  yous  diraient  :  «  Voilà 
ce  qu'a  fait  Banque,  n 

PREMIER   ASSASSIN. 

Vous  nous  l'avez  fait  connaitre. 

MACBETH. 

Complètement  :  allons  plus  loin ,  c'est  l'objet  de 
notre  seconde  entrevue.  —  Sentez -vous  en  vous- 
mêmes  la  vertu  de  patience  tellement  dominante 
que  vous  laissiez  passer  toutes  ces  choses?  Etes-vous 
si  pénétrés  de  l'Évangile  que  vous  puissiez  prier 
pour  cet  homme  et  ses  enfans,  lui  dont  la  main 
vous  a  courbés  vers  la  tombe  et  réduits  pour  tou- 
jours à  la  misère? 

PREMIER   ASSASSIN. 

Nous  sommes  des  hommes ,  mon  seigneur. 

MACBETH. 

Oui,  je  sais  que  dans  le  catalogue  on  vous  compte 
pour  des  hommes ,  de  même  que  les  chiens  de 
chasse ,  les  bassets ,  les  métis ,  les  épagneuls ,  bar- 
bets ,  loups ,  demi-loups ,  y  sont  tous  appelés  du 
nom  de  chien.  Ensuite,  parmi  ceux  qui  en  valent  la 
peine ,  on  distingue  Fagile ,  le  tranquille ,  le  fin ,  le 
chien  de  garde,  le  chasseur,  chacun  selon  la  qualité 
qu'a  renfermée  en  lui  la  bienfaisante  nature,  et  il 
en  reçoit  un  titre  particulier  ajouté  au  nom  com- 
mun sous  lequel  on  les  a  tous  inscrits.  Il  en  est  de 
même  des  hommes.  Si  vous  méritez  de  tenir  quel- 
que rang  parmi  les  hommes,  et  de  n'être  pas  re- 
jetés dans  la  dernière  classe ,  dites-le-moi ,  et  alors 


4io  MACBETH, 

je  verserai  dans  votre  sein  ce  projet  dont  l'exécu- 
tion vous  délivre  de  votre  ennemi ,  vous  fixe  dans 
notre  coeur  et  notre  affection  ;  car  nous  ne  pouvons 
avoir ,  tant  qu'il  vivra ,  qu'une  santé  languissante 
que  sa  mort  rendra  parfaite. 

SECOND  ASSASSIN. 

Je  suis  un  homme,  mon  seigneur,  tellement  in- 
digné par  les  indignes  traitemens  du  monde,  ses  ou- 
trageans  rebuts ,  que  pour  me  venger  du  monde 
toute  action  me  sera  indifférente. 

PREMIER  ASSASSIN. 

Et  moi  un  homme  si  las  de  malheurs,  si  ballotté 
de  la  fortune,  que  je  mettrais  ma  vie  sur  le  premier 
hasard  qui  me  promettrait  de  l'améliorer  ou  de  m'en 
délivrer. 

MACBETH. 

Vous  savez  tous  deux  que  Banquo  était  votre  en- 
nemi? 

SECOND  ASSASSIN. 

Nous  en  sommes  persuadés ,  mon  seigneur. 

MACBETH. 

Il  est  aussi  le  mien  ;  et  notre  inimitié  est  si  san- 
glante, C|ue  chaque  minute  de  son  existence  me 
frappe  dans  ce  qui  tient  de  plus  près  à  la  vie.  Je  pour- 
rais, en  faisant  ouvertement  usage  de  mon  pouvoir, 
le  balayer  de  ma  vue  sans  en  donner  d'autre  raison 
que  ma  volonté;  mais  je  ne  dois  pas  le  faire,  à  cause 
de  quelques-  uns  de  mes  amis  qui  sont  aussi  les 
siens ,  dont  je  ne  dois  pas  négliger  l'affection ,  et 
avec  qui  il  me  faudra  déplorer  la  chute  de  l'homme 
que  j'aurai  renversé  moi-même.  Voilà  ce  qui  me 


ACTE   III  ,   SCÈNE  1.  411 

rend  votre  assistance  précieuse  :  elle  me  donne  les 
moyens  de  cacher  cette  action  à  l'oeil  du  public  , 
comme  je  le  désire  par  un  grand  nombre  de  puissans 
motifs. 

SECOND  ASSASSIN. 

Nous  exécuterons,  mon  seignevir,  ce  que  vous 
nous  commanderez. 

PREMIER  ASSASSIN. 

Oui,  quand  notre  vie.... 

MACBETH. 

Votre  courage  perce  dans  votre  maintien.  Dans 
une  heure  au  plus,  je  vous  indiquerai  le  lieu  où 
vous  devez  vous  poster.  Ayez  le  plus  grand  soin  d'é- 
pier et  de  choisir  le  moment  convenable,  car  il  faut 
que  cela  soit  fait  ce  soir,  et  à  quelque  distance  du 
palais  ;  et  ne  perdez  pas  de  vue  que  j'en  veux  pa- 
raître entièrement  innocent ,  et  afin  qu'il  ne  reste 
dans  l'ouvrage  ni  accrocs  ni  défauts ,  qu'avec  Ban- 
quo  son  fils  Fleance  qui  l'accompagne,  et  dont  l'ab- 
sence n'est  pas  moins  importante  pour  moi  que 
celle  de  son  père,  subisse  les  destinées  de  cette 
heure  de  ténèbres.  Consultez -vous  ensemble,  et 
prenez  votre  résolution.  Je  vous  rejoins  dans  un 
moment. 

LES  ASSASSINS. 

Elle  est  prise  ,  seigneur. 

MACBETH. 

Je  vous  ferai  rappeler  dans  un  instant.  Ne  sortez 
pas  de  notre  palais.  (  Les  assassins  sortent.  )  C'est 
une  chose  arrêtée. — Banquo,  si  c'est  vers  les  cieux  que 
ton  âme  doit  prendre  son  vol,  elle  les  verra  ce  soir. 

^H  sort.) 


4i2  MACBETH^, 

SCÈNE   II. 

Un  autre  appartement  dans  le  palais. 

Entrent  LADY  MACBETH  et  UN  DOMESTIQUE. 

LADY   MACBETH. 

Banquo  est-il  sorti  du  palais? 

LE  DOMESTIQUE. 

Oui,  madame  ;  mais  il  revient  ce  soir. 

LADY  MACBETH. 

Avertissez  le  roi  que  je  voudrais  ,  si  cela  est  pos- 
sible, lui  dire  quelques  mots. 

LE  DOMESTIQUE. 

J'y  vais,  madame. 

(Il  sort.  ) 
LADY  MACBETH. 

On  n'a  rien  gagné,  et  tout  dépensé,  quand  on 
a  obtenu  son  désir  sans  en  être  plus  heureux  :  il  vaut 
mieux  être  celui  que  nous  détruisons ,  que  de  vivre 
par  sa  destruction  dans  des  joies  toujours  inquiètes. 
(  Macbeth  entre.  )  —  Qu'avez-vous ,  mon  seigneur  ? 
pourquoi  vous  enfermer  dans  la  solitude ,  ne  cher- 
chant pour  compagnie  que  les  images  les  plus  fu- 
nestes, toujours  appliqué  à  des  pensées  qui,  en  vé- 
rité ,  devraient  être  mortes  avec  ceux  dont  elles 
vous  occupent?  Les  choses  sans  remède  devraient 
être  sans  importance  :  ce  qui  est  fait  est  fait. 

MACBETH. 

Nous  avons  tranché  le  serpent ,  mais  nous  ne  l'a- 


ACTE  III,  SCÈNE  IL  4i3 

vons  pas  tué  ;  il  réunira  ses  tronçons  et  redevien- 
dra ce  qu'il  était,  tandis  que  notre  impuissante  ma- 
lice sera  exposée  aux  dents  dont  elle  aura  retrouvé 
la  force.  Mais  que  la  structure  de  l'univers  se  dé- 
compose, que  les  deux  mondes  périssent  avant  que 
nous  consentions  ainsi  à  prendre  notre  repos  dans 
la  crainte,  à  passer  le  temps  du  sommeil  dans  l'af- 
fliction de  ces  terribles  songes  qui  viennent  nous 
bouleverser  toutes  les  nuits  !  Il  vaudrait  mieux 
être  avec  le  mort  que,  pour  arriver  oii  nous  som- 
mes, nous  avons  envoyé  reposer  en  paix,  que  de 
demeurer  ainsi,  l'âme  sur  la  roue,  dans  une  angoisse 
sans  relâche.  —  Duncan  est  dans  son  tombeau  : 
sorti  des  redoublemens  de  la  fièvre  de  la  vie ,  il 
dort  bien  ;  la  trahison  est  à  bout  avec  lui  :  ni  le  fer, 
ni  le  poison,  ni  les  conspirations  domestiques,  ni 
les  armées  ennemies,  rien  ne  peut  plus  l'atteindre. 


LADY  MACBETH. 


Venez ,  mon  cher  époux ,  que  le  calme  reparaisse 
dans  vos  regards  troublés  :  soyez  brillant  et  joyeux 
ce  soir  au  milieu  de  vos  convives. 


MACBETH. 


Je  le  serai ,  mon  amour  ;  et  soyez  de  même  aussi, 
je  vous  y  exhorte  :  que  votre  continuelle  attention 
s'occupe  de  Banquo;  indiquez  sa  prééminence  par 
vos  regards  et  vos  paroles.  —  Nous  ne  serons  jamais 
en  sûreté  tant  qu'il  nous  faudra  sans  cesse  nous  laver 
de  notre  grandeur  dans  ce  cours  de  flatteries,  et 
faire  de  nos  visages  le  masque  qui  doit  servir  à  dé- 
guiser nos  cœurs. 


,.,;  MACBETH 

LADY  BIACBETH. 

Ne  pensez  plus  à  cela. 

MACBETH. 

0  chère  épouse,  mon  esprit  est  rempli  de  scor- 
pions. Tu  sais  que  Banquo  et  son  fils  Fleance  res- 
pirent ? 

LADY  MACBETH. 

Mais  la  copie  de  nature  qui  leur  a  e'té  remise  n'est 
pas  éternelle. 

MACBETH. 

Il  y  a  même  de  plus  cette  consolation  qu'ils  ne 
sont  pas  inattaquables.  Ainsi,  tiens-toi  joyeuse.  Avant 
que  la  chauve-souris  ait  cessé  son  vol  circulaire, 
avant  qu'aux  appels  de  la  noire  Hécate  l'escarbot 
cuirassé  ait  sonné ,  par  son  murmure  assoupissant , 
le  bourdon  qui  appelle  les  bâillemens  de  la  nuit., 
on  aura  consommé  une  action  importante  et  ter- 
rible. 

LADY  MACBETH. 

Que  doit-on  faire? 

MACBETH. 

Demeure  innocente  de  la  connaissance  du  projet, 
ma  chère  poule ,  jusqu'à  ce  que  tu  applaudisses  à  l'ac- 
tion.— Viens,  ô  nuit  apportant  ton  bandeau  :  couvre 
l'oeil  sensible  du  jour  compatissant,  et  de  ta  main 
invisible  et  sanguinaire  arrache  et  mets  en  pièces  le 
lien  puissant  qui  fixe  la  pâleur  sur  mon  front.  — 
La  lumière  s'obscurcit,  et  déjà  le  corbeau  dirige  son 
vol  vers  la  forêt  qu'il  habite.  Les  honnêtes  habitués 
du  jour  commencent  à  languir  et  à  s'assoupir,  tandis 
que  les  noirs  agens  de  la  nuit  se  lèvent  pour  saisir 


ACTE   III,  SCÈNE   III.  4i5 

leur  proie.  —  Tu  es  étonnée  de  mes  discours;  mais 
sois  tranquille  :  les  choses  que  le  mal  a  commen- 
cées se  consolident  par  le  mal.  C'en  est  assez  ;  je  te 
prie,  viens  avec  moi. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  m. 

Toujours  à  Fores.  —  Un  parc  ou  une  prairie  donnant  sur  une 
clés  portes  du  palais. 

Entrent  trois  ASSASSINS . 

PREMIER  ASSASSIN. 

Mais  qui  t'a  dit  de  venir  te  joindre  à  nous? 

TROISIÈME  ASSASSIN. 

Macbeth. 

SECOND  ASSASSIN. 

Il  ne  doit  pas  nous  donner  de  méfiance,  puisque 
nous  le  voyons  parfaitement  instruit  de  notre  com- 
mission et  de  ce  que  nous  avons  à  faire. 

PREMIER  ASSASSIN. 

Reste  donc  avec  nous.  —  Le  couchant  luit  encore 
de  quelques  traits  du  jour  :  c'est  le  moment  oii  le 
voyageur  atardé  pique  avec  ardeur  pour  gagner 
l'auberge  située  à  la  fin  de  sa  journée;  et  celui  que 
nous  attendons  ici  en  approche  de  bien  près. 

TROISIÈME  ASSASSIN. 

Écoutez;  j'entends  des  chevaux. 

BANQUO  derrière  le  théâtre. 

Donnez-nous  de  la  lumière,  holà! 


4i6  MACBETH, 

SECOND  ASSASSIN. 

C'est  sûrement  lui.  Tous  ceux  qui  sont  sur  la 
liste  des  personnes  attendues  sont  déjà  rendus  à  la 
cour. 

PREMIER  ASSASSIN. 

On  emmène  ces  chevaux. 

TROISIÈME  ASSASSIN. 

A  près  d'un  mille  d'ici;  mais  il  a  coutume,  et  tous 
en  font  autant,  d'aller  d'ici  au  palais  en  se  prome- 
nant. 

(Entrent  Banque  et  Fleance  ;  un  domestique  marclie  devant  eux  avec  un  flambeau.  ) 
SECOND   ASSASSIN. 

Un  flambeau  !  un  flambeau  ! 

TROISIÈME  ASSASSIN. 

C'est  lui. 

PREMIER  ASSASSIN. 

Tenons-nous  prêts. 

BANQUO. 

11  tombera  de  la  pluie  cette  nuit. 

PREMIER  ASSASSIN. 

Qu'elle  tombe. 

(  Il  attaque  Banque.  ) 
BANQUO, 

0  trahison!  —  Fuis,  cher  Fleance,  fuis,  fuis, 
fuis;  tu  pourras  me  venger.  —  0  scélérat! 

(Il  meui't.  Fleance  et  le  domestique  se  sauvent,  ) 
TROISIÈME  ASSASSIN. 

Qui  a  donc  e'teint  le  flambeau? 

PREMIER  ASSASSIN. 

N'e'tait-ce  pas  le  parti  le  plus  sûr? 


ACTE  III,   SCÈNE   IV.  417 

TROISIÈME  ASSASSIN. 

Il  n'y  en  a  qu'un  de  tombe'  :  le  fils  s'est  sauve. 

SECOND  ASSASSIN. 

Nous  avons  manqué  la  plus  belle  moitié  de  notre 
coup. 

PREMIER  ASSASSIN, 

Allons  toujours  dire  ce  qu'il  y  a  de  fait 

(Ils  sortent. 

SCÈNE  IV. 

Un  appartement  d'apparat  dans  le  palais.  —  Le  banquet   est 

préparé. 

Entrent  MACBETH,  LADY  MACBETH,  ROSSE, 
LENOX  et  autres  SEIGNEURS;  suite. 

MACBETH. 

Vous  connaissez  chacun  votre  rang,  prenez  vos 
places.  Depuis  le  premier  jusqu'au  dernier,  je  vous 
souhaite  à  tous  une  sincère  bienvenue. 

LES  SEIGNEURS. 

Nous  rendons  grâces  à  votre  majesté. 

MACBETH. 

Pour  nous,  comme  un  hôte  modeste,  nous  nous 
mêlerons  parmi  les  convives.  Notre  hôtesse  garde  sa 
place  d'honneur;  mais  dans  un  moment  favorable 
nous  lui  demanderons  sa  bienvenue. 

(Les  coui'tisans  et  les  seigneurs  se  placent,  et  laissent  un  siège  au  milieu  pour  Macbeth  ) 
LADY  MACBETH. 

Acquittez-m'en,  seigneur,  envers  tous  nos  amis; 
ToM.  III.  27 


4,  y  MACBETH, 

car  mon  coeur  leur  dit  qu'ils  sont  tous  les  bienvenus. 

(Entre  le  premiev  assassin  ;  il  se  tient  à  la  porte.  ) 
MACBETH. 

Vois,  ils  te  rendent  tous  des  remercîmens  du 
fond  de  leur  cœur.  —  Le  nombre  des  convives  est 
égal  des  deux  côtes.  Je  m'assiérai  ici  au  milieu. 
— Que  la  joie  s'épanouisse.  Tout  à  l'heure  nous  boi- 
rons une  rasade  à  la  ronde.  {A  V assassin.  )  11  y  a 
du  sang  sur  ton  visage. 

L'ASSASSIjM. 

C'est  donc  du  sang  de  Banque. 

MACBETH. 

J'aurai  plus  de  plaisir  à  te  voir  hors  de  cette  salle 
que  lui  dedans.  Est-il  expédié? 

L'ASSASSIN. 

Seigneur,  il  a  la  gorge  coupée;  c'est  moi  qui  lui 
ai  rendu  ce  service. 

MACBETH. 

Tu  es  le  premier  des  hommes  pour  couper  la 
gorge  ;  mais  il  a  son  mérite  aussi  celui  qui  en  a  fait 
autant  à  Fleance.  Si  c'était  toi,  tu  n'aurais  pas  ton 
pareil. 

L'ASSASSIN. 

Mon  royal  seigneur,  Fleance  a  échappé. 

MACBETH. 

Voilà  mon  accès  qui  me  reprend.  Sans  cela  tout 
était  parfait  :  j'étais  entier  comme  le  marbre  , 
établi  comme  le  roc ,  au  large  et  libre  de  me  ré- 
pandre comme  l'air  qui  m'environne;  mais  main- 
tenant je  suis  comprimé,  resserré,  emprisonné,  et 


ACTE   IH  ,   SCÈNE    IV.  419 

asservi  à  l'insolence  de  mes  inquiétudes  et  de  mes 
terreurs.  —  Mais  Banquo  est-il  en  lieu  de  sûreté? 

L'ASSASSIN. 

Oui,  mon  noble  prince,  il  est  en  sûreté  dans  un 
fossé  où  je  l'ai  logé,  avec  vingt  larges  ouvertures, 
dont  la  moindre  est  la  mort  d'un  homme. 

,     MACBETH. 

Je  t'en  remercie Ainsi,  voilà  le  gros  serpent 

écrasé.  Le  jeune  reptile  qui  s'est  sauvé  est  d'une 
nature  qui  dans  son  temps  nourrira  aussi  du 
venin ,  mais  à  présent  il  n'a  pas  de  dents.  —  Va- 
t'en,  et  demain  nous  t'entendrons  de  nouveau. 

(Lassassiasort.) 
LADY   MACBETH. 

Mon  royal  époux,  vous  ne  nous  accordez  pas 
bonne  mine  d'hôte.  C'est  vendre  un  festin  que  de 
ne  pas  témoigner  à  chaque  instant,  pendant  sa 
durée ,  qu'il  est  donné  de  bon  coeur.  Pour  manger, 
il  vaudrait  mieux  être  chez  soi  :  hors  de  là,  l'assaison- 
nement de  la  bonne  chère  c'est  la  politesse  ;  sans 
cela  il  serait  insipide  de  se  rassembler. 

MACBETH. 

Sois  remerciée  de  ta  remontrance.  —  Qu'une 
bonne  digestion  accompagne  votre  appétit,  et  qu'une 
bonne  santé  s'en  suive. 

LEKOX. 

Plait-il  à  votre  majesté  de  s'asseoir? 

(L'omLre  de  Banquo  sort  de  terre,  et  s'assied  à  la  place  de  Macbeth.  ) 
MACBETH. 

Nous  verrions  ici  rassemblé  sous  notre  toit  Thon- 


.420  MACBETH, 

neur  de  notre  pays,  si  notre  cher  Banquo  nous 
avait  gratifié  de  sa  présence.  Puissé-je  avoir  à  le 
quereller  d'un  manque  d'amitië,  plutôt  qu'à  le 
plaindre  d'un  malheur  ! 

ROSSE. 

Son  absence,  seigneur,  compromet  l'honneur  de 
sa  parole.  Votre  grandeur  veut-elle  bien  nous  ho- 
norer de  son  auguste  compagnie? 

MACBETH. 

Toutes  les  places  sont  remplies  ! 

LENOX. 

En  voici  une  rëserve'e  pour  vous,  seigneur. 

MACBETH. 

Oii  cela? 

LENOX, 

Ici ,  mon  seigneur.  Qui  trouble  donc  ainsi  votre 
srandeur? 

MACBETH. 

Qui  de  vous  a  fait  cela  ? 

LES  SEIGNEURS. 

Quoi  donc ,  mon  bon  seigneur  ? 

MACBETH. 

Tu  ne  peux  pas  dire  que  ce  soit  moi  qui  l'aie  fait. 
—  Ne  secoue  point  ainsi  contre  moi  ta  chevelure 
sanglante. 

ROSSE. 

Messieurs,  levez-vous  de  table;  sa  grandeur  est 
indisposée. 

LADY  MACBETH. 

Monsieur  et  digne  ami,  mon  époux  est  souvent 


ACTE  III,  SCÈNE  IV.  421 

dans  cet  ëtat,  et  il  y  est  sujet  depuis  renfaiice.  Je 
vous  en  prie ,  tenez-vous  à  vos  places  :  c'est  un 
accès  passager;  dans  l'intervalle  d'une  pensée  il  va 
se  retrouver  aussi  bien  qu'à  son  ordinaire.  Si  vous 
faites  trop  attention  à  lui ,  vous  le  blesserez  et  vous 
augmenterez  son  mal  :  continuez  à  manger,  et  ne 
prenez  pas  garde  à  lui.  —  Etes-vous  un  homme? 

MACBETH. 

Oui ,  et  un  homme  intre'pide ,  puisque  j'ose  re- 
garder ce  qui  e'pouvanterait  le  diable. 

LADY  MACBETH. 

Quelles  balivernes  !  C'est  une  vision  créée  par 
votre  peur,  comme  ce  poignard  dans  l'air  qui , 
m'avez-vous  dit,  guidait  vos  pas  vers  Duncan.  Oh  ! 
ces  tressaillemens,  ces  soubresauts,  symptômes  qui 
ne  devraient  accompagner  qu'une  crainte  fondée, 
feraient  à  merveille  dans  le  récit  d'une  histoire 
qu'une  femme  raconte  au  coin  du  feu ,  d'après  l'au- 
torité de  sa  grand'mère.  —  C'est  une  vraie  honte! 
Pourquoi  faire  cette  ligure  ?  Tout  est  fini ,  et  vous 
êtes  là  à  regarder  une  chaise  ! 

MACBETH. 

Je  te  prie,  regarde  de  ce  côté  ;  vois  là,  vois.  Que 
me  dites-vous?  vous  demandez  de  quoi  je  m'in- 
c|uiète?  — -  Puisque  tu  peux  remuer  la  tête,  tu  peux 
aussi  parler.  Si  les  cimetières  et  les  tombeaux  doi- 
vent nous  renvoyer  ceux  que  nous  ensevelissons, 
nos  monumens  seront  donc  semblables  au  gésier 
des  milans? 

(  L'ombre  disparaît.  ) 


422  MACBETH, 

LADY  MACBETH. 

Quoi!  la  folie  s'est-elle  emparée  de  tous  vos  sens? 

MACBETH. 

Comme  je  suis  ici,  je  l'ai  vu. 

LADY  MACBETH. 

Fi  !  quelle  honte  ! 

MACBETH. 

Ce  n'est  pas  la  première  fois  qu'on  a  répandu  le 
sang.  Dans  les  anciens  temps,  avant  que  des  lois 
humaines  eussent  purgé  de  crimes  les  sociétés  adou- 
cies, oui  vraiment,  et  même  depuis,  il  s'est  commis 
des  meurtres  trop  terribles  pour  que  l'oreille  en 
supporte  le  récit;  et  l'on  a  vu  des  temps  oii,  lors- 
qu'un homme  avait  la  cervelle  enlevée ,  il  mourait , 
et  tout  finissait  là.  Mais  aujourd'hui  ils  se  relèvent 
avec  vingt  blessures  sur  le  crâne ,  et  viennent  nous 
chasser  de  nos  sièges  :  cela  est  plus  étrange  que  ne 
le  peut  être  un  pareil  meurtre. 

LADY  MACBETH. 

Mon  digne  seigneur,  vos  nobles  amis  vous  atten- 
dent. 

MACBETH. 

Ah  !  j'oubliais...  Ne  prenez  pas  garde  à  moi,  mes 
dignes  amis.  J'ai  une  étrange  infirmité  qui  n'est 
rien  pour  ceux  qui  me  connaissent.  Allons,  amitié 
et  santé  à  tous  !  Je  vais  m'asseoir  :  donnez-moi  du 
vin  ;  remplissez  jusqu'au  bord.  Je  bois  aux  plaisirs 
de  toute  la  table,  et  à  notre  cher  ami  Banquo,  qui 
nous  manque  ici.  Que  je  voudrais  qu'il  y  fût! 
(L'ombre  sort  de  terre.)  Nous  buvons  avec  empres- 
sement à  vous  tous  ,  à  lui.  Tout  à  tous  ! 


ACTE   III,  SCÈNE  IV.  423 

LES  SEIGNEURS. 

Nous  VOUS  présentons  nos  hommages  et  faisons 
raison. 

MACBETH. 

Loin  de  moi  !  ôte-toi  de  mes  yeux  !  que  la  terre 
te  cache  !  Tes  os  sont  desséchés,  ton  sang  est  glacé; 
rien  ne  se  reflète  dans  ces  yeux  que  tu  ouvres  ainsi. 

LADY   MACBETH. 

Ne  voyez  là  dedans ,  mes  bons  seigneurs  ,  qu'une 
chose  qui  lui  est  ordinaire ,  rien  de  plus  :  seulement 
elle  gâte  tout  le  plaisir  de  ce  moment. 

MACBETH. 

Tout  ce  qu'un  homme  peut  oser,  je  l'ose.  Viens 
sous  la  forme  de  l'ours  féroce  de  la  Russie,  du  rhi- 
nocéros armé,  ou  du  tigre  d'Hyrcanie,  sous  quelque 
forme  que  tu  choisisses,  excepté  celle-ci,  et  la  fer- 
meté de  mes  nerfs  ne  sera  pas  un  instant  ébranlée  ; 
ou  bien  reviens  à  la  vie,  défie-moi  au  désert  avec 
ton  épée  :  si  alors  je  demeure  tremblant,  déclare- 
moi  une  petite  fille  au  maillot.  —  Loin  d'ici,  fan- 
tôme horrible  ,  insultant  mensonge  !  loin  d'ici  ! 
(  L'ombre  disparaît.  )  A  la  bonne  heure.  —  Dès 
qu'il  disparait,  je  redeviens  un  homme.  De  grâce, 
restez  à  vos  places. 

LADY  MACBETH. 

Vous  avez  fait  fuir  la  gaieté ,  détruit  tout  le  plai- 
sir de  cette  réunion  par  un  désordre  qui  a  excité  le 
plus  grand  étonnement. 

MACBETH. 

De  telles  choses  peuvent-elles  arriver  et  nous  sur- 
prendre,  sans  exciter  en  nous  plus  d'étonnement 


424  MACBETH, 

que  ne  le  ferait  un  nuage  d'été?  — -Vous  me  mettez 
de  nouveau  hors  de  moi-même ,  lorsque  je  songe 
maintenant  que  vous  pouvez  contempler  de  pareils 
objets  et  conserver  le  même  incarnat  sur  vos  joues, 
tandis  que  les  miennes  sont  Manches  de  frayeur. 

ROSSE. 

Quels  objets ,  seigneur? 

LADY  MACBETH. 

Je  vous  prie,  ne  lui  parlez  pas;  son  mal  ne  fait 
qu'empirer  :  les  questions  le  mettent  en  fureur.  Jç 
vous  souhaite  le  bonsoir  à  tous  à  la  fois.  Ne  vous  ar-i- 
rêtez  pas  à  conserver  l'ordre  des  rangs  j  sortez  tous 
ensemble. 

LENOX. 

Nous  souhaitons  à  votre  majesté'  une  meilleure 
nuit  et  une  meilleure  santé. 

LADY  MACBETH. 

Bonne  et  heureuse  nuit  à  tous. 

(  Sortent  les  seigneurs  et  leur  suite.  ) 
MACBETH. 

Il  y  aura  du  sang  :  ils  disent  que  le  sang  veut  du 
sang.  On  a  vu  les  pierres  se  mouvoir  et  les  arbres 
parler.  Par  le  moyen  des  devins,  par  l'intelligence 
que  nous  avons  de  certains  rapports  ,  les  pies,  les 
hiboux  ,  les  corbeaux ,  ont  souvent  mis  en  lumière 
l'homme  de  sang  le  mieux  caché.  —  Quelle  heure 
est-il  delà  nuit? 

LADY  MACBETH. 

A  ne  savoir  qui  l'emporte  d'elle  ou  du  matin. 


ACTE  III,  SCÈNE  n?.  425 

MACBETH. 

Que  dites-vous  de  Maeduff,  qui  refuse  de  se  ren- 
dre en  personne  à  nos  ordres  souverains  ? 

LADY  MACBETH. 

Avez-vous  envoyé  vers  lui ,  mon  seigneur  ? 

MACBETH. 

Non,  je  l'ai  su  indirectement  :  mais  j'enverrai.  Il 
n'y  a  pas  un  d'eux  dans  la  maison  de  qui  je  ne  tienne 
un  homme  à  mes  gages.  J'irai  trouver  demain ,  et 
de  bonne  heure,  les  sœurs  du  Destin  :  il  faudra 
qu'elles  parlent  encore;  car  à  présent  je  me  précipi- 
terai par  les  pires  moyens  dans  la  connaissance  de  ce 
qu'il  y  a  de  pire  ;  je  ferai  céder  à  mon  avantage 
tous  les  autres  motifs.  Me  voilà  avancé  si  loin  dans 
le  sang,  que  si  je  m'arrêtais  à  présent,  retourner 
en  arrière  serait  aussi  fatigant  que  d'aller  en  avant. 
J'ai  dans  la  tête  d'étranges  choses  qui  passeront  dans 
mes  mains ,  des  choses  qu'il  faut  exécuter  avant 
d'avoir  le  temps  de  les  examiner. 

LADY  MACBETH. 

Vous  avez  besoin  de  ce  qui  ranime  toutes  les 
créatures,  du  sommeil. 

MACBETH. 

Oui,  allons  dormir.  L'étrange  erreur  où  je  me 
suis  laissé  entraîner  est  l'effet  d'une  crainte  novice 
et  qu'il  faut  mener  un  peu  rudement.  Nous  sommes 
jeunes  dans  l'action. 


426  MACBETH, 

SCÈNE   V. 

La  bruyère.  —  Tonnerre. 

Entre  HÉCATE;  LES  TROIS  SORCIÈRES  viennent 
à  sa  rencontre. 

PREMIÈRE  SORCIÈRE. 

Quoi  !  qu'y  a-t-il  donc ,  Hécate  ?  Vous  paraissez 
en  colère. 

HÉCATE. 

N'ai-je  pas  raison,  sorcières  que  vous  êtes  ,  inso- 
lentes ,  effrontées?  Comment  avez-vous  osé  entrer 
avec  Macbeth  en  traités  et  en  commerce  d'énigmes 
et  d'annonces  de  mort ,  sans  que  moi ,  souveraine 
de  vos  enchantemens ,  de  qui  ressortent  immédia- 
tement toutes  les  trames  malfaisantes ,  aie  jamais 
été  appelée  pour  y  prendre  part  et  signaler  la  gloire 
de  notre  art  ?  Et ,  ce  qui  est  pis  encore ,  c'est  que 
tout  ce  que  vous  avez  fait ,  vous  l'avez  fait  pour  un 
fils  capricieux ,  chagrin ,  colère ,  qui ,  comme  les 
autres ,  ne  vous  recherche  que  pour  ses  propres  in- 
térêts et  nullement  pour  vous  -  mêmes.  Réparez 
votre  faute;  partez,  et  demain,  dès  le  matin  ,  venez 
me  trouver  à  la  caverne  de  l'Achéron  '^^^\  Il  y  vien- 
dra pour  apprendre  sa  destinée  :  préparez  vos  vases, 
vos  paroles  magiques ,  vos  charmes  et  tout  ce  qui 
est  nécessaire.  Je  vais  me  rendre  dans  les  airs  :  j'em- 
ploîrai  cette  nuit  à  l'accomplissement  d'un  projet 
fatal  et  terrible;  un  grand  ouvrage  doit  être  ter- 
miné à  midi.  A  la  pointe  du  croissant  pend  une 


ACTE   III,   SCÈNE  VI.  4^7 

épaisse  goutte  de  vapeur;  j'irai  la  saisir  avant  qu'elle 
tombe  sur  la  terre;  et,  distillée  par  des  artifices 
magiques,  elle  élèvera  des  visions  fantastiques  et 
des  fantômes  qui ,  par  la  force  de  leurs  illusions  , 
doivent  entraîner  Macbeth  à  sa  ruine.  Il  bravera  les 
destins,  méprisera  la  mort,  et  portera  ses  espéran- 
ces au  delà  de  toute  prudence ,  de  toute  pudeur,  de 
toute  crainte;  et  vous  savez  toutes  que  la  sécurité 
est  la  plus  grande  ennemie  des  mortels.  —  (  Chant 
derrière  le  théâtre,  a  Viens  ,  viens,  »  etc.  *^^^\)  Écou- 
tez !  on  m'appelle.  Vous  voyez  mon  petit  lutin  assis 
dans  ce  gros  nuage  noir  :  il  m'attend. 

(  Elle  sort.  ) 
PREMIÈRE  SORCIÈRE. 

Allons,  bâton s-nous ;  elle  ne  tardera  pas  à  être 
de  retour. 

(  Les  sorcières  sortent,  ) 

SCÈNE  VI. 

A  Fores.  —  Un  appartement  du  palais. 
Entrent  LENOX  et  un  autre  SEIGNEUR. 

LENOX. 

Mes  premiers  discours  n'ont  fait  que  donner  le 
mouvement  à  vos  pensées ,  qui  peuvent  à  présent 
pousser  plus  loin  leurs  conjectures.  Seulement,  je 
dis  que  les  choses  ont  été  prises  d'une  singulière  ma- 
nière. Le  bon  roi  Duncan  a  été  plaint  de  Macbeth  î 
vraiment  je  le  crois  bien  ,  il  était  mort.  —  Le  brave 
et  vaillant  Banquo  s'est  promené  trop  tard ,  et  vous 


428  MACBETH, 

pouvez  dire ,  si  vous  voulez ,  que  c'est  Fleaiice  qui 
l'a  assassine',  car  Fleance  s'est  enfui.  Il  ne  faut  pas 
se  promener  trop  tard.  —  Qui  de  nous  ne  se  sent 
pas  contraint  de  voir  combien  ça  été  de  la  part  de 
Malcolm  et  de  Donalbain  une  action  monstrueuse 
que  d'assassiner  leur  bon  père  ?  Damnable  crime  ! 
combien  Macbeth  en  a  ëtë  afflige'  !  N'a-t-il  pas  aussi- 
tôt, dans  une  rage  vertueuse,  mis  en  pièces  les 
deux  coupables  enchaînés  par  l'ivresse  et  accablés 
du  sommeil?  N'est-ce  pas  de  sa  part  une  noble  ac- 
tion? Oui,  et  pleine  de  prudence  aussi,  car  toute 
âme  capable  de  sentiment  eut  été  irritée  d'entendre 
ces  hommes  nier  le  crime.  En  sorte  que  j'en  reviens 
à  dire  qu'il  a  très-bien  pris  toutes  ces  choses  ;  et  je 
pense  que  s'il  tenait  les  fils  de  Duncan  enfermés  sous 
la  clef  (ce  qui  ne  sera  pas  ,  s'il  plait  au  ciel)  ,  il  leur 
ferait  voir  ce  que  c'est  que  de  tuer  un  père  ,  et  à 
Fleance  aussi.  Mais  bouche  close ,  car  j'apprends 
que  pour  quelques  paroles  trop  libres ,  et  parce  qu'il 
a  manqué  de  se  rendre  à  la  fête  donnée  par  le  ty- 
ran "^^^^  ,  Macduff  est  tombé  en  disgrâce.  Pouvez- 
vous,  monsieur,  m'apprendre  où  il  s'est  réfugié? 


LE  SEIGNEUR. 


Le  fils  de  Duncan ,  à  qui  le  tyran  retient  son  légi- 
time héritage ,  est  maintenant  à  la  cour  du  roi  d'An- 
gleterre. Le  pieux  Edouard  lui  a  fait  un  accueil  si 
gracieux,  que  la  malveillance  de  la  fortune  ne  lui  a 
rien  fait  perdre  de  la  considération  due  à  son  rang. 
C'est  là  que  Macduff  est  allé  demander  au  saint  roi 
de  l'aider  à  éveiller  Northumberland  et  le  belli- 
queux Siward ,  afin  que  ,  par  leur  secours.,  et  avec 


ACTE   III,  SCÈNE  YI.  429 

l'approbation  de  celui  qui  réside  dans  les  cieux , 
nous  puissions  prendre  nos  repas  sur  nos  tables , 
accorder  le  sommeil  à  nos  nuits,  affranchir  nos  fêtes 
et  nos  banquets  des  poignards  sanglans,  rendre  des 
hommages  légitimes  et  recevoir  des  honneurs  libres 
de  contrainte  ,  toutes  choses  après  quoi  nous  sou- 
pirons aujourd'hui.  Ce  rapport  a  mis  le  roi  dans 
une  telle  fureur,  qu'il  se  prépare  à  tenter  quelque 
expédition  guerrière. 

LENOX. 

A-t-il  envoyé  vers  Macduff? 

LE  SEIGKEUR. 

Oui ,  et  sur  cette  réponse  décidée  :  «  Moi ,  mon- 
sieur! non,  »  le  nébuleux  messager  lui  a  tourné  le 
dos  en  murmurant,  comme  s'il  eût  dit  :  a  Vous  re- 
gretterez le  moment  oii  vous  m'avez  embarrassé  de 
cette  réponse.  » 

LENOX. 

Et  c'est  un  bon  avis  pour  lui  de  se  tenir  aussi 
éloigné  que  sa  prudence  pourra  lui  en  fournir  les 
moyens.  Que  quelque  ange  du  ciel  vole  à  la  cour 
d'Angleterre  annoncer  son  message,  avant  qu'il 
arrive  lui-même,  afin  que  le  bonheur  rentre  bien- 
tôt dans  notre  patrie,  opprimée  sous  une  main  dé- 
testable ! 

LE   SEIGNEUR. 

Mes  prières  sont  avec  lui. 

(Ils  sortent.  } 

FIN   DU  TROISIÈME   ACTE. 


43o  MACBETH, 


»*V%'%»'» '»'****'***'**'*'*'*  *'*'***^***'* '*'**'*'**'*'*^'*'**^'^'***  *'*'**'*'*  ^'*^*'*'**'*^'**^*^^*'*'**^ 


ACTE   QUATRIEME. 


SCÈNE  PREMIÈRE. 

Une  caverne  obscure.  Au  milieu  bout   une  chaudière.   — 
Tonnerre. 

Entrent  les  trois  SORCIÈRES. 

PREMIÈRE  SORCIERE. 

Irois  fois  le  chat  tigré  a  miaule'. 

DEUXIÈME    SORCIÈRE. 

Trois  fois  en  même  temps  le  jeune  hérisson  a 
gémi. 

TROISIÈME   SORCIÈRE. 

Le  joueur  de  harpe  *^^')  nous  crie  :  «  Il  est  temps, 
il  est  temps.  » 

PREMIÈRE  SORCIÈRE. 

Tournons  en  rond  autour  de  la  chaudière,  et  dans 
ses  entrailles  empoisonnées  jetons  ^""^K 

Crapaud  ,  qui,  pendant  trente  et  un  jours  et  autant  de  nuits  , 
Endormi  sous  la  plus  froide  pierre , 
T'es  rempli  d'un  acre  venin, 
Bous  le  premier  dans  la  marmite  enchantée. 

LES  TROIS  SORCIÈRES  ENSEMBLE. 

Redoublons  ,  redoublons  de  travail  et  de  soins  : 
Feu  brûle  ,  et  chaudière  bouillonne. 


ACTE   IV,  SCÈNE   I.  43i 

PREMIÈRE   SORCIÈRE. 

Filet  d'un  serpent  des  marais,  bous  et  nage  dans  le  chaudron; 
OEil  de  lézard ,  pied  de  grenouille  , 
Duvet  de  chauve-souris  et  langue  de  chien  , 
Dard  fourchu  de  vipère,  et  aiguillon  de  l'aveugle  ^^9^  , 
Jambe  de  lézard  et  aile  de  hibou , 
Pour  faire  un  charme  puissant  en  désordre  , 
Bouillez  et  écumez  comme  un  bouillon  d'enfer. 

LES  TROIS  SORCIÈRES  ENSEMBLE. 

Redoublons  ,  redoublons  de  travail  et  de  soins  : 
Feu  brûle  ,  et  chaudière  bouillonne. 

TROISIÈME  SORCIÈRE. 

Écailles  de  dragon  et  dents  de  loup  , 

Momie  de  sorcière,  estomac  et  gosier 

Du  vorace  goulu  des  mers  salées  , 

Racine  de  ciguë  arrachée  dans  la  nuit. 

Foie  de  juif  blasphémateur. 

Fiel  de  bouc ,  tranches  d'if 

Coupées  dans  une  éclipse  de  lune , 

Nez  de  Turc  et  lèvres  de  Tarlare , 

Doigt  d'un  enfant  de  fille  de  joie 

Mis  au  monde  dans  un  fossé  ,  et  étranglé  en  naissant  ; 

Rendez  la  bouillie  épaisse  et  visqueuse; 

Ajoutez-y  des  entrailles  de  tigre, 

Pour  compléter  les  ingrédiens  de  notre  chaudière. 

LES  TROIS  SORCIÈRES  ENSEMBLE. 

Redoublons  ,  redoublons  de  travail  et  de  soins  : 
Feu  brûle,  et  chaudière  bouillonne. 

DEUXIÈME   SORCIÈRE, 

Refroidissons  le  tout  dans  du  sang  de  singe , 
Et  notre  charme  est  parfait  et  solide. 


432  MACBETH, 

(  Entre  Hécate ,  suivie  de  trois  autres  sorcières.  ) 
HÉCATE. 

Oh  !  à  merveille  :  j'applaudis  à  votre  ouvrage, 
Et  chacune  de  vous  aura  part  au  profit. 
Maintenant,  chantez  autour  de, la  chaudière, 
Dansant  en  rond  comme  les  lutins  et  les  fées  , 
Pour  enchanter  tout  ce  que  vous  y  avez  mis. 

(  Musique.  ) 

CHANT. 

Esprits  noirs  et  blancs, 
Esprits  rouges  et  gris , 
Mêlez  ,  mêlez  ,  mêlez  , 
Vous  qui  savez  mêler. 

DEUXIÈME  SORCIÈRE. 

A  la  démangeaison  de  mes  pouces ,  je  sens  arriver 
quelque  maudit.  Ouvrez-vous ,  verrous ,  qui  que  ce 
soit  qui  frappera. 

(  Entre  MacLeth.  ) 

MACBETH. 

Hé  bien,  hideuses  vieilles  du  mystère,  des  ténè- 
bres et  de  l'heure  de  minuit ,  que  faites-vous  là  ? 

LES  TROIS  SORCIÈRES  ENSEMBLE. 

Une  oeuvre  sans  nom. 

MACBETH. 

Je  vous  en  conjure  par  l'art  que  vous  professez , 
de  cjuelque  manière  que  vous  y  soyez  parvenues , 
répondez-moi.  Dussent  les  vents  par  vous  déchaînés 
livrer  la  guerre  aux  églises  ;  dussent  les  vagues  écu- 
meuses  bouleverser  et  engloutir  les  navires;  dût  le 
blé  chargé  d'épis  coucher  abattu  sur  la  terre ,  et  les 
arbres  être  jetés  à  bas;   dussent  les  châteaux  s'é- 


ACTE  IV,  SCÈNE  I.  433 

crouler  sur  la  tête  de  leurs  gardiens  ;  dût  le  faîte 
des  palais  et  des  pyramides  s'incliner  vers  leurs  fon- 
demens  ;  dût  le  trésor  des  germes  de  la  nature  rouler 
confondu  jusqu'à  rendre  la  destruction  lasse  d'elle- 
même  :  répondez  à  mes  questions. 

PREMIÈRE  SORCIÈRE. 

Parle. 

DEUXIÈME   SORCIÈRE. 

Demande. 

TROISIÈME  SORCIÈRE. 

Nous  répondrons. 

PREMIÈRE   SORCIÈRE.    ' 

Dis,  aimes-tu  mieux  recevoir  la  réponse  de  notre 
bouche  ou  de  celle  de  nos  maîtres  ? 

MACBETH. 

Appelez-les,  que  je  les  voie. 

PREMIÈRE  SORCIÈRE. 

Versons  du  sang  d'une  truie  qui  ait  dévoré  ses 
neuf  marcassins ,  et  de  la  graisse  exprimée  du  gibet 
d'un  meurtrier  j  et  jetons-les  dans  la  flamme. 

LES  TROIS  SORCIÈRES   ENSEMBLE, 

Viens,  haut  ou  bas;  montre-toi,  et  fais  ton  de- 
voir comme  il  convient. 

(  Tonnerre.  —  Ou  voit  s'élever  le  fantôme  d'une  tête  armée  d'un  casque.  ) 
MACBETH. 

Dis-moi,  puissance  inconnue — 

PREMIÈRE  SORCIÈRE. 

Il  connaît  ta  pensée;  écoute  ses  paroles,  mais  ne 
dis  rien. 

ToM.  III.  28 


/,34  MACBETH, 

LE  FANTOME. 

Macbeth  !  Macbeth  !  Macbeth  !  garde-toi  de  Mac- 
duff;  garde-toi  du  thaiie  de  Fife.  —  Laissez-moi 
partir.  —  C'est  assez. 

(  Le  fantôme  s'enfonce  sous  la  terre.  ) 
MACBETH. 

Qui  que  tu  sois ,  je  te  rends  grâce  de  ton  bon  avis. 
Tu  as  touché  la  corde  de  ma  crainte.  Mais  un  mot 
encore. 

PREMIÈRE  SORCIÈRE. 

Il  ne  souffre  pas  qu'on  lui  commande.  En  voici  un 
autre  plus  puissant  que  le  premier. 

(  Tonnerre.  —  On  voit  s'élever  le  fantôme  d'un  enfant  ensanglanté.  ) 
LE  FANTOME. 

Macbeth  !  Macbeth  !  Macbeth  ! 

MACBETH. 

Je  t'écouterais  de  trois  oreilles  si  je  les  avais. 

LE  FANTOME. 

Sois  sanguinaire ,  intrépide  et  décidé.  Ris-toi 
jusqu'à  l'insulte  du  pouvoir  de  l'homme.  Nul  homme 
né  d'une  femme  ne  peut  nuire  à  Macbeth. 

(Le  fantôme  s'enfonce  sous  la  terre.  ) 
MACBETH. 

Vis  donc,  Macduff  ;  qu'ai-je  besoin  de  te  redouter  .'' 
Cependant  je  veux  rendre  ma  tranquillité  double- 
ment tranquille,  et  prendre  mes  sûretés  avec  le 
destin.  11  faut  que  tu  meures,  afin  que  je  puisse 
dire  à  la  peur  au  pâle  courage  qu'elle  en  a  menti , 
et  dormir  en  paix  en  dépit  du  tonnerre.  (^Tonnerre. 
~—  On  voit  s'élever  le  fantôme  cVun  enfant  couronné  y 
avant  un  arbre  dans  sa  main.)  Quel  est  celui  qui 


ACTE   IV,  SCÈNE   I.  435 

s'élève  semblable  au  fils  d'un  roi,  et  qui  porte  sur  le 
front  d'un  petit  enfant  la  couronne  fermée  d'un 
prince  souverain? 

LES  TROIS  SORCIÈRES  ENSEMBLE. 

Ecoute,  mais  ne  parle  pas. 

LE  FANTOME. 

Sois  de  la  nature  du  lion  ,  orgueilleux  comme  lui  : 
ne  t'embarrasse  pas  de  ceux  qui  s'irritent,  s'em- 
portent et  conspirent  contre  toi.  Jamais  Macbeth  ne 
sera  vaincu,  jusqu'à  ce  que  la  grande  forêt  de  Bir- 
nam  marche  contre  lui  vers  la  haute  colline  de 
Dunsinane. 

(  Le  fantôme  rentre  dans  la  terre.  ) 
MACBETH. 

Gela  n'arrivera  jamais.  Qui  ^eut presser  ^^"^la  forêt , 
commander  à  l'arbre  de  mettre  en  mouvement  sa 
racine  attachée  à  la  terre?  0  douces  prédictions!  ô 
bonheur!  Rébellion,  ne  lève  point  la  tête  jusqu'à  ce 
que  je  voie  se  lever  la  forêt  de  Birnam  ;  et  Macbeth , 
au  faite  de  la  grandeur,  vivra  tout  le  bail  de  la 
nature ,  et  son  dernier  soupir  sera  le  tribut  payé 
à  la  vieillesse  et  à  la  loi  de  mort.  —  Cependant  mon 
cœur  palpite  encore  du  désir  de  savoir  une  chose  : 
dites-moi  (si  votre  art  va  jusqu'à  me  l'apprendre), 
la  race  de  Banquo  règnera-t-elle  un  jour  dans  ce 
royaume  ? 

TOUTES  LES  SORCIÈRES  ENSEMBLE. 

Ne  cherche  point  à  en  savoir  davantage. 

MACBETH. 

Je  veux  être  satisfait.   Si  vous   me   le  refusez. 


436  MACBETH, 

qu'une  malédiction  éternelle  tombe  sur  vous  !  — 
Faites-moi  connaître  ce  qui  en  est.  —  Pourquoi 
cette  chaudière  qui  se  renverse?  Quel  est  ce  bruit? 


(Hautbois.  ) 

PREMIÈRE  SORCIÈRE. 


Paraissez. 
Paraissez. 


DEUXIEME  SORCIERE. 
TROISIÈME  SORCIÈRE. 


Paraissez. 

LES  TROIS  SORCIÈRES  ENSEMBLE. 

Paraissez  à  ses  yeux  et  affligez  son  coeur.  — 
Venez  comme  des  ombres,  et  éloignez-vous  de  même. 

(Huit  rois  paraissent  marchant  à  la  file  l'un  de  l'autre ,  le  dernier  tenant  un  miroir  dans 
sa  main.  Banque  les  suit.  ) 

MACBETH. 

Tu  ressembles  trop  à  l'ombre  de  Banquo  ;  à  bas  ! 
ta  couronne  brûle  mes  yeux  dans  leur  orbite.  —  Et 
toi,  dont  le  front  est  également  ceint  d'un  cercle 
d'or,  tes  cheveux  sont  pareils  à  ceux  du  premier.  — 
Un  troisième  ressemble  à  celui  qui  le  précède. 
Sorcières^  impures ,  pourquoi  me  montrez-vous  ces 
objets?  —  Un  quatrième!  Fuyez,  mes  yeux.  — 
Quoi  !  cette  ligne  se  prolongera-t-elle  jusqu'à  ce  que 
le  monde  se  brise  au  dernier  jour?  —  Encore  un 
autre!  —  Un  septième!  Je  n'en  veux  pas  voir  da- 
vantage. —  Et  cependant  en  voilà  un  huitième  qui 
paraît,  portant  un  miroir  où  j'en  découvre  une  foule 
d'autres  :  j'en  vois  quelques-uns  qui  portent  deux 
globes  et  un  triple  sceptre  ^^'K  Effroyable  vue! 
Oui,  je  le  reconnais  à  présent;  rien  n'est  plus  cer- 
tain ,  car  voilà  Banquo ,  tout  souillé  du  sang  de  ses 


ACTE   IV,  SCÈNE   I.  437 

plaies,  qui  me  sourit  et  me  les  montre  comme  siens; 
- —  Quoi  !  serait-il  donc  vrai  ? 

PREMIÈRE  SORCIÈRE. 

Oui ,  seigneur ,  de  toute  ve'ritë.  —  Mais  pourquoi 
Macbeth  reste-t-il  ainsi  saisi  de  stupeur?  Venez, 
mes  soeurs,  e'gayons  ses  esprits,  et  faisons-lui  con- 
naître nos  plus  doux  plaisirs.  Je  vais  charmer  l'air 
pour  en  faire  sortir  des  sons ,  tandis  que  vous  exé- 
cuterez votre  antique  ronde;  il  faut  que  ce  grand  roi 
puisse  dans  sa  bonté' ,  reconnaître  que  nous  l'avons 
reçu  avec  les  hommages  qui  lui  sont  dus. 

(Musique.  —  Les  sorcières  dansent  et  disparaissent.  ) 
MACBETH. 

Oii  sont-elles?  parties  !  —  Que  cette  heure  funeste 
soit  maudite  dans  le  calendrier  !  — Venez ,  vous  qui 
êtes  là  dehors. 

(  Entre  Lenox.  ) 

LENOX. 

Que  de'sire  votre  grâce  ? 

MACBETH. 

Avez-vous  vu  les  sœurs  du  destin  ? 

LENOX. 

Non,  mon  seigneur. 

MACBETH. 

N'ont-elles  pas  passe'  près  de  vous? 

LENOX. 

Non,  en  vérité,  mon  seigneur. 

MACBETH. 

Infecté  soit  l'air  qu'elles  traverseront,  et  damna- 


/J38  MACBETH, 

tion   sur  tous  ceux  qui  croiront  en   elles  !  —  J'ai 

entendu  galoper  des  chevaux  :  qui  donc  est  arrivé? 

LENOX. 

Deux  ou  trois  personnes,  seigneur,  apportent  la 
nouvelle  que  Macduff  s'est  sauve  en  Angleterre. 

MACBETH. 

Il  s'est  sauve'  en  Angleterre  ? 

LENOX. 

Oui ,  mon  bon  seigneur. 

MACBETH. 

0  temps!  tu  devances  mes  œuvres  redoutées.  Le 
projet  trop  lent  laisse  tout  échapper  si  l'action  ne 
marche  pas  avec  lui.  Désormais  ,  les  premiers  mou- 
veraens  de  mon  cœur  seront  ^ussi  les  premiers 
mouvemens  de  ma  main  ;  dès  à  présent ,  pour  cou- 
ronner mes  pensées  par  les  actes,  il  faut,  par  une 
exécution  aussi  prompte  que  ma  volonté,  surprendre 
le  château  de  Macduff,  m'emparer  de  Fife ,  passer 
au  fil  de  l'épée  sa  femme,  ses  petits  enfans  ,  et  tout 
ce  qui  a  le  malheur  d'être  de  sa  race.  Il  n'est  pas 
question  de  se  vanter  comme  un  insensé;  je  vais 
accomplir  cette   entreprise  avant  que  le  projet  se 

refroidisse.  Mais,  plus  de  visions! {A  Lenox.) 

Où  sont  ces  gentilshommes?  Viens  ,   conduis-moi 
vers  eux. 

(Ils  sortent.  ) 


ACTE   IV,  SCÈNE  IL  489 

SCÈNE   IL 

A  Fife.  —  Un  appartement  du  château  de  Macduff. 
Entrent  lady  MACDUFF,  son  JEUNE  FILS,  ROSSE. 

LADY    BIACDUFF. 

Qu'avait-il  fait  qui  pût  le  forcer  à  quitter  son 
pays? 

ROSSE. 

Ayez  patience ,  madame. 

LADY  MACDUFF. 

Il  n'en  a  pas  eu,  lui.  Sa  fuite  est  une  folie  ;  à 
défaut  de  nos  actions,  ce  sont  nos  frayeurs  qui  font 
de  nous  des  traîtres. 

ROSSE. 

Vous  ne  savez  pas  si  ça  e'té  en  lui  sagesse  ou 
frayeur. 

LADY   MACDUFF. 

Sagesse  !  oui ,  en  effet ,  laisser  sa  femme ,  laisser 
ses  petits  enfans ,  ses  propriétés ,  ses  titres ,  dans  un 
lieu  d'où  il  s'enfuit!  Il  ne  nous  aime  point,  il  ne 
sent  point  les  mouvemens  de  la  nature.  Le  pauvre 
roitelet,  le  moindre  des  oiseaux  dispute  dans  son 
nid  ses  petits  au  hibou.  Il  n'y  a  que  de  la  frayeur , 
aucune  affection  ,  et  tout  aussi  peu  de  sagesse  ,  dans 
une  fuite  précipitée  ainsi  contre  toute  raison. 

ROSSE. 

Chère  cousine,  je  vous  en  prie ,  songez  à  vous 
gouverner  vous-même;  car,  pour  votre  époux ,  il 


44o  MACBETH, 

est  généreux,  sage,  judicieux,  et  connaît  mieux  que 
personne  l'incertitude  des  circonstances.  Je  n'ose 
pas  trop  en  dire  davantage  ;  mais  ce  sont  des  temps 
bien  cruels  que  ceux  où  nous  sommes  des  traîtres 
sans  nous  en  douter  nous-mêmes ,  où  le  bruit  me- 
naçant arrive  jusqu'à  nous  sans  que  nous  sachions 
ce  qui  nous  menace ,  et  nous  laisse  flottant  ainsi  et 
nous  dirigeant  au  hasard  sur  une  mer  capricieuse  et 
irritée  ^^^).  Je  prends  congé  de  vous;  vous  ne  tarderez 
pas  à  me  revoir  ici.  Les  choses  arrivées  au  dernier 
degré  du  mal  doivent  s'arrêter  ou  remonter  vers  leur 
état  primitif.  —  Mon  joli  cousin ,  que  le  ciel  veille 
sur  vous. 

LADY  MACDUFF. 

Il  a  un  père  ,  et  pourtant  il  n'a  point  de  père. 

ROSSE. 

Je  suis  si  peu  maître  de  moi,  que  si  je  m'arrêtais 
plus  long-temps ,  je  me  perdrais  et  ne  ferais  qu'ajou- 
ter à  vos  peines.  Adieu,  je  prends  congé  de  vous 
pour  cette  fois. 

(  Il  sort. ) 
LADY  MACDUFF. 

Mon  enfant,  votre  père  est  mort  :  qu'allez-vous 
devenir?  Comment  vivrez-vous? 

L'ENFANT. 

Comme  vivent  les  oiseaux ,  ma  mère. 

LADY  MACDUFF. 

Quoi  !  de  vers  et  de  mouches  ? 

LENFANT. 

De  ce  que  je  pourrai  trouver  :  c'est  ainsi  que 
vivent  les  oiseaux. 


ACTE  ÏV,  SCÈNE   IL  44i 

LADY  MACDUFF. 

Pauvre  petit  oiseau?  ainsi  tu  ne  craindrais  pas  le 
filet,  la  glu,  le  piëge,  le  trëbuchet? 

L'ENFANT, 

Pourquoi  les  craindrais-je ,  ma  mère?  Ils  ne  sont 
pas  destines  aux  tout  petits  oiseaux. — Mon  père  n'est 
pas  mort,  quoi  que  vous  en  disiez. 

LADY  MACDUFF. 

Je  te  dis  qu'il  est  mort.  Comment  feras-tu  pour 
avoir  un  père? 

L'ENFANT  (33). 

Comment  ferez-vous  pour  avoir  un  mari  ? 

LADY   MACDUFF. 

Moi  !  j'en  pourrais  acheter  vingt  au  premier  mar- 
ché. 

L'ENFANT. 

Vous  les  achèteriez  donc  pour  en  revendre  ? 

LADY  MACDUFF. 

Tu  dis  tout  ce  que  tu  sais ,  et  en  ve'rité  cela  n'est 
pas  trop  mal  pour  ton  âge. 

L'ENFANT. 

Mon  père  était-il  un  traître,  ma  mère? 

LADY  MACDUFF. 

Oui,  c'était  un  traître. 

L'ENFANT. 

Qu'est-ce  que  c'est  qu'un  traître? 

LADY  MACDUFF. 

C'est  un  homme  qui  jure  et  qui  ment. 


442  MACBETH, 

LENFANT. 

Et  tous  ceux  qui  font  cela  sont-ils  des  traîtres  ? 

LADY  MACDUFF. 

Oui,  tout  homme  qui  fait  cela  est  un  traître,  et 
mérite  d'être  pendu. 

L'ENFANT. 

Et  doivent-ils  être  tous  pendus,  ceux  qui  jurent 
et  qui  mentent  ? 

LADY  MACDUFF.. 

Oui,  tous. 

L'ENFANT. 

Et  qui  est-ce  qui  doit  les  pendre? 

LADY  MACDUFF. 

Les  honnêtes  gens. 

L'ENFANT. 

Alors  les  menteurs  et  les  jureurs  sont  des  imbé- 
ciles, car  il  y  a  assez  de  menteurs  et  de  jureurs 
pour  Lattre  les  honnêtes  gens  et  pour  les  pendre. 

LADY  MACDUFF. 

Que  Dieu  veuille  te  garder,  pauvre  petit  singe! 
Mais  comment  feras-tu  pour  avoir  un  père? 

L'ENFANT. 

S'il  était  mort,  vous  pleureriez  pour  lui,  et  si 
vous  ne  pleuriez  pas,  ce  serait  un  bon  signe  que 
j'aurais  bientôt  un  nouveau  père  ? 

LADY  MACDUFF. 

Pauvre  petit  causeur,  comme  tu  es  en  train  de  ba- 
biller! 


ACTE  IV,  SCÈNE  II.  443 

(  Arrive  un  messager.  ) 

LE  MESSAGER. 

Dieu  vous  garde,  belle  dame  î  je  ne  vous  suis  pas 
connu,  quoique  je  sois  parfaitement  instruit  du 
rang  que  vous  tenez.  Je  crains  que  quelque  danger 
ne  soit  prêt  à  fondre  sur  vous.  Si  vous  voulez  suivre 
l'avis  d'un  homme  simple ,  qu'on  ne  vous  trouve  pas 
en  ce  lieu.  Fuyez  d'ici  avec  vos  petits  enfans.  Je  suis 
trop  barbare,  je  le  sens,  de  vous  e'pouvanter  ainsi  : 
vous  faire  plus  de  mal  encore  serait  une  cruauté  fé- 
roce ,  et  qui  n'est  que  trop  près  de  vous  atteindre.  Que 
le  ciel  vous  protège  !  Je  n'ose  m'arrêter  plus  long- 
temps. 

(11  sort.) 
LADY  MACDUFF. 

Oii  pourrai-je  fuir?  Je  n'ai  point  fait  de  mal  : 
mais  j'oubliais  que  je  suis  dans  ce  monde  terrestre, 
où  faire  le  mal  est  souvent  regardé  comme  louable , 
et  faire  le  bien  passe  quelquefois  pour  une  dange- 
reuse folie.  Comment  donc  irais-je  mettre  en  avant 
ce  moyen  de  défense  d'une  femme,  je  n'ai  point 
fait  de  mal  ?  —  (  Entrent  des  assassins.  )  Quelles 
sont  ces  fi£;ures? 

UN  ASSASSIN. 

Où  est  votre  mari  ? 

LADY  MACDUFF. 

Pas  dans  un  lieu ,  j'espère ,  assez  maudit  du  ciel 
pour'<fu'il  puisse  être  trouvé  par  un  homme  tel  que 

toi. 

L'ASSASSIN. 

C'est  un  traître. 


444  MACBETH, 

L'ENFANT. 

Tu  en  as  menti,  vilain,  avec  tes  poils  roux. 

L'ASSASSIN,  poignardant  l'enfant. 

Comment ,  toi  qui  n'es  pas  sorti  de  la  coquille , 
petit  frai  de  traître  ! 

L'ENFANT. 

Il  m'a  tué,  ma  mère  :  sauvez-vous,  je  vous  en 
prie. 

(  Il  meurt.  Lady  Macduff  sort  en  criant  au  meurtre,  et  poursuivie  par  les  assassins.  ) 

SCÈNE   III. 

En  Angleterre.  —  Un  appartement  dans  le  palais  du  roi. 

Entrent  MALCOLM  et  MACDUFF. 

MALCOLM. 

Cherchons  quelque  sombre  solitude  où  nous  puis- 
sions vider  de  larmes  nos  cœurs  afïlige's. 

MACDUFF. 

Empoignons  plutôt  l'ëpe'e  meurtrière ,  et ,  en 
hommes  de  courage,  marchons  à  grands  pas  sur 
notre  patrie  abattue  ^^^\  Chaque  matin  se  lamentent 
de  nouvelles  veuves,  crient  de  nouveaux  orphelins; 
chaque  jour  de  nouveaux  accens  de  douleur  vont 
frapper  la  face  du  ciel ,  qui  en  retentit  comme  si , 
sensible  aux  maux  de  l'Ecosse,  il  voulait  par  des 
mugissemens  exprimer  son  affliction.    . 

MALCOLM. 

Je  pleure  sur  ce  que  je  crois  ;  je  crois  ce  que  j'ai 
appris ,  et  ce  que  je  puis  redresser  sera  redresse'  dès 
que  je  trouverai  l'occasion  amie.  11  se  peut  faire  que 


ACTE    IV,   SCÈNE  III.  445 

ce  que  vous  m'avez  raconté  soit  vrai  :  cependant  ce 
tyran ,  dont  aujourd'hui  le  seul  nom  Liesse  notre 
langue ,  passa  autrefois  pour  un  honnête  homme  ; 
vous  l'avez  aimé  chèrement  ;  il  ne  vous  a  point  en- 
core fait  de  mal.  Je  suis  jeune,  mais  je  comprends 
bien  comment  vous  pourriez  vous  faire  un  mérite 
près  de  lui  à  mes  dépens  ;  et  c'est  sagesse  que  l'offre 
d'un  pauvre,  faible  et  innocent  agneau  pour  apaiser 
un  dieu  irrité. 

MACDÛFF. 

Je  ne  suis  pas  un  traître. 

MALCOLM. 

Mais  Macbeth  en  est  un.  Un  bon  et  vertueux  na- 
turel peut  plier  sous  la  main  d'un  monarque.  Je 
vous  demande  pardon  ;  mes  idées  ne  changent  point 
ce  que  vous  êtes  en  effet  :  les  anges  sont  demeurés 
brillans ,  quoique  le  plus  brillant  soit  tombé;  et 
quand  tout  ce  qu'il  y  a  d'odieux  se  présenterait  sous 
les  traits  de  la  vertu,  la  A^ertu  n'en  conserverait 
pas  moins  son  aspect  ordinaire. 

MACDUFF. 

J^ai  perdu  mes  espérances. 

MALCOLM. 

Peut-être  au  moment  oii  je  me  suis  trouvé  des 
doutes.  Pourquoi  avez-voussi  prématurément  quitté, 
sans  prendre  congé  d'eux,  votre  femme  et  vos  enfans, 
ces  précieux  motifs  de  nos  actions,  ces  puissans  liens 
d'amour?  —  Je  a-ous  prie,  ne  voyez  pas  dans  mes 
soupçons  des  affronts  pour  vous,  mais  seulement 
des  sûretés  pour  moi  :  vous  n'en  serez  pas  moins 
parfaitement  honnête,  quoi  que  je  puisse  penser. 


446  MACBETH, 

MACDUFF. 

Péris,  péris,  pauvre  patrie!  Tyrannie  puissante, 
affermis-tôi  sur  tes  fondemens,  la  vertu  ne  peat  te 
réprimer;  et  toi,  subis  tes  injures,  c'est  mainte- 
nant bien  à  juste  titre  *^^^^.  Adieu,  prince  .  je  ne 
voudrais  pas  être  le  misérable  que  tu  sou^  pnnes 
pour  tout  l'espace  de  terre  qui  est  sous  la  main  du 
tyran ,  et  pour  le  pillage  du  riche  Orient. 

MALCOLM. 

Ne  vous  offensez  point  :  ce  que  je  dis  ne  vient 
point  d'une  défiance  décidée  contre  vous.  Je  crois 
que  notre  patrie  succombe  sous  le  joug ,  que  ses 
pleurs  et  son  sang  coulent,  et  que  chaque  jour  de 
plus  ajoute  une  plaie  à  ses  blessures  ;  je  crois  aussi 
que  plus  d'un  bras  s'armerait  en  faveur  de  mes 
droits  :  mais  après  tout  cela,  quand  j'aurai  foulé 
aux  pieds  la  tête  du  tyran ,  ou  que  je  l'aurai  placée 
sur  la  pointe  de  mon  épée,  ma  pauvre  patrie  se 
trouvera  en  proie  à  plus  de  vices  encore  qu'aupara- 
vant; elle  aura  à  souffrir  de  son  successeur,  et  plus 
encore  ,  et  de  plus  de  manières. 

'  MACDUFF. 

Et  quel  serait  donc  ce  successeur? 

MALCOLM. 

C'est  moi-même  dont  je  veux  parler;  je  sens  en 
moi  toutes  les  sortes  de  vices  tellement  enracinés, 
que,  quand  ils  viendront  à  s'épanouir,  le  noir  Mac- 
beth paraîtra  pur  comme  la  neige;  et,  en  la  com- 
parant aux  maux  sans  bornes  qui  leur  viendraient 
de  moi,  sa  conduite  aux  yeux  de  ses  pauvres  sujets 
deviendi'a  celle  d'un  agneau. 


ACTE  IV,  SCÈNE  IIÏ.  447 

MACDUFF. 

Jamais,  aux  légions  de  l'horrible  enfer,  il  ne  peut 
se  joindre  un  démon  assez  maudit  en  méchanceté 
pour  surpasser  Macbeth. 

MALGOLM. 

J'avoue  qu'il  est  sanguinaire,  esclave  de  la  luxure, 
avare ,  faux  ,  trompeur,  capricieux ,  méchant ,  et 
infecté  de  tous  les  vices  qui  ont  un  nom  ,•  mais  il  n'y 
a  point  de  limites ,  il  n'y  en  a  aucune  à  mes  ardeurs 
de  volupté  :  vos  femmes ,  vos  filles ,  vos  matrones 
et  vos  servantes,  ne  pourraient  combler  le  gouffre 
de  mon  incontinence,  et  mes  désirs  renverseraient 
tous  les  obstacles  que  la  vertu  opposerait  à  ma  vo- 
lonté. Macbeth  vaut  mieux  qu'un  pareil  roi. 

BIA-CDUFF. 

Une  intempérance  sans  fin  est  une  tyrannie  de  la 
nature  ;  elle  a  plus  d'une  fois  avant  le  temps  rendu 
vacant  un  trône  fortuné,  et  causé  la  chute  de  beau- 
coup de  rois.  Mais  ne  craignez  point  pour  cela  de 
vous  charger  de  la  couronne  qui  vous  appartient. 
Vous  pouvez  abandonner  à  votre  passion  une  vaste 
moisson  de  voluptés ,  et  paraître  encore  tempérant, 
tant  il  vous  sera  aisé  de  fasciner  les  yeux  du  public. 
Nous  avons  assez  de  dames  de  bonne  volonté ,  et 
vous  ne  pouvez  renfermer  en  vous-même  un  vau- 
tour capable  de  dévorer  toutes  celles  qui  viendront 
s'offrir  d'elles-mêmes  à  l'homme  revêtu  du  pouvoir, 
aussitôt  qu'elles  auront  découvert  son  penchant. 

MALCOLM. 

Outre  cela  ,  au  nombre  de  mes  penchans  désor- 


448  MACBETH, 

donnes  s'ëlève  en  moi  une  avarice  si  insatiable ,  que 
si  j'e'tais  roi,  je  ferais  périr  les  nobles  pour  avoir 
leurs  terres;  je  convoiterais  les  joyaux  de  l'un,  le 
château  d'un  autre  ;  et  l'accroissement  de  mes  pos- 
sessions ne  ferait ,  comme  un  assaisonnement , 
qu'augmenter  mon  appétit  :  en  sorte  que  je  forge- 
rais d'injustes  accusations  contre  des  hommes  hon- 
nêtes et  fidèles,  et  je  les  détruirais  par  avidité  de 
richesses. 

MACDUFF. 

L'avarice  pénètre  plus  avant  et  jette  des  racines 
plus  pernicieuses  que  l'incontinence,  fruit  de  l'été  ^^^); 
l'avarice  a  été  le  glaive  qui  a  égorgé  nos  rois.  Cepen- 
dant ne  craignez  rien  :  l'Ecosse  contient  des  richesses 
suffisantes  pour  assouvir  vos  désirs  ,  même  de  votre 
propre  bien  ;  et  ces  vices  sont  tolérables  quand  ils 
sont  balancés  par  des  vertus. 

MALCOLM. 

Mais  je  n'en  ai  point  :  tout  ce  quifait  l'ornement  des 
rois,  justice,  franchise,  tempérance, fermeté,  bonté, 
persévérance,  clémence,  modestie,  piété,  patience, 
courage,  bravoure,  n'a  pour  moi  aucun  attrait; 
mais  j'abonde  de  tous  les  vices  ,  chacun  en  particu- 
lier reproduit  sous  différentes  formes.  Quoi!  si  j'en 
avais  le  pouvoir,  je  ferais  écouler  dans  l'enfer  le 
doux  lait  de  la  concorde,  bouleverserais  la  paix  uni- 
verselle ,  et  porterais  le  désordre  dans  tout  ce  qui 
est  uni  sur  la  terre. 

MACDUFF. 

0  Ecosse  !  Ecosse  ! 


ACTE    IV,    SCÈNE    III.  449 

MALGOLM. 

Si  vous  jugez  qu'un  pareil  homme  soit  fait  pour 
gouverner,  parlez  ;  je  siiis  tel  que  je  vous  l'ai  dit. 

MAGDUFF. 

Fait  pour  gouverner!  non,  pas  même  pour  vivre. 
0  nation  misérable  !  sous  le  joug  d'un  tyran  usur- 
pateur, armé  d'un  sceptre  ensanglante,  quand  re- 
verras-tu  des  jours  prospères ,  puisque  le  rejeton 
légitime  de  ton  trôoe  demeure  réprouvé  par  son 
propre  arrêt  et  blasphème  contre  sa  race  ?  Ton  père 
était  un  saint  roi  ;  la  reine  qui  t'a  porté  ,  plus  sou- 
vent à  genoux  que  sur  ses  pieds ,  mourait  chaque 
jour  à  elle-même.  Adieu  :  ces  vices  dont  tu  t'ac- 
cuses toi-même,  voilà  ce  qui  m'a  banni  de  l'Ecosse. 
0  mon  cœur,  ta  dernière  espérance  s'évanouit  ici  ! 

MALGOLM, 

MacdufF,  ce  noble  transport,  fils  de  l'intégrité , 
a  effacé  de  mon  âme  tous  ses  noirs  soupçons  ,  et  ra- 
mené en  moi  la  confiance  de  ton  honneur  et  de  ta 
bonne  foi.  Le  diabolique  Macbeth  a  déjà  tenté  ,  par 
plusieurs  artifices  semblables  ,  de  me  séduire  et  de 
m'attirer  sous  sa  puissance  ;  et  la  modestie  de  la 
prudence  me  défend  contre  une  crédulité  trop  pré- 
cipitée. Mais  que  le  Dieu  d'en  haut  traite  seul  entre 
toi  et  moi  !  De  ce  moment  je  m'abandonne  à  tes 
conseils  ;  je  rétracte  les  calomnies  que  j'ai  proférées 
contre  moi,  et  j'abjure  ici  tous  les  reproches  ,  toutes 
les  imputations  dont  je  me  suis  chargé ,  comme 
étrangers  à  mon  caractère.  Je  suis  encore  inconnu 
à  la  femme  ;  jamais  je  ne  fus  parjure  ;  à  peine  ai-je 
convoité  la  possession  démon  propre  bien  ;  jamais  je 
ToM.  III,  29 


^5o  MACBETH, 

n'ai  violé  ma  foi;  je  ne  trahirais  pas  le  diable  pour 
nion  compère  ;  et  la  ve'rité  m'est  aussi  chère  que  la 
vie.  Mon  premier  mensonge  est  celui  que  je  viens 
de  faire  contre  moi.  Ce  que  je  suis  en  effet ,  c'est  à 
toi  et  à  ma  pauvre  patrie  à  en  disposer  ;  et  déjà  , 
avant  ton  arrive'e  en  ce  lieu ,  le  vieux  Siward ,  à  la 
tête  de  dix  mille  vaillans  guerriers  re'unis  sur  un 
même  point ,  allait  se  mettre  en  marche  pour  l'E- 
cosse. Maintenant  nous  irons  ensemble  ;  et  puisse  le 
succès  qui  nous  attend  être  aussi  bon  que  l^querelle 
que  nous  soutenons  !  —  Pourquoi  gardes-tu  le  si- 
lence? 

MACDUFF. 

Tant  d'ide'es  agre'ables  et  tant  d'ide'es  fâcheuses 
entrées  à  la  fois  dans  mon  âme  ne  sont  pas  aisées  à 
concilier  dans  un  instant. 

(  Entre  un  médecin.  ) 

MALCOLM,  àMacduflF. 

Nous  en  parlerons  encore.  —  Je  vous  prie ,  le  roi 
va-t-il  paraître? 

LE  MÉDECIN. 

Oui,  seigneur;  son  palais  est  rempli  d'une  foule 
de  malheureux  qui  attendent  de  lui  leur  guérison. 
Leur  maladie  surmonte  les  plus  puissans  moyens  de 
l'art  ;  mais  dès  qu'il  les  touche ,  telle  est  la  vertu 
sainte  dont  le  ciel  a  doué  sa  main ,  qu'ils  guérissent 
dans  le  moment. 

MALCOLM. 

Je  vous  remercie,  docteur. 

(Le  me'decin  sort.) 
MACDUFF. 

Quelle  est  la  maladie  dont  il  veut  parler? 


ACTE  IV,  SCÈNE   lïl.  45i 

MALCOLM. 

On  l'appelle  le  mal  du  roi  ^^'^  :  c'est  une  œuvre 
miraculeuse  de  ce  bon  prince,  et  dont  j'ai  été  moi- 
même  témoin  depuis  mon  séjour  dans  cette  cour. 
Comment  il  se  fait  exaucer  du  ciel,  lui  seul  le  sait; 
mais  le  fait,  c'est  qu'on  lui  amène  des  gens  affligés 
d'un  mal  cruel ,  tout  bouffis  et  couverts  d'ulcères , 
pitoyables  à  voir,  et  désespoir  delà  médecine,  et  qu'il 
les  guérit  en  leur  suspendant  au  cou  une  médaille 
d'or  qu'il  accompagne  de  prières  ;  et  l'on  dit  qu'il 
transmettra  aux  rois  ses  successeurs  ce  bienfaisant 
pouvoir  de  guérir.  Outre  cette  vertu  singulière, 
l'Éternel  lui  a  encore  accordé  le  don  de  prophétie  ; 
et  les  nombreuses  bénédictions  qui  planent  sur  son 
trône  annoncent  assez  qu'il  est  rempli  de  la  grâce 
de  Dieu. 

(  Entre  Rosse.  ) 

MACDUFF. 

Regardez  qui  vient  à  nous. 

MALCOLM. 

Un  de  mes  compatriotes,  mais  je  ne  le  reconnais 
pas  encore. 

MACDUFF,  à  Rosse. 

Mon  bon  et  cher  cousin,  soyez  le  bienvenu. 

MALCOLM. 

Je  le  reconnais  à  présent.  Dieu  de  bonté ,  écarte 
promptement  les  causes  qui  nous  rendent  ainsi 
étrangers  les  uns  aux  autres. 

ROSSE. 

Amen  y  seigneur. 

MACDUFF. 

L'Ecosse  est-elle  encore  à  sa  place? 


452  MACBETH, 

ROSSE. 

Hélas  !  pauvre  patrie  !  elle  n'ose  presque  plus  se 
reconnaître.  On  ne  peut  l'appeler  notre  mère,  mais 
notre  tombeau,  cette  patrie  où  rien  que  ce  qui  est 
privé  d'intelligence  n'a  été  vu  sourire  une  seule  fois; 
où  l'air  est  percé  de  soupirs,  degémissemens,  de  cris 
douloureux  qu'on  ne  remarque  plus;  où  la  violence 
de  la  douleur  est  prise  pour  une  des  prétentions  de  no- 
tre temps  à  la  sensibilité  ^^^^  ;  où  la  cloche  mortuaire 
sonne  sans  qu'à  peine  on  demande  pour  qui  ;  où  la 
vie  des  hommes  de  bien  s'évapore  avant  que  soit 
séchée  la  fleur  qu'ils  portent  sur  leur  chapeau ,  ou 
même  avant  qu'elle  commence  à  se  flétrir. 

MACDUFF. 

0  récit  trop  cruel  dans  son  exactitude,  mais  trop 
vrai  ! 

MALCOLM. 

Quel  est  le  malheur  le  plus  nouveau  ? 

ROSSE. 

Le  malheur  qui  date  d'une  heure  fait  siffler  celui 
qui  le  raconte  ;  chaque  minute  en  enfante  un  nou- 
veau. 

MACDUFF. 

Comment  se  porte  ma  femme? 

ROSSE. 

Mais,  bien. 

MACDUFF. 

Et  tous  mes  enfans  ? 

ROSSE. 

Bien  aussi. 

MACDUFF. 

Et  le  tyran  n'a  pas  attenté  à  leur  paix? 


ACTE  IV,   SCÈNE   III.  453 

ROSSE. 

Non,  ils  étaient  bien  en  paix  quand  je  les  ai 
quitte's. 

MACDUFF, 

Ne  soyez  point  avare  de  vos  paroles  ;  en  quel  ëtat 
sont  les  choses  ? 

ROSSE. 

Lorsque  je  suis  arrivé  ici  pour  porter  les  nou- 
velles qui  me  pèsent  si  cruellement,  le  bruit  cou- 
rait que  plusieurs  hommes  de  coeur  s'étaient  mis 
en  campagne;  et,  d'après  ce  cjue  j'ai  vu  des  forces 
que  le  tyran  a  sur  pied  en  ce  moment,  je  suis  dis- 
posé à  le  croire.  L'heure  est  venue  de  courir  à  la 
délivrance  :  un  de  vos  regards  en  Ecosse  créera  des 
soldats,  fera  combattre  jusqu'aux  femmes  pour  s'af- 
franchir de  tant  d'horribles  maux. 

MALCOLM. 

Qu'ils  se  consolent,  nous  allons  marcher  à  leur 
secours.  La  généreuse  Angleterre  nous  a  prêté  dix 
mille  soldats,  conduits  par  le  brave  Siward  :  la 
chrétienté  ne  fournit  pas  un  plus  ancien  ni  un  meil- 
leur soldat. 

ROSSE. 

Plût  au  ciel  qu'en  retour  des  consolations  que  je 
reçois  de  vous  je  pusse  vous  rendre  la  pareille  !  mais 
j'ai  à  prononcer  des  paroles  qu'il  faudrait  hurler 
dans  l'air  solitaire,  là  où  l'ouie  ne  pourrait  les  saisir. 

MACDUFF. 

Qui  intéressent-elles  ?  Est-ce  la  cause  générale  ? 
ou  bien  est-ce  un  patrimoine  de  douleur  qu'un  seul 
cœur  puisse  réclamer  comme  sien  ? 


454  MACBETH, 

ROSSE. 

Il  n'est  point  d'âme  honnête  qui  ne  prenne  sa  part 
de  douleur  dans  ce  désastre  ;  mais  la  portion  prin- 
cipale n'en  appartient  qu'à  vous. 

MACDUFF. 

Si  elle  m'appartient,  ne  me  la  gardez  pas  plus 
long-temps  ;  que  j'en  sois  mis  en  possession  sur-le- 
champ. 

ROSSE. 

Que  votre  oreille  ne  prenne  pas  pour  jamais  en 
aversion  ma  voix ,  qui  va  lui  livrer  les  sons  les  plus 
accablans  qu'elle  ait  jamais  entendus. 

MACDUFF. 

Ouf!  je  devine  ! 

ROSSE. 

Votre  château  a  été  surpris,  votre  femme  et  vos 
petits  enfans  inhumainement  massacrés.  Vous  dire 
la  manière ,  ce  serait  à  la  curée  d'un  tel  massacre 
vouloir  ajouter  encore  votre  mort. 

MALCOLM. 

Dieu  de  miséricorde!  — Allons,  homme,  n'enfon- 
cez point  votre  chapeau  sur  vos  yeux;  donnez  des 
expressions  à  la  douleur  :  le  chagrin  qui  ne  pro- 
nonce point  de  paroles  les  murmure  en  secret  au 
cœur  surchargé  et  lui  ordonne  de  se  rompre. 

MACDUFF. 

Mes  enfans  aussi  ? 

ROSSE. 

Femmes,  enfans,  serviteurs,  tout  ce  qu'ils  ont  pu 
trouver. 


ACTE   IV,   SCÈNE   III.  455 

MACDUFF. 

Et  faut-il  que  je  n'y  sois  pas  !  Ma  femme  tuée 
aussi  ! 

ROSSE. 

Je  vous  Tai  dit. 

MALCOLM. 

Prenez  courage  :  cherchons  dans  une  grande  ven- 
geance des  remèdes  propres  à  guérir  cette  mortelle 
douleur. 

MACDUFF. 

Il  n'a  point  d'enfans  '^^9)  !  —  Tous  mes  jolis  enfans, 
avez-vous  dit?  tous?  Oh!  rejeton  d'enfer!  Tous! 
quoi  !  tous  mes  pauvres  petits  poulets  et  leur  mère , 
tous  enlevés  d'un  seul  horrible  coup  ! 

MALCOLM. 

Luttez  en  homme  contre  le  malheur. 

MACDUFF. 

Je  le  ferai;  mais  il  faut  bien  aussi  que  je  le  sente 
en  homme;  il  faut  bien  que  je  me  rappelle  qu'il  a 
existé  un  jour  dans  le  monde  des  êtres  qui  étaient 
pour  moi  ce  qu'il  y  a  de  plus  précieux.  Quoi!  le  ciel 
l'a  vu  et  n'a  pas  pris  leur  défense  !  Coupable  Macduff  ! 
ils  ont  tous  été  frappés  pour  toi.  Misérable  que  je 
suis  !  ce  n'est  pas  pour  leurs  fautes  ,  mais  pour  les 
miennes,  que  le  meurtre  a  fondu  sur  eux.  Que  le 
ciel  maintenant  leur  donne  la  paix  ! 

MALCOLM. 

Que  ce  soit  une  pierre  à  aiguiser  votre  épée  ;  que 
votre  douleur  se  change  en  colère ,  qu'elle  n'affai- 
blisse pas  votre  coeur,  qu'elle  l'enragé. 


456  MACBETH, 

MACDUFF. 

Oh  !  je  pourrais  de  mes  yeux  jouer  le  rôle  d'une 
femme,  et  de  ma  langue  celui  d'un  capitan;  mais, 
ô  ciel  propice ,  abrège  tout  délai  ;  mets-nous  face  à 
face  ce  démon  de  l'Ecosse  et  moi;  place-le  à  la  lon- 
gueur de  mon  épée,  et  s'il  m'échappe,  alors,  ô  ciel, 
pardonne-lui  aussi. 

MALCOLM. 

Ces  accens  sont  d'un  homme.  Allons  trouver  le 
roi;  notre  armée  est  prête;  nous  n'attendons  plus 
rien  que  l'ordre  qu'elle  va  recevoir  de  nous.  Mac- 
beth est  mûr  pour  tomber ,  et  les  puissances  d'en 
haut  ont  saisi  la  faucille.  —  Acceptez  tout  ce  qui 
peut  vous  consoler.  C'est  une  bien  longue  nuit  que 
celle  qui  n'arrive  point  au  jour. 

(  Ils  sortent. 


FIN  DU  QUATRIÈME  ACTE. 


ACTE  V,  SCÈNE  1.  45; 


^V%'\^/%-««'%'XV%'\%^\U'\'%V'«'%%'%^'k'%>%V\tV%'%%'%%\\WX\'\t'«%%'%V%%«%'%\«l-«.'%''\%'«'\«%\'^t%%'l\\'l'1'%-'%''%«%t'%'%1'V» 


ACTE   CINQUIEME. 


SCÈNE    PREMIÈRE. 

A  Dunsinaiie.  —  Un  appartement  du  château. 

Entrent  UN  MÉDECIN  et  UNE  DAME  SUIVANTE 
de  la  reine. 

LE  MÉDECIN. 

Voila  deux  nuits  que  je  veille  avec  vous,  et  rien 
ne  m'a  confirmé  la  vérité  de  votre  rapport.  Quand 
lui  est-il  arrivé  la  dernière  fois  de  se  promener 
ainsi  la  nuit? 

LA  DAME  SUIVANTE. 

C'est  depuis  que  sa  majesté  est  entrée  en  cam- 
pagne :  je  l'ai  vue  se  lever  de  son  lit,  jeter  sur  elle 
sa  robe  de  nuit,  ouvrir  son  cabinet,  prendre  du 
papier,  le  plier,  écrire  dessus,  le  lire,  le  cacheter  en- 
suite, puis  retourner  se  mettre  au  lit;  et  pendant 
tout  ce  temps-là  demeurer  dans  le  plus  profond 
sommeil. 

LE  MÉDECIN. 

Il  faut  qu'il  existe  un  grand  désordre  dans  les 
fonctions  naturelles,  pour  qu'on  puisse  à  la  fois 
jouir  des  bienfaits  du  sommeil  et  agir  comme  si  l'on 


458  MACBETH, 

était  éveillé.  Dites-moi,  dans  cette  agitation  somno- 
lente ,  outre  sa  promenade  et  les  autres  actions  dont 
vous  parlez ,  quelles  paroles  avez-vous  entendu  sor- 
tir de  sa  bouche  ? 

LA  DAME   SUIVANTE. 

Des  paroles,  docteur,  que  je  ne  veux  pas  répe'ter 
après  elle. 

LE  MÉDECIN. 

Vous  pouvez  me  les  dire  à  moi ,  et  cela  est  même 
très-nécessaire. 

LA  DAME   SUIVANTE, 

Ni  à  vous  ni  à  personne ,  puisque  je  n'ai  aucun 
témoin  qui  puisse  confirmer  mon  récit.  {Entre  lady 
Macbeth  y  a\>ec  un  flambeau.  )  Ah  !  mon  Dieu,  tenez, 
la  voilà  qui  vient  absolument  comme  les  autres  fois  ; 
et,  sur  ma  vie,  elle  est  profondément  endormie. 
Observez-la;  demeurez  à  l'écart. 

LE  MÉDECIN. 

Comment  a-t-elle  eu  de  la  lumière  ? 

LA  DAME  SUIVANTE. 

Quoi  !  elle  en  avait  près  d'elle  :  elle  a  toujours  de 
la  lumière;  tel  est  son  ordre. 

LE  MÉDECIN. 

Vous  voyez  que  ses  yeux  sont  ouverts. 

LA  DAME  SUIVANTE. 

Oui,  mais  ils  sont  fermés  à  toute  impression. 

LE  MÉDECIN. 

Que  fait-elle  donc  là  ?  Voyez  comme  elle  se  frotte 
les  mains. 


ACTE  V,  SCÈNE  L  459 

LA  DAME  SUIVANTE. 

C'est  un  geste  qui  lui  est  ordinaire  :  elle  a  tou- 
jours l'air  de  se  laver  les  mains;  je  l'ai  vue  le  faire 
sans  relâche  un  quart  d'heure  entier. 

LADY  MACBETH. 

Il  y  a  toujours  une  tache. 

LE  MÉDECIN. 

Ecoutez;  elle  parle.  Je  veux  écrire  ce  qu'elle  dira, 
afin  d'en  conserver  plus  nettement  et  plus  fortement 
le  souvenir. 

LADY  MACBETH. 

Va-t'en,  maudite  tache....;  va-t'en,  te  dis-je. — 
Une,  deux  heures.  ■ —  Allons,  il  est  temps  de  l'exé- 
cuter. —  Il  ne  fait  plus  clair  dans  l'enfer.  —  Fi  î 
mon  seigneur,  fi!  un  soldat  avoir  peur!  Qu'avons- 
nous  besoin  de  nous  inquiéter  qui  le  saura,  quand 
nous  serons  assez  puissans  pour  que  personne  n'ait 
de  compte  à  nous  demander?  —  Mais  qui  aurait  cru 
que  ce  vieillard  eût  encore  tant  de  sang  dans  le 
corps? 

LE  MÉDECÏN,  à  la  dame  suivante. 

Remarquez-vous  cela? 

LADY  MACBETH. 

Le  thane  de  Fife  avait  une  femme  :  oii  est-elle 
maintenant?  —  Quoi  !  ces  mains  ne  seront  jamais 
propres!  — Finissons  de  tout  cela,  mon  seigneur, 
finissons  de  tout  cela  :  vous  perdez  tout  par  ces  tres- 
saillemens  de  frayeur. 

LE  MÉDECIN. 

Allez-vous-en ,  allez-vous-en  ;  vous  avez  su  ce 
que  vous  ne  deviez  pas  savoir. 


46o  MACBETH, 

LA    DAME  SUIVANTE. 

C'est  elle  qui  a  dit  ce  qu'elle  ne  devait  pas  dire , 
j'en  suis  sûre.  Dieu  sait  tout  ce  qu'elle  a  su  ! 

LADY  MACBETH. 

Il  y  a  toujours  là  une  odeur  de  sang  —  Tous  les 
parfums  de  l'Arabie  ne  parviendraient  pas  à  désin- 
fecter l'étroit  espace  de  cette  main.  —  Oh  !  oh  !  oh  ! 

LE  MÉDECIN. 

Quel  profond  soupir!  Le  cœur  est  cruellement 
chargé. 

LA  DAME  SUIVANTE. 

Je  ne  voudrais  pas  avoir  un  pareil  cœur  dans 
mon  sein ,  pour  toutes  les  grandeurs  accumulées  sur 
sa  personne. 

LE  MÉDECIN. 

Bien,  bien,  bien. 

LA  DAME  SUIVANTE. 

Priez  Dieu  que  cela  tourne  à  bien ,  docteur. 

LE  MÉDECIN. 

Cette  maladie  est  au-dessus  de  mon  art  :  cepen- 
dant j'ai  connu  des  personnes  qui  se  promenaient 
durant  leur  sommeil ,  et  qui  sont  mortes  saintement 
dans  leur  lit. 

LADY  MACBETH. 

Lavez  VOS  mains,  mettez  votre  robe  de  nuit,  tâ- 
chez de  ne  pas  être  si  pâle.  Je  vous  le  répète,  Ban- 
quo  est  enterré ,  il  ne  peut  plus  sortir  de  son  tom- 
beau. 

LE  MÉDECIN. 

Et  cela  encore? 


ACTE   V,  SCÈNE  I.  461 

LADY    MACBETH. 

Au  lit,  au  lit;  6n  frappe  à  la  porte  :  venez,  ve- 
nez, venez,  donnez-moi  \otre  main.  Ce  qui  est  fait 
ne  peut  plus  ne  pas  être  fait.  Au  lit,  au  lit,  au  lit! 

(  Elle  sort.  ) 
LE  MÉDECIN. 

Va- t-elle  retourner  à  son  lit? 

LA  DAME  SUIVANTE. 

Oui,  tout  droit. 

LE    MÉDECIN. 

Il  a  été  murmuré  d'horribles  secrets. — Des  actions 
contre  nature  produisent  des  désordres  contre  na- 
ture. Le  sourd  oreiller  recevra  les  confidences  des 
consciences  souillées.  —  Elle  a  plus  hesoin  d'un 
prêtre  que  d'un  médecin.  Dieu!  Dieu!  fais-nous  à 
tous  miséricorde  !  —  Suivez-la  ;  écartez  de  ses  mains 
tout  moyen  de  se  nuire,  et  ayez  toujours  les  yeux 
sur  elle.  Allons ,  bonne  nuit.  Elle  a  confondu  mon 
âme,  épouvanté  mes  yeux;  je  pense,  mais  je  n'ose 
parler. 

LA  DAME  SUIVANTE. 

Bonne  nuit,  honnête  docteur. 

(  Ils  sortent.  ) 


462  MACBETH, 

SCÈNE  IL 

Dans  la  campagne ,  près  de  Dunsinane. 

Entrent ,  avec  des  enseignes  et  des  tambours  MEN- 
TEITH,  CATHNESS,  ANGUS ,  LENOX,  des 
SOLDATS. 

MENTEITH. 

L'armëe  anglaise  approche  :  elle  est  conduite  par 
Malcolm,  son  oncle  Siward  et  le  brave  MacdufF.  La 
vengeance  brûle  dans  leur  coeur  :  une  cause  si  chère 
exciterait  l'homme  le  plus  mort  au  monde  à  se  lan- 
cer dans  le  sang  et  les  terreurs  de  la  guerre. 

ANGUS. 

Nous  ferons  bien  d'aller  les  joindre  près  de  la  forêt 
de  Birnam  j  c'est  par  cette  route  qu'ils  s'avancent. 

CATHNESS. 

Sait-on  si  Donalbain  est  avec  son  frère  ? 

LENOX. 

Non  et  cela  est  sûr.  J'ai  une  liste  de  toute  cette 
noblesse  :  le  fils  de  Siward  en  est,  ainsi  qu'un  grand 
nombre  de  jeunes  gens  encore  sans  barbe ,  et  qui 
vont  pour  la  première  fois  faire  acte  de  virilité. 

MENTEITH 

Que  fait  le  tyran? 

CATHNESS. 

Il  fait  fortifier  solidement  la  haute  tour  de  Dun- 
sinane. Quelques-uns  disent  qu'il  est  fou;  d'autres, 
qui  le  haïssent  moins,  appellent  cela  une  courageuse 


ACTE  V,  SCÈNE  IL  463 

fureur.  Mais  ce  qu'il  y  a  de  certain  ,  c'est  qu'une 
cause  aussi  malade  ne  peut  plus  se  renfermer  dans 
les  liens  de  la  règle. 

ANGUS. 

Il  sent  maintenant  ses  meurtres  secrets  blesser 
ses  propres  mains.  A  chaque  instant  de  nouvelles 
re'voltes  viennent  lui  remettre  devant  les  yeux  le 
crime  de  sa  trahison.  Ceux  qu'il  commande  n'obe'is- 
sent  qu'à  l'autorité  ,  et  nullement  à  l'amour.  Il 
commence  à  sentir  la  dignité'  souveraine  l'embar- 
rasser de  son  ampleur  inutile ,  comme  la  robe  d'un 
ge'ant  volée  par  un  nain. 

MENTEITH. 

Qui  pourra  blâmer  ses  sens  troublés  de  lui  résister 
soulevés  d'horreur,  quand  il  n'est  rien  en  lui  qui  ne 
se  reproche  sa  propre  existence  ? 

CATHNESS. 

Marchons  ;  allons  porter  notre  obéissance  à  qui 
elle  est  légitimement  due.  Allons  trouver  le  médecin 
de  cet  état  malade  ;  et ,  réunis  à  lui ,  versons  jusqu'à 
la  dernière  goutte  de  notre  existence  pour  en  com- 
poser le  remède  qui  doit  guérir  notre  patrie. 

LENOX. 

Tout  ce  qu'il  en  faudra  du  moins  pour  arroser  la 
fleur  royale  et  noyer  les  mauvaises  herbes.  Dirigeons 
notre  marche  vers  Birnam. 


464  MACBETH, 

SCÈNE  III. 

A  Dunsinane.  — Un  appartement  du  château. 

Entrent  MACBETH ,  LE  MÉDECIN  ;  suite. 

MACBETH,   aux  personnes  de  sa  suite. 

Je  ne  veux  plus  de  vos  rapports.  Qu'ils  me  quittent 
tous  j  jusqu'à  ce  que  la  forêt  de  Birnam  se  mette  en 
mouvement  vers  Dunsinane,  la  crainte  ne  pourra 
m'aiteindre.  Qu'est-ce  que  ce  petit  Malcolm  ?  n'est- 
il  pas  né  d'une  femme?  Les  esprits,  qui  connaissent 
tout  l'enchaînement  des  causes  de  mort ,  me  l'ont 
ainsi  déclaré  :  «  Ne  crains  rien,  Macbeth  ;  nul  homme 
))  né  d'une  femme  n'aura.jamais  de  pouvoir  sur  toi.  » 

—  Fuyez  donc ,  perfides  thanes ,  et  allez  vous  con- 
fondre avec  ces  débauchés  d'Anglais.  L'esprit  qui 
me  dirige  et  le  coeur  que  je  porte  ne  seront  jamais 
accablés  par  l'inquiétude,  ni  ébranlés  par  la  crainte. 

—  {Entre  un  domestique.)  Puisse  le  diable  te  griller 
tout  noir,  canard  à  face  de  crème  !  —  Où  as-tu  pris 
ce  visage  d'oie? 

LE  DOMESTIQUE. 

Seigneur ,  il  y  a  dix  mille. . . 

MA-CBETH. 

Oisons,  misérable! 

LE   DOMESTIQUE. 

Soldats ,  seigneur. 

MACBETH. 

\^a-t'en  te  piquer  la  figure  pour  cacher  ta  frayeur 


ACTE  V,  SCÈNE   III.  465 

sous  un  peu  de  rouge,  drôle,  avec  ton  foie  blanc 
de  lis  ^^"K  Quoi,  soldats!  vous  voilà  de  toutes  les 
couleurs!  — Mort  sur  ton  âme  !  Cette  figure  de  linge 
apprend  la  peur  aux  autres.  Quoi,  soldats!  des  vi- 
sages de  petit-lait  ! 

LE  DOMESTIQUE. 

L'arme'e  anglaise,  sauf  votre  bon  plaisir... 

MACBETH. 

Ote-moi  d'ici  ta  face.  —  Seyton!  —  Le  coeur  me 
manque  quand  je  vois...  —  Seyton  !  — De  ce  coup  je 
vais  être  mis  à  l'afse  pour  toujours,  ou  jeté  à  bas. 
—  Ma  vie,  feuille  jaunie,  a  vu  de'cliner  son  cours 
vers  la  saison  du  dessèchement;  et  tout  ce  qui  de- 
vrait accompagner  la  vieillesse,  comme  l'honneur, 
l'amour ,  l'obéissance ,  les  cortèges  d'amis ,  je  ne 
dois  pas  y  prétendre  :  à  leur  place  ce  sont  des  ma- 
lédictions à  voix  basse  ,  mais  du  fond  de  l'âme;  des 
hommages  de  bouche,  souffle  vain  que  le  cœur 
malheureux  voudrait  refuser  et  n'ose.  —  Seyton  ! 

(  Entre  Seyton.  ) 

SEYTON. 

Quels  sont  les  ordres  de  votre  grâce? 

MACBETH. 

Quelles  nouvelles  y  a-t-il  encore  ? 

SEYTON. 

Toutes  sont  confirmées,  seigneur,  tout  ce  qu'on 
vous  a  annoncé. 

MACBETH. 

Je  combattrai  jusqu'à  ce  que  ma  chair  tombe  en 
pièces  de  dessus  mes  os.  —  Donne-moi  mon  armure, 
ToM.  III.  3o 


466  MACBETH, 

SEYTON. 

Vous  n'en  avez  pas  encore  besoin. 

MACBETH. 

Je  veux  la  mettre.  Envoie  un  plus  grand  nombre 
de  cavaliers  parcourir  le  pays  :  qu'ils  pendent  ceux 
qui/parleront  d'avoir  peur.  Donne-moi  mon  armure. 

—  Comment  va  votre  malade,  docteur? 

LE  MÉDECIN. 

Elle  n'est  pas  si  malade  de  corps,  seigneur, 
qu'obsédée  de  rêveries  qui  se  pressent  dans  son 
imagination  et  l'empêchent  de  reposer. 

MACBETH. 

Tu  n'as  qu'à  la  guérir  de  cela.  Ne  peux-tu  donc 
administrer  des  remèdes  à  un  esprit  malade ,  arra- 
cher de  la  mémoire  le  chagrin  qui  s'y  est  enraciné, 
effacer  les  traits  incohérens  gravés  dans  le  cerveau, 
et,  par  la  vertu  de  quelque  bienfaisant  antidote 
d'oubli ,  nettoyer  le  sein  encombré  de  cette  matière 
pernicieuse  qui  pèse  sur  le  coeur? 

LE  MÉDECIN. 

C'est  au  malade  en  pareil  cas  à  se  traiter  lui-même. 

MACBETH. 

Jette  donc  la  médecine  aux  chiens  ;  je  n'ai  rien  à 
lui  demander.  —  Allons,  revêts-moi  de  mon  ar- 
mure^ donne-moi  ma  lance.  —  Seyton ,  envoie  la 
cavalerie.^ — Docteur,  les  thanes  m'abandonnent. 

—  Viens  donc  ,  toi;  fais  diligence. — Docteur,  si  tu 
pouvais ,  à  l'inspection  de  l'eau  de  mon  royaume  '^^'^ , 
reconnaître  sa  maladie,  et  lui  rendre  par  tes  remèdes 
sa  bonne  et  primitive  saiité,  je  t'applaudirais  à  tous 


ACTE  V,  SCÈNE  IV.  467 

les  ëchos  capables  de  répéter  mes  applaudissemens. 
—  (^A  Sejton.)  Ote-la,  te  dis-je.  —  Quelle  sorte  de 
rhubarbe,  de  séné,  ou  de  tout  autre  purgatif,  pour- 
rais-tu nous  donner  pour  nous  évacuer  de  ces  An- 
glais? En  as-tu  entendu  parler? 

LE  MÉDECIN. 

Mon  bon  seigneur ,  les  préparatifs  de  votre  ma- 
jesté nous  en  disent  quelque  chose. 

MACBETH,  àSeyton. 

Porte-la  derrière  moi.  —  Je  n'ai  à  craindre  ni 
mort,  ni  ruine,  jusqu'à  ce  que  la  forêt  de  Birnani 
vienne  à  Dunsinane. 

(Dsort.  ) 
LE  MÉDECIN. 

Si  j'étais  sain  et  sauf  hors  Dunsinane,  il  ne  serait 
pas  aisé  de  m'y  faire  venir  pour  de  l'argent. 

(  Il  sort  ) 


SCÈNE  IV. 


t 


Dans  la  carapagne  près  de  Dunsinane  ,  et  en  vue  d'une  forêt. 

Entrent,  avec  des  enseignes  et  des  tambours,  MAL- 
COLM,  LE  VIEUX  SIWARD  et  SON  FILS, 
MACDUFF,  MENTEITH,  CATHNESS,  ANGUS, 
LENOX,  ROSSE;  SOLDATS  en  marche. 

MALCOLM. 

Cousins,  j'espère  que  le  jour  n'est  pas  loin  où 
nous  serons  en  sûreté  chez  nous. 

MENTEITH. 

Nous  n'en  doutons  nullement. 


4G8  MACBETH, 

SIWARD. 

Quelle  est  cette  forêt  que  je  vois  devant  nous? 

MENTEITH. 

C'est  le  bois  de  Birnam. 

MALCOLM. 

Que  chaque  soldat  coupe  une  branche  d'arbre  et 
la  porte  devant  lui  :  par-là  nous  dissimulerons  à 
l'ennemi  notre  force ,  et  tromperons  ceux  qu'il  en- 
verra à  la  découverte. 

LES  SOLDATS. 

Vous  allez  être  obéi. 

SIWARD. 

Nous  n'avons  rien  appris ,  si  ce  n'est  que  le  tyran , 
plein  de  confiance ,  se  tient  ferme  dans  Dunsinane 
et  s'y  laissera  assiéger. 

MALCOLM. 

C'est  là  sa  plus  sûre  ressource ,  car ,  partout  oà 
l'on  en  trouve  les  moyens,  tout  le  mondç  lui  tourne 
le  dos.  Il  n'est  servi  que  par  des  machines  qui  lui 
obéissent  de  force ,  tandis  que  leur  affection  est 
ailleurs. 

MACDUFF. 

Ne  jugeons ,  pour  le  faire  sûrement ,  qu'après 
l'événement  qui  ne  trompe  point.  Ne  négligeons 
aucune  des  ressources  de  l'art  militaire. 

SIWARD. 

Le  temps  approche  oii  nous  allons  apprendre,  par 
une  décision  rendue  avec  autorité,  ce  que  nous 
avons  et  ce  que  nous  devons.  Les  idées  spéculatives 
ne  nous   entretiennent  que   de   leurs    espérances 


ACTE  V,   SCÈNE   V.  4^9 

incertaines,  mais  les  coups  prononcent  sur  l'éve'ne- 
ment  d'une  manière  positive  :  c'est  à  ce  but  qu'il 
faut  que  la  guerre  marche. 

(  Ils  se  mellent  en  marche.  ) 

SCÈNE  V. 

A  Duusinane.  —  Intérieur  du  château. 

Entrent    avec    des    enseignes    et    des    tambours, 
MACBETH,  SEYTON,  soldats. 

MACBETH. 

Plantez  votre  étendard  sur  le  rempart  extérieur. 
Le  cri  continuel  est  :  Ils  viennent  !  Mais  la  force  de 
notre  château  se  rit  dédaigneusement  d'un  siège. 
Qu'ils  restent  là  jusqu'à  ce  que  la  famine  et  les 
maladies  les  consument.  S'ils  n'étaient  pas  renforcés 
par  ceux  mêmes  qui  devraient  combattre  pour 
nous ,  nous  aurions  pu  hardiment  les  aller  rencontrer 
face  à  face,  et  les  reconduire  battant  jusque  chez 
eux.  — Quel  est  ce  bruit? 

(  On  entend  derrière  le  théâtre  des  cris  de  femmes,  ) 
SEYTON. 

Ce  sont  des  cris  de  femmes  ,  mon  bon  seigneur. 

MACBETH. 

J'ai  presque  oublié  comment  est  faite  la  crainte. 
Il  fut  un  temps  oii  mes  sens  se  seraient  glacés  au  son 
d'un  cri  nocturne  ;  où  tous  mes  cheveux ,  à  un  récit 
funeste,  se  dressaient  et  s'agitaient  comme  s'ils 
eussent  été  doués  de  vie  :  mais  je  me  suis  rassasié 


470  MACBETIÏ, 

d'horreurs.  Ce  qu'il  y  a  de  plus  sinistre,  devenu 
familier  à  mes  pensées  meurtrières,  ne  saurai,l  me 
surprendre.  ■ —  Pourquoi  ces  cris? 

SEYTON. 

Mon  seigneur,  la  reine  est  morte. 

MACBETH. 

Elle  aurait  dû  mourir  plus  tard  :  il  serait  arrivé 
un  moment  auquel  aurait  convenu  une  semblable 
parole.  Demain,  demain,  demain,  se  glisse  ainsi  à 
petits  pas  d'un  jour  sur  un  autre,  jusqu'à  la  der- 
nière syllabe  du  temps  qui  nous  est  écrit  ;  et  tous 
nos  hiers  n'ont  travaillé,  les  imbéciles ,  qu'à  nous 
abréger  le  chemin  de  la  mort  poudreuse  ^^^\  Finis, 
finis,  court  tlambeau  :  la  vie  n'est  qu'une  ombre 
ambulante;  elle  ressemble  à  un  comédien  qui  se 
pavane  et  s'agite  sur  le  théâtre  tant  que  dure  son 
heure  ;  après  quoi  il  n'en  est  plus  question  ;  c'est  un 
conte  raconté  par  un  niais  avec  beaucoup  de  bruit 
et  de  chaleur,  et  qui  ne  signifie  rien.  (^Entre  un 
messager.)  —  Tu  viens  pour  faire  usage  de  ta 
langue  :  vite,  ton  histoire  en  peu  de  mots. 

LE  MESSAGER. 

Mon  gracieux  seigneur,  je  voudrais  vous  rappor- 
ter ce  que  je  puis  dire  avoir  vu;  mais  je  ne  sais 
comment  m'y  prendre. 

MACBETH. 

C'est  bon,  mon  ami,  parlez  toujours. 

LE  MESSAGER. 

Je  faisais  le  guel  à  mon  poste  sur  la  colline,  et  re- 


ACTE  V,   SCÈNE  V.  471 

gardais  du  côté  de  Biriiam ,  quand  tout  à  l'heure  il 
m'a  semblé  que  la  forêt  se  mettait  en  mouvement. 

MACBETH  le  frappant. 

Menteur  î  misérable  ! 

LE  MESSAGER. 

Que  j'endure  votre  colère  si  cela  n'est  pas  ainsi  que 
je  vous  le  dis  ;  vous  pouvez ,  à  la  distance  de  trois 
milles,  la  voir  qui  s'approche  :  c'est,  je  vous  le  dis, 
un  bois  mouvant. 

MACBETH. 

Si  ton  rapport  est  faux ,  tu  seras  suspendu  vivant 
au  premier  arbre,  jusqu'à  ce  que  la  famine  te 
dessèche.  Si  ton  récit  est  véritable,  je  ne  m'inquiète 
pas  s'il  est  pour  moi  d'une  grande  importance  :  je 
prends  mon  parti ,  et  commence  à  ne  plus  accorder 
tant  de  confiance  aux  équivoques  du  démon  qui 
ment  sous  l'apparence  de  la  vérité  :  JVe  crains 
rien  jiisquà  ce  que  la  forêt  de  Birnam  vienne  joindre 
DitnsJnane  ,  et  voilà  maintenant  un  bois  qui  s'avance 
vers  Dunsinane.  —  Aux  armes,  aux  armes,  et  sor- 
tons !  —  S'il  a  vu  en  effet  ce  qu'il  assure,  il  ne  faut 
plus  songer  à  s'échapper  d'ici ,  ni  à  s'y  renfermer  plus 
long-temps.  —  Je  commence  à  être  las  du  soleil,  et 
mon  désir  serait  que  toute  la  machine  de  l'uniA/ers 
périt  en  ce  moment.  —  Sonnez  la  cloche  d'alarme.  — 
Vents,  soufflez;  viens  ,  destruction  :  du  moins  nous 
mourrons  le  harnais  sur  le  dos. 

(Ils  sortent,  ) 


4^2  MACBETH, 

SCÈNE  VI. 

Toujours  à  Dunsinane.  —  Une  plaine  devant  le  château. 

Entrent,  aven  des  enseignes  et  des  tambours  MAL- 
COLM,  LE  VIEUX  SIWARD,  MACDUFF,ROSSE, 
LENOX,  ANGUS,  CATHNESS,  MENTEITH;  et 

leurs  soldats  portant  des  branches  d'arbres. 

MALCOLM,  aux  soldats. 

Nous  voilà  assez  près  :  jetez  ces  rideaux  de  feuilla- 
ge, et  montrez-vous  pour  ce  que  vous  êtes.  — Vous, 
mon  digne  oncle,  avec  mon  cousin  votre  noble  fils, 
vous  commanderez  le  premier  corps  de  bataille.  Le 
brave  Macduff  et  nous,  nous  nous  chargerons  d'agir 
partout  ailleurs  où  il  en  sera  besoin,  suivant  le  plan 
arrêté  entre  nous. 

SIWARD. 

Adieu  ;  joignons  seulement  l'armëe  du  tyran  ;  et 
je  veux  être  battu  si  nous  n'en  venons  pas  aux  mains 
dès  ce  soir. 

MACDUFF. 

Faites  entendre  la  voix  de  toutes  nos  trompettes  : 
donnez  du  son  à  ces  bruyans  précurseurs  du  sang  et 
de  la  mort. 

(  Ils  sortent.  Bruit  continuel  d'alarmes.  ) 


ACTE  V,    SCÈNE  VII.  47^ 

SCÈNE  VIL 

Toujours  à  Dunsinane.  —  Une  autre  partie  de  la  plaine. 

Entre  MACBETH. 

Ils  m'ont  lié  au  poteau;  je  ne  peux  fuir,  mais, 
comme  l'ours,  il  faut  que  je  me  batte  à  tout  venant. 
Où  est-il  celui  qui  n'est  pas  né  d'une  femme?  Voilà 
l'homme  que  je  dois  craindre ,  ou  je  n'en  crains 
aucun. 

(  Entre  le  jeune  Siward.  ) 

LE  JEUNE  SIWARD. 

Quel  est  ton  nom  ? 

MACBETH. 

Tu  seras  effrayé  de  l'entendre. 

LE  JEUNE  SIWARD, 

Non,  quand  tu  porterais  un  nom  plus  brûlant 
qu'aucun  de  ceux  des  enfers. 

MACBETH. 

Mon  nom  est  Macbeth. 

LE  JEUNE  SIWARD. 

Le  diable  lui-même  ne  pourrait  prononcer  un 
nom  plus  odieux  à  mon  oreille. 

MACBETH. 

Non,  ni  plus  redoutable. 

LE  JEUNE  SIWARD. 

Tu  mens,  tyran  abhorré  :  mon  épée  va  prouver 
ton  mensonge. 

(  Ils  combattent.  Le  jeune  Siward  est  tue'.  ) 


^P,4  MACBETH, 

MA.CBETH, 

Tu  étais  né  d'une  femme.  Je  me  joue  des  e'pëes  ; 
je  me  ris  avec  mépris  de  toute  arme  maniée  par 
l'homme  né  d'une  femme. 

(Il  sort.  —  Alarme.) 
(Entre  Macduff.  ) 

MACDUFF. 

C'est  de  ce  côté  que  le  bruit  s'est  fait  entendre. 
Tyran,  montre-toi  donc  à  mes  yeux  !  Si  tu  es  tué 
sans  avoir  reçu  un  coup  de  ma  main,  les  ombres  de 
ma  femme  et  de  mes  enfans  ne  cesseront  de  m'obsé- 
der.  Je  ne  puis  frapper  sur  de  misérables  Kernes, 
des  bras  gagés  pour  porter  la  lance. Ou  toi,  Macbeth, 
ou  le  tranchant  de  mon  épée  ,  demeuré  inutile , 
rentrera  dans  le  fourreau  sans  avoir  porté  un  seul 
coup.  Tu  dois  être  par-là;  ce  grand  cliquetis  que 
j'entends  semble  annoncer  un  guerrier  du  premier 
rang.  Fais-le  moi  trouver,  Fortune,  et  je  ne  te  de- 
mande plus  rien. 

(  Il  sort.  —  Alarme.  ) 
(  Entrent  Malcolra  et  le  vieux  Siward.  ) 
SIWARD. 

Par  ici ,  monseigneur  :  le  château  s'est  rendu  sans 
efforts  ;  les  soldats  du  tyran  se  partagent  entre 
nous  et  lui.  Les  nobles  thanes  font  bravement  leur 
devoir  de  guerriers.  La  journée  est  presque  entière- 
ment déclarée  pour  vous,  et  il  reste  peu  de  chose  à 
faire. 

MALCOLM. 

Nous  avons  rencontré  des  ennemis  qui  en  nous 
combattant  frappaient  à  côté. 


ACTE   V,   SCÈNE  VII.  475 

SIWARD. 

Entrons,  seigneur,  dans  le  château. 

(Ils  sortent.  —  Alarme.  ) 
(Rentre  MacLelb.) 

MACBETH. 

Pourquoi  ferais-je  ici  sottement  le  Romain ,  et 
mourrais-] e  sur  ma  propre  ëpëe?  Tant  que  je  verrai 
devant  moi  des  vies,  les  blessures  y  seront  bien 
mieux  placées. 

(  Rentre  Macduft".  ) 

MACDUFF. 

Tourne-toi,  chien  d'enfer,  tourne-toi. 

MACBETH. 

De  tous  les  hommes  tu  es  le  seul  que  j'aie  évite'  : 
mon  âme  n'est  déjà  que  trop  chargée  du  sang  des 
tiens. 

MACDUFF. 

Je  n'ai  rien  à  te  dire ,  ma  réponse  est  dans  mon 
épée ,  infâme  que  tu  es ,  couvert  de  plus  de  sang 
qu'aucune  parole  ne  pourrait  l'exprimer. 

(  Jls  combattent.  ) 

MACBETH. 

Tu  perds  ta  peine.  Tu  pourrais  aussi  facilement 
imprimer  sur  l'air  subtil  le  tranchant  de  ton  épée 
que  faire  couler  mon  sang.  Que  ton  fer  tombe  sur 
des  têtes  vulnérables  :  ma  vie  est  sous  un  charme 
qui  ne  peut  être  détruit  par  aucun  mortel  né  d'une 
femme. 

MACDUFF. 

Cesse  donc  de  compter  sur  la  puissance  de  ton 


476  MACBETH, 

charme,  et  que  l'ange  que  tu  as  toujours  servi  t'ap- 
prenne que  MacdufF  a  été  arraché  avant  le  temps 
du  sein  de  sa  mère. 

MACBETH. 

Maudite  soit  la  langue  qui  a  prononce'  ces  paroles , 
car  elle  vient  d'ane'antir  en  moi  la  meilleure  partie 
de  moi-même  !  et  que  désormais  on  n'ajoute  plus  de 
foi  à  ces  démons  artificieux  qui  se  jouent  de  nous  par 
des  promesses  à  double  sens ,  propres  seulement  à 
tromper  notre  espoir  en  s'accomplissant  pour  notre 
oreille.  —  Je  ne  veux  point  combattre  avec  toi. 

MACDUFF. 

Rends-toi  donc,  lâche,  et  vis  pour  être  exposé 
aux  regards  de  notre  temps.  Ta  peinture,  comme 
celle  des  monstres  les  plus  rares,  se  verra  suspendue 
à  un  poteau;  et  au-dessous  sera  écrit:  «  C'est  ici 
qu'on  voit  le  tyran.  » 

MACBETH. 

Je  ne  me  rendrai  point  pour  baiser  la  poussière 
devant  les  pas  du  jeune  Malcolm  ,  et  pour  me  voir 
aboyé  par  les  malédictions  de  la  populace.  Quoique 
la  forêt  de  Birnam  ait  marché  vers  Dunsinane ,  et 
que  je  t'aie  en  tête,  toi  qui  n'es  pas  né  d'une  femme , 
je  veux  encore  tenter  mes  dernières  ressources.  Je 
couvre  mon  corps  de  mon  bouclier  belliqueux. 
Attaque-moi ,  MacdufF  :  damné  soit  celui  de  nous 
deux  qui  criera  le  premier  :  «  Arrête,  c'est  assez,  n 

(  Ils  sortent  en  comLattant.  ) 
(  Retraite.  —  Fanfares.  ) 

(Rentrent,  avec  des  enseignes  et  des  tambours,  Malcolm,  le  vieux  Siward,  Rossa.  Le- 
nox,  Angus,  Calhness,  MenteitU,  soldats.  ) 


ACTE  V,  SCÈNE  VII.  477 

MALCOLM. 

Je  voudrais  que  ceux  de  nos  amis  qui  nous  man- 
quent fussent  arrivés  et  en  sûreté  ici  avec  nous. 

SIWARD. 

Il  en  faudra  perdre  quelques-uns.  Cependant, 
d'après  ce  que  je  vois  ici,  nous  n'aurions  pas  acheté 
cher  une  si  grande  journée. 

MALCOLM. 

MacdufF  nous  manque ,  ainsi  que  votre  noble  fils. 

EUSSE,   àSiward. 

Votre  fils,  seigneur,  a  payé  la  dette  des  guerriers  : 
il  n'a  vécu  que  pour  devenir  un  homme  ,  et  n'a  pas 
eu  plutôt  donné  la  preuve  de  sa  valeur,  par  l'intré- 
pidité de  sa  contenance  dans  le  combat,  qu'il  est 
mort  en  homme. 

SIWARD, 

11  est  donc  mort? 

ROSSE. 

Oui ,  et  on  l'a  emporté  du  champ  de  bataille.  Ne 
cherchez  point  dans  son  mérite  la  mesure  de  vos 
motifs  d'affliction  ,  car  ils  n'auraient  point  de  terme. 

SIWARD. 

A-t-il  reçu  ses  blessures  par-devant? 

ROSSE. 

Oui,  au  front. 

SIWARD. 

Eh  bien  donc,  qu'il  devienne  le  soldat  de  Dieu! 
Eussé-je  autant  de  fils  que  j'ai  de  cheveux ,  je  ne 
leur  souhaiterais  pas  une  plus  belle  mort  :  ainsi  doi- 
vent être  sonnées  les  cloches  en  son  honneur.  Voilà 
qui  est  fait. 


4^8  MACBETH, 

MALCOLM. 

Il  mérite  plus  de  regrets;  c'est  à  moi  à  les  lui 
rendre. 

SIWARD. 

Il  a  tout  ce  qu'il  mérite  :  ils  disent  qu'il  est  bien 
mort,  et  qu'il  a  paye'  sa  part.  Ainsi ,  que  Dieu  soit 
avec  lui  î  (  Rentre  Macdujf,  avec  la  tête  de  Macbeth 
à  la  main.  ) — Voici  de  nouveaux  sujets  de  joie. 

MACDUFF. 

Salut ,  roi ,  car  tu  Tes.  Vois ,  je  porte  la  tête  mau- 
dite de  l'usurpateur.  Notre  pays  est  affranchi.  Je  te 
vois  entouré  de  la  fleur  de  ton  royaume  :  tous 
re'pètent  mon  hommage  dans  le  fond  de  leurs 
cœurs.  Que  leurs  voix  s'unissent  à  la  mienne,  et 
redisent  avec  moi  :  «  Vive  le  roi  d'Ecosse  !  )) 

TOUS. 

Roi  d'Ecosse ,  salut. 

(Fanfares.  ) 

MALCOLM. 

Nous  ne  laisserons  pas  e'couler  une  longue  suite  de 
jours  sans  que  notre  reconnaissance  compte  avec 
les  services  de  votre  zèle ,  et  qu'elle  nous  mette  au 
pair  avec  vous.  Thanes  et  seigneurs  de  mon  sang, 
désormais  soyez  comtes  ,  et  les  premiers  que  jamais 
l'Ecosse  ait  vus  honorés  de  ce  titre.  Ce  qui  nous  reste 
à  faire ,  tous  les  actes  nouveaux  nécessités  par  la 
circonstance ,  comme  le  rappel  de  ceux  de  nos  amis 
qui  se  sont  exilés  pour  fuir  les  pièges  de  l'inquiète 
tyrannie;  la  recherche  des  cruels  ministres  du  bou- 
cher qui  vient  de  mourir,  et  de  son  infernale  com- 


ACTE   V,   SCÈNE  VIL  479 

pagne  qui ,  à  ce  qu'on  croit ,  s'est  détruite  de  ses 
propres  mains  ;  ces  devoirs  ,  et  tons  les  autres  qui 
nous  regardent,  avec  le  secours  de  la  grâce ,  nous  les 
exécuterons  en  temps  et  lieu  et  avec  la  prudence 
convenable.  Je  vous  rends  grâces  à  tous  ensemble 
et  à  chacun  en  particulier,  et  je  vous  invite  tous 
à  A^^enir  à  Scone  assister  à  notre  couronnement. 

(  Tous  sortent  au  bruit  des  fanfares.) 


FIN  DU  CINQUIÈME  ET  DERNIER  ACTE. 


NOTES 

SUR  MACBETH 


tO  vjTRiMALKiN  ,  vieux  cliat.  C'est  très-souvent ,  en  Angleterre , 
le  nom.  propre  d'un  chat. 

(*)  Paddock  ,  espèce  de  gros  crapaud.  Les  chats  et  les  cra- 
pauds jouaient ,  comme  on  sait ,  un  rôle  très-important  dans  la 
sorcellerie. 

C^)  For  to  tJiat 

The  multiplying  villainies  of  nature  , 
Do  swann  upon  him. 

M.  Steevens  explique  to  that  par  in  addition  to  tJiat  (  outre 
cela  )  ;  je  crois  qu'il  se  trompe  ,  et  que  to  that  signifie  ici ,  pour 
cela.  Le  sergent,  qui  vient  de  combattre  loyalement  un  rebelle, 
regarde  le  caractère  du  rebelle  comme  le  plus  monstrueux  de 
tous  ,  et  comme  l'assemblage  de  tous  les  vices  dé  la  nature.  Dans 
la  chronique  d'Hollinshed  le  rebelle  porte  le  nom  de  Makdo- 
wald. 

.  W)  Deux  espèces  de  soldats  ,  les  premiers  armés  à  la  légère  , 
les  autres  plus  pesamment. 

t^^  Killing  swine.  C'était  une  des  grandes  occupations  des 
sorcières  de  faire  mourir  les  cochons  de  ceux  qui  leur  avaient 
déplu  d'une  manière  quelconque. 

t^)  Lorsqu'une  sorcière  prenait   la  forme   d'un  animal  ,  la 
queue  lui  manquait   toujours ,  parce   que  ,   disait-on  ,  il   n'y 
a  pas  dans  le  corps  humain  de  partie  correspondante  dont  on 
ToM.  IIL  3i 


482  NOTES 

puisse  façonner  une  queue  ,  comme  on  fait  du  nez  le  museau  , 
des  pieds  et  des  mains  les  pâtes  ,  etc.  Il  faut  remarquer  ici 
qu'on  a  dû  conserver  aux  sorcières  la  bizarrerie  un  peu  énignia- 
tique  de  leur  langage. 

t^5  The  weird  sisters.  La  chronique  d'Hollinslied  ,  en  rap- 
portant l'apparition  des  trois  figures  étranges  qui  prédirent 
à  Macbeth  sa  fnture  grandeur ,  dit  que  ,  d'après  l'accomplisse- 
ment de  leurs  prophéties  ,  on  fut  généralement  d'opinion  que 
c'étaient  ou  the  weird  sisters,  «  comme  qui  dirait  les  déesses  de 
»  la  destinée ,  ou  quelques  nymphes  ou  fées  que  leurs  connais- 
»  sauces  nécromantiques  douaient  de  la  science  de  prophétie.  » 
Warburton  les  prend  pour  les  walkyres  ,  nymphes  du  paradis 
d'Odin ,  chargées  de  conduire  les  âmes  des  morts  ,  et  de  verser  à 
boii'e  aux  guerriers  ;  et  les  fonctions  que  s'attribuent ,  dans  leur 
chant  magique,  les  sorcières  de  Shakspeare  ,  étaient  aussi,  selon 
quelques  auteurs  ,  celles  que  la  mythologie  Scandinave  attribuait 
aux  walkyres.  Mais  on  oppose  à  cette  opinion  de  Warburton , 
que  les  walkyres  étaient  très-belles ,  et  ne  peuvent  être  repré- 
sentées par  les  sorcières  de  Shakspeare  avec  leurs  barbes  •  que, 
d'ailleurs  ,  les  walkyres  étaient  plus  de  trois  ,  ce  qui  paraît  être 
le  nombre  fixe  des  weird  sisters.  11  y  a  lieu  de  croire  que  ces 
divinités  avaient  du  rapport  avec  les  parques  ;  et  un  ancien  au- 
teur anglais  (  Gawin  Douglas  )  ,  qui  a  donné  une  traduction  de 
Virgile  ,  y  rend  en  effet  le  nom  de  parcœ  par  ceux  de  -weird 
sisters  ,  et  on  trouve  le  mot  wierd  ou  weird ,  employé  dans  le 
même  sens  par  d'autres  auteurs.  D'autres  en  ont  fait  un  sub- 
stantif ,  et  l'ont  employé  dans  le  sens  de  prophétie ,  d'après  la 
signification  du  mot  anglo-saxon  wj-rd  ,  d'oti  il  est  dérivé.  Ce 
qui  paraît  clair  ,  c'est  que  Shakspeare ,  de  même  que  dans  la 
Tempête  ,  au  lieu  de  s'astreindre  à  suivre  exactement  un  sys- 
tème de  mythologie  ,  a  réuni  sur  un  même  personnage  les  di- 
verses attributions  appartenant  à  des  êtres  d'ordres  fort  diffé- 
rens,  et  a  présenté  comme  identiques  les  sœurs  du  destin 
(  weird  sisters  )  ,  et  les  sorcières  (  witches  ) ,  que  la  chronique 
d'Hollinshed  distingue  positivement ,  attribuant  la  première 
prédiction  faite  à  Macbeth  et  à  Banquo  ,  aux  weird  sisters , 


SUR  MACBETH.  483 

tandis  qu'elle  attribue  les  prédictions  subséquentes  à  certains 
sorciers  et  sorcières  (  wizards  et  witches  ) ,  en  qui  Macbeth 
avait  grande  confiance  ,  et  qu'il  consultait  habituellement.  Les 
■weird  sisters  étaient  des  êtres  surnaturels  ,  de  véritables  déesses 
qui  ne  se  communiquaient  aux  mortels  que  par  des  apparitions , 
tandis  que  les  sorciers  et  les  sorcières  étaient  simplement  des 
hommes  et  des  femmes  initiés  dans  les  mystères  diaboliques  de 
la  sorcellerie.  Shaksjjeare  a  de  plus  subordonné  ses  sorcières  à 
Hécate  ,  divinité  du  paganisme. 

^^)  Probablement  de  la  ciguë  :  on  lui  attribuait  anciennement 
la  propriété  de  troubler  la  raison. 

(9)         His  wonders  and  liis  praises  do  contend 
TVhich  should  be  tliine  or  his. 

On  a  tâché  de  rendre  ici  exactement ,  mais  sans  espoir  de  la 
rendre  clairement,  une  subtilité  qui  a  d'autant  plus  embarrassé 
les  commentateurs  anglais  ,  qu'ils  ont  voulu  y  trouver  plus  de 
sens  qu'elle  n'en  a  réellement.  Shakspeare  n'a  prétendu  dire 
autre  chose  ,  si  ce  n'est  que  Duncan  ne  savait  s'il  devait  plus  s'é- 
tonner des  exploits  de  Macbeth  ou  s'en  louer  ;  en  sorte  que  l'é- 
tonnement  appartenant  à  Duncan  ,  et  les  éloges  à  Macbeth  , 
disputaient  which  sliould  be  thine  or  his. 

^^°^  Les  commentateurs  sont  assez  embarrassés  à  expliquer 
comment  Macbeth,  déjà  thane  de  Glamis,^firr  la  ivort  de 
Sinel ,  lors  de  la  rencontre  des  sorcières  ,  peut  regarder  le 
salut  qu'elles  lui  ont  donné  sous  ce  premier  titre  comme  une 
preuve  de  leur  science  surnaturelle.  Le  traducteur  écossais  de 
Boëce  semble  faire  entendre  que  Sinel  ne  mourut  qu'après  cette 
rencontre.  Hollinshed  dit ,  au  contraire  ,  que  Macbeth  ,  par  la 
mort  de  son  père  ,  venait  d'entrer  (  had  latelj  entered)  en 
possession  du  titre  de  thane  de  Glamis.  C'est  bien  certainement 
la  chronique  d'Hollinshed  que  Shakspeare  a  suivie  en  ceci  j 
comme  dans  tout  le  reste  de  la  pièce.  Macbeth  ,  ayant  soin  de 
nous  apprendre  quel  événement  l'a  rendu  thane  de  Glamis, 
prouve  clairement  que  la  nouvelle  en  est  si  récente  pour  lui, 


484  NOTES 

que  l'idée  de  ce  titre  ne  lui  est  pas  encore  familière ,  et  ne  se  lie 
qu'à  la  circonstance  qui  l'en  a  rendu  possesseur.  Shakspeare  a 
donc  voulu  probablement  indiquer  un  événement  si  nouveau  , 
que  Macbeth  peut  s'étonner  que  des  personnes  qui  lui  sont 
étrangères  en  soient  déjà  instruites. 

('0  By  doing  everj  thing 

Safe  toward  jour  love  and  honour. 

Les  commentateurs  ont  voulu  expliquer  ce  passage  assez  ob- 
scur ,  par  une  subtilité  qui  le  rendrait  inintelligible.  Toute  la 
difficulté  porte  sur  le  sens  du  mot  safe  ,  qui  me  23araît  évidem- 
ment signifier  ici  entier,  complet,  à  Vahri  du  reproche. 

C'O  Nor  heep joeace  between 

The  ejfect —  and  it. 

Johnson  regarde  ce  passage  comme  inintelligible  ,  et  veut 
substituer  à  heep  pace ,  keep  peace,  qui  signifierait  ici  inter- 
venir, bien  que  keep  pace  signifie  marcher  d'un  pas  égal  avec  , 
et  ,  selon  l'aveu  même  de  Johnson  ,  n'ait  jamais  été  employé 
dans  le  sens  qu'il  veut  lui  donner.  Keep  peace  me  paraît  corres- 
pondre littéralement  à  notre  expression  française  ,yâ7>e  trêve  , 
qui  présente  ici  le  sens  le  plus  naturel. 

C''^)  Tf^e  restjour  hermits. 

Hermit  est  pris  ici  pour  beadsman.  Le  beadsman  était ,  à  ce 
qu'il  paraît ,  un  homme  qui  ,  sous  certaines  conditions,  s'enga- 
geait à  dire  pour  un  autre  un  certain  nombre  de  fois  le  ch.3i- 
pelet  (Z'efli/i').  C'étaient  probablement  des  ermites  qu'on  char- 
geait le  plus  souvent  de  ce  soin. 

t'^^  /  hâve  no  spur 

Toprick  the  sides  ofmj  intent ,  but  onlj 
J^aulting  ambition  ,  which  o'er  leaps  itelf, 
Andfalls  on  the  other. 

Les  commentateurs  se  sont  inutilement  donné  beaucoup  de 


SUR  MACBETH.  /,85 

peine  pour  expliquer  cette  phrase  ;  leur  embarras  est  venu  de 
ce  qvi'ils  n'ont  pas  fait  attention  au  sens  du  verbe  vault  ,  qui 
signifie  ici  voltiger  ^  faire  des  tours  de  force  (  to  make  pos- 
tures ) ,  d'oii  il  résulte  qu'au  lieu  de  comparer  ,  ainsi  que  l'a  cru 
M.  Steevens ,  son  ambition  à  un  cheval  qui ,  se  renversant  sur 
lui-même  ,  écrase  son  cavalier,  Macbeth  la  représente  comme 
un  \o\ii^eviv  {vaulling  ambition)  (:^i ,  s'élançant  et  se  retour- 
nant sur  lui-même  (  overleaps  itself)  ,  retombe  continuelle- 
ment sur  le  dos  de  son  cheval ,  et  tient  ainsi  lieu  d'éperon 
(  spur  )  ,  pour  le  forcer  à  courir.  L'image  est  ainsi  parfaitement 
d'accord  dans  toutes  ses  parties  ;  au  lieu  que  ,  dans  la  significa- 
tion supposée  par  M.  Steevens,  l'ambition,  comme  il  le  re- 
marque lui-même,  se  trouverait  jouer  à  la  fois  le  rôle  du  cheval 
et  celui  de  l'éperon.  On  est  presque  toujours  sûr  de  se  tromper 
lorsqu'on  attribue  à  Shakspeare  des  images  incohéi'entes;  il  a 
au  contraire  le  défaut  d'abandonner  rarement  une  image  ou 
une  comparaison  ,  avant  de  l'avoir  épuisée  dans  tous  ses 
rapports. 

t'^)     Catus  amatpisces  f  sed  non  vult  tingere  plantas . 

^^^^  Selon  la  chronique  de  Hollinshed  ,  Banquo  fut  averti  du 
projet  de  Macbeth,  et  promit  de  le  soutenir  ;  mais  Jacques  i 
(Jacques  VI  d'Ecosse)  régnait  en  Angleterre  lors  de  la  repré- 
sentation de  Macbeth  ,  et  comme  les  Stuarts  prétendaient  des- 
cendre de  Banquo  ,  par  Fleance ,  il  était  naturel  que  le  poëte 
cherchât  à  dissimuler  cette  circonstance  ,  faite  pour  diminuer 
l'intérêt  qu'il  s'est  plu  à  répandre  sur  l'auteur  de  leur  race. 
Fleance ,  selon  la  chronique  d'Hollinshed  ,  s'enfuit  en  Ecosse  , 
oii  il  fut  très-bien  accueilli  par  le  roi ,  et  si  bien  par  la  princesse 
sa  fille  ,  que  celle-ci  poussa  la  courtoisie ,  dit  la  chronique , 
jusqu'à  souffrir  quil  lui  fit  un  enfant  (  that  she  of  courtsye  in 
the  end  suffered  him  to  get  her  with  child).  Cet  enfant  fut 
Walter ,  dont  les  grandes-qualités  regagnèrent  ce  que  lui  avait 
fait  perdre  la  naissance  :  il  finit  par  être  nommé  lord  steward 
d'Ecosse  (  grand  sénéchal  ) ,  et  chargé  de  percevoir  les  revenus 
de  la   couronne.   Le  quatrième  descendant  de  ce  Walter  épousa 


486  NOTES       ' 

la  fille  de  Robert  Bi'uce ,  et  eu  eut  un  fils  qui  fut  Robert  u  ^ 
roi  d'Ecosse.  On  voit  encore  à  luverness,  dans  les  îles  occiden- 
tales d'Ecosse ,  les  ruines  du  château  de  Macbeth;  mais  la  chro- 
nique ne  dit  pas  si  ce  fut  là  qu'il  tua  Duncan. 

^"0  Possets ,  boisson  composée  ,  en  général  ,  à  ce  qu'il  pa- 
raît ,  de  lait  et  de  vin  ,  et  qu'il  était  alors  d'usage  de  prendre 
en  se  couchant. 

C'^)         ru  gild  the  faces  of  ihe  grooms  withal 
For  it  must  seem  iheir  guilt. 

Il  est  plus  que  probable  que  Shakspeare  a  voulu  jouer  ici  sur 
les  mots  gild  et  guilt ,  dont  la  prononciation  est  la  même.  Mais 
tout  effort  pour  rendre  en  français  ce  jeu  de  mots  eût  été  inu- 
tile et  eût  gâté  une  admirable  scène.  On  a  pensé  qu'il  suffisait  de 
l'indiquer. 

t'9)  Equivocator.  Warburton  pense  que  par  cette  expression 
Shakspeare  a  positivement  entendu  un  religieux ,  ou  du  moins 
un  affilié  de  l'ordre  des  jésuites  ;  mais  toujours  est-il  certain 
qu'elle  signifie  précisément  ce  que  nous  entendons  en  français 
par  jésuite ,   doué  d'un  esprit  jésuitique. 

t^°)  La  plaisanterie  porte  sur  ce  que  les  hauts  de  chausses 
français  paraissaient  aux  Anglais  si  étroits  et  si  mesquins  ,  qu'il 
fallait  être,  doublement  damnable  pour  trouver  encore  à  rogner 
dessus. 

C^O         Most  sacrilegious  inurder  hatJi  broke  ope 

7  he  lord's  anointed  temple  ,  and  stole  thence 
The  life  o'  the  building. 

The  lord'' s  anointed  temple,  signifie  en  même  temps  ici  le  tem- 
ple oint  de  Dieu,  et  la  tempe  ointe  du  roi  ;  dans  l'impossibilité  de 
rendre  ce  jeu  de  mots,  il  a  fallu  choisir  ,  et  l'on  a  pris  des  deux 
sens  celui  qui  formait  avec  le  reste  de  la  phrase  une  image  plus 
complète  et  plus  suivie. 

Caa)  Abréviation  de  Macduff. 


SUR  MACBETH.  487 

t''^)         And  so  I  commendj-ou  lo  their  bachs. 

C'est  une  rnanière  de  donner  congé.  Les  phrases  de  politesse 
et  de  cérémonie  abondent  dans  cette  ti^agédie. 

C'>4)  The  pi t  of  Acheron. 

Probablement  quelque  caverne  que  l'on  supposait  devoir  com- 
muniquer avec  l'enfer. 

^    ''  Viens  ,  viens  3 

Hécate:  Hécate,  viens,  viens. 


Je  viens ,  je  viens ,  je  viens ,  je  \iens 
Tout  aussi  vite  que  je  puis, 
Tout  aussi  vite  que  je  puis. 

Ce  chant  n'est  indiqué  dans  l'original  que  par  les  deux  premiers 
mots ,  comme  un  chant  connu  pour  être  d'usage  en  ces  sortes 
d'occasions.  On  le  trouve  tout  entier  dans  la  Sorcière  de  Middle- 
ton  ,  pièce  de  théâtre  composée  ,  à  ce  qu'on  croit ,  peu  de  temps 
avant  Macbeth.  La  même  remarque  s'applique  ,  dans  la  scène  vi , 
au  chant  qui  termine  le  charme  :  Esprits  noirs  et  blancs ,  etc. 
Voyez  ,  sur  cela  et  svir  une  foule  de  détails  relatifs  aux  croyances 
populaires  que  Shakspeare  a  employées  dans  Macbeth  ,  l'édition 
de  Shakspeare  ,  de  M.  Sieevens. 

(^6)  Ce  fut ,  selon  Hollinshed  ,  pour  ne  s'être  pas  rendu  en 
personne  à  Dunsinane  ,  que  Macbeth  faisait  bâtir.  Dans  les  ter- 
reurs perpétuelles  oii  le  tenait  le  souvenir  de  ses  crimes  ,  il  avait 
employé  l'argent  pris  sur  les  nobles ,  qu'il  faisait  journellement 
périr ,  à  s'entourer  d'une  garde  soldée  ;  mais ,  non  content  de 
cette  précaution  ,  il  voulut  faire  élever  sur  la  colline  de  Inmsi- 
nane  un  château  capable  de  résister  à  toutes  les  attaques.  L'en- 
treprise traînant  en  longueur,  à  cause  de  la  difficulté  et  de  la 
dépense,  il  ordonna  à  tous  les  thanes  d'y  envoyer  des  matériaux, 
et  de  s'y  rendre  chacun  à  son  tour  avec  ses  vassaux  pour  aider 
aux  travaux.  Quand  vint  le  tour  de  Macduff ,  il  y  envoya  ses 


488  NOTES 

eens  avec  les  matériaux  nécessaires ,  leur  recommandant  de  se 
conduire  de  manière  à  ce  que  Macbeth  ne  pût  avoir  aucun  pré- 
texte pour  s'irriter  de  ce  qu'il  n'était  pas  venu  lui-même  ;  mais 
il  ne  voulut  pas  s'y  rendre  ,  jugeant  qu'il  n'était  pas  sans  danger 
pour  lui  de  se  mettre  au  pouvoir  de  Macbeth  ,  qui  lui  voulait  du 
mal  ;  ce  qu'ayant  appris  Macbeth ,  il  s'écria  :  «  Je  vois  bien  que 
»  cet  homme  n'obéira  jamais  à  mes  ordres  qu'on  ne  le  monte 
>>  avec  une  bride.  »  Il  ne  se  détermina  pourtant  pas  immédiate- 
ment à  le  poursuivre. 

C^O  Harper.  On  ne  sait  ce  que  c'est  que  ce  harper;  il  n'en  est 
pas  question  dans  la  Sorcière  de  Middleton  :  c'est  probablement 
quelqu'animal  que  la  sorcière  désigne  ainsi ,  en  raison  de  la  res- 
semblance de  son  cri  avec  le  son  d'une  corde  de  harpe. 

^^^^  Shakspeare  donne  souvent  ainsi  à  ses  sorcières  des  phrases 
interrompues  auxquelles  elles  paraissent  attacher  un  sens  com- 
plet ;  on  peut  le  voir  dans  la  première  scène. 

C^9^  Espèce  de  serjient. 

(3°)  Impress ,  presser,  forcer  à  un  service  militaire. 

(30  Allusion  à  la  réunion  des  deux  îles  et  des  trois  royaumes 
de  la  Grande-Bretagne  sous  Jacques  vi  d'Ecosse. 

C32)  TVhen  we  hold  rumour 

From  what  wefear^jet  know  not  w/iat  wejear , 
Butjloat  upon  a  wild  and  violent  sea 
Each  waj-  and  inove. 

Les  commentateurs  me  paraissent  n'avoir  pas  compris  ce  pas- 
sage :  ils  vevilent  entendre /zoZt/ dans  le  sens  de  keep.,  tenir,  tenir 
pour  certain ,  et  je  crois  qu'il  doit  être  pris  dans  celui  de  catch  , 
prendre,  recevoir,  comme  prendre  le  mal,  to  catch  ih'injeclion. 
Ainsi ,  le  sens  sera  :  Nous  recevons  le  bruit  de  ce  que  nous  crai- 
gnons ^  sans  savoir  ce  que  nous  craignons.  Il  a  fallu  rendre 
l'expression  de  cette  pensée  un  jieu  moins  littérale  pour  la  rendre 
plus  claire  ,  aitasi  qu'il  arrive  souvent  en  traduisant  Shakspeare; 


SUR  MACBETH.  489 

mais  elle  me  paraît  d'ailleurs  entièrement  d'accord  avec  la  phrase 
suivante  ,  encore  imparfaitement  comprise  par  les  commenta- 
teurs ,  qui  ne  conçoivent  pas  qu'au  mot  Jloat ,  Shakspeare  ait 
ajouté  andmove  ,  «  parce  que  ,  disent-ils ,  si  nous  flottons  de  tous 
»  côtés  ,  il  n'est  pas  nécessaire  de  nous  apprendre  que  nous  nous 
»  mouvons  {mo\e).  »  Il  est  cependant  certain  qu'arrêtés  par  un 
bruit  vague  dont  nous  ne  connaissons  pas  la  source,  et  ne  sachant 
pas  de  quel  côté  nous  devons  agir,  nous  ajoutons  à  l'incertitude 
des  événemens  celle  de  nos  propres  volontés  :  c'est  ce  que  Shaks- 
peare a  dû.  et  voulu  exprimer. 

^^^)  Depuis  ce  mot  :  Comment^  etc.,  jusqu'à  ceux-ci  :  mon 
père  était-il.,  etc. ,  passé  dans  la  traduction  de  Letourneur. 

C^4)  And  like  goodmen 

Bestride  our  down-falVn  birthdom. 

Les  commentateurs  ont  voulu  expliquer  par  birth  right,  droiL 
de  naissance  ,  le  mot  de  birthdom,  qui  signifie ,  je  crois  ,  pays 
natal ,  pays  de  naissance  ,  comme  christendom ,  chrétienté ,  pays 
du  Christ ,  habitation,  possession  du  Christ.  Dans  cette  suppo- 
sition ,  ils  n'ont  trop  su  comment  expliquer  le  mot  bestride ,  qui 
signifie  marcher  à  grands  pas  sur,  etc. ,  et  ont  cru  que  Macdulf 
voulait  dire  :  Tenons-nous  établis  sur  notre  droit  de  naissance  , 
à  la  manière  d'un  homme  qui  met  sous  ses  pieds ,  pour  la  dé- 
fendre ,  la  chose  qu'on  veut  lui  enlever.  Cette  explication  me 
paraît  tout-à-fait  forcée  ,  et  nullement  en  rapport  avec  le  reste 
du  dialogue.  Malcolm  parle  de  se  retirer  dans  un  coin  pour 
pleurer  ;  Macdufif  veut ,  au  contraire ,  qu'il  se  rende  dans  son 
pays ,  et  part  de  là  pour  lui  peindre  les  maux  de  ce  pays  :  cela 
est  naturel. 

En  adoj)tant  le  sens  que  donnent  les  commentateurs  au  mot 
birthdom,  il  faudrait  prendre  bestride  àans  le  sens  oîi  il  signifie  : 
être  à  cheval  sur  quelque  chose ,  avoir  quelque  chose  entre  les 
jambes  ;  la  phrase  s'expliquerait  alors  par  cette  locution  fran- 
çaise :  soyons  à  cheval  sur  notre  droit  de  naissance;  mais  cela 
ne  me  paraît  pas  le  vrai  sens. 

ÏOM.  III.  32 


490  NOTES 

(35)  TVear  ihou  thy  wrongs 

Thf  title  is  ajfeerd. 

AJfeerd  est  un-  terme  de  loi  qui  paraît  signifier  confirmer.  Je 
pense,  malgré  l'opinion  de  la  plupart  des  commentateurs  ,  que 
MacdufF  s'adresse  ici  à  Malcolm ,  et  lui  dit  ,  pour  lui  rej)rocher 
sa  lâcheté  :  Subis  tes  injures  ,  ton  titre  est  confirmé,  tu  jr  as 
droit. 

(^^)  Summer-seeding  lust. 

C^'')  Les  ëcrouelles. 

(38)  J\^0(ierji  ecstacj. 

C^95  He  has  no  children  ! 

On  est  demeuré  dans  l'incertitude  sur  le  sens  de  cette  excla- 
mation :  quelques  personnes  pensent  qu'elle  s'adresse  à  Malcolm, 
dont  les  impuissantes  consolations  ne  peuvent  venir  que  d'un 
homme  qui  n'a  pu  connaître  une  pareille  douleur;  et  il  est  cer- 
tain qu'à  l'appui  de  cette  opinion  vient  ce  qu'a  dit  lady  Macbeth, 
dans  le  premier  acte,  du  bonheur  qu'elle  a  senti  à  allaiter  son  en- 
fant :  de  plus  les  chroniques  d'Ecosse  parlent  d'un  fils  de  Macbeth  , 
nommé  Lulah,  qui  fut,  après  la  mort  de  son  père,  couronné 
roi  par  quelques-uns  de  ses  partisans  ,  et  fut  ensuite  tué  quatre 
mois  environ  après  la  bataille  de  Dunsinane.  Mais  ,  d'un  autre 
côté,  il  est  clair  que  MacdufF  répond  à  ce  qvie  lui  dit  Malcolm  , 
d'une  vengeance  qui  doit  lui  servir  de  consolation  ,  et  qu'il  re- 
pousse cette  consolation  par  l'impossibilité  où  il  est  de  se 
venger  sur  un  homme  qui  n'a  pas  d'enfans.  Il  faut  remarquer 
d'ailleurs  que  rien  dans  la  pièce  n'a  indiqué  que  Macbeth  eût  des 
enfans  vivans,  et  que  le  désespoir  avec  lequel  Macbeth  apprend 
que  des  enfans  de  Eanquo  régneront  après  lui ,  ne  paraît  pas 
porter  sur  l'idée  de  voir  privé  de  la  couronne  un  enfant  déjà  exis- 
tant :  il  ne  dit  point  :  notmj son .,  mais  no  son  ofmine  siicceed- 
ing;  enfin  ,  ce  sens  exprime  un  sentiment  beaucoup  plus  profond  , 
et  c'est  une  raison  pour  croire  que  c'est  celui  deShakspeare. 

C-'°)  La  blancheur  du  foie  passait  pour  une  preuve  de  lâcheté. 


SUR  MACBETH.  491 

C40  Cast 

The  water  ofmj  land. 

Cast  the  water  était  alors  l'expression  anglaise  pour  exami- 
ner les  urines. 

C4=^)       And  ail  our yesterdajys  hâve  lightedjbols 
The  way  to  dusty  death. 

To  light  se  prend  quelquefois  pour  to  lighten  ,  alléger  ,  et  je 
crois  que  c'en  est  ici  la  signification.  Les  jours  passés  n'ont  point 
éclairé  ,.  mais  allégé  ou  abrégé  le  chemin  que  nous  avons  à  faire 
jusqu'à  la  mort.  Les  comxpentateurs  ne  paraissent  pas  l'avoir 
entendu  dans  ce  sens. 


FIN   DU  TOME   TROISIEME. 


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